20/08/2008Al Pacino et moiLa série des "Parrain" de Francis Ford Coppola est programmée à la Cinémathèque, je n'ai vu que le premier volet à la télévision. Al Pacino impose son emprunte au fil de la saga, je suis enthousiasmé par chacun des épisodes de la trilogie. Le cinéma Utopia affiche "Cruising", je découvre le film de William Friedkin entre la projection du "Parrain 2" et celle du "Parrain 3". La peinture du milieu cuir new-yorkais au crépuscule des années 70 frôle le documentaire, je m'abreuve de cette audacieuse restitution à l'écran. Un personnage décrit la signification des foulards colorés noués aux jeans des dragueurs, je m'amuse à l'évocation de ce vieil usage. Al Pacino est omniprésent à l'écran, je suis égaré par sa performance.
Je lis la critique de Pierre Murat publiée en février 2008 sur telerama.fr : «Tout le monde s'est beaucoup énervé, à l'époque. La communauté homosexuelle, surtout, qui s'estimait, une fois de plus, représentée comme un ramassis de criminels psychopathes. Mais les cinéphiles aussi, gays ou pas, qui trouvaient douteux le travail de William Friedkin, filmant le milieu SM de New York comme un explorateur découvrant des tribus inconnues... A revoir le film, toute passion éteinte, on est frappé par l'extrême audace des scènes de drague (l'amorce d'un fist-fucking dans un film hollywoodien de la fin des années 70 : on hallucine !). Friedkin les filme en documentariste dénué d'empathie, c'est sûr, mais sans jugement moralisateur. Ce qui l'intéresse, c'est d'explorer, avec une touchante sincérité - et avec lourdeur, par moments, il n'a jamais été un cinéaste subtil - les zones troubles qui sommeillent en chacun de nous. Pourquoi le flic, apparemment sans faille (mais Pacino est génial, précisément parce qu'il en suggère plein !) se trouble-t-il au cours de son enquête chez les sadomasos ? Parce qu'il découvre un monde différent qui vit naturellement sa différence ? Ou qu'il se découvre, différent, dans le monde dit normal, qui refoule tout ce qui pourrait être différent ? Alors oui, plein de « petits trucs » cinématographiques ont vieilli : la voix « blanche » du tueur, la comptine qu'il entonne avant chaque meurtre, le rituel gay (à base de mouchoirs colorés...). Mais le polar reste extrêmement efficace (comme peuvent l'être les Inspecteur Harry de Don Siegel, avec Eastwood). Et sa conclusion est joliment ambiguë : tandis que Pacino, visage lavé (démaquillé ?) se contemple dans son miroir sans vraiment se reconnaître, sa copine enfile, vaguement amusée, les tenues très cuir qu'il vient d'ôter... Pour ces deux-là, les jeux sont faits, rien ne va plus... ».
Je découvre un mail de Céline Nogueira en réponse à mon regret d'avoir raté les représentations au Ring de "Noli me tangere" dont elle est l'auteur et l'interprète : «Jérôme, je te remercie de ta pensée. C'est vrai que j'aurais beaucoup aimé que tu voies ce travail et me faisais une joie de ta réservation. Le public était bouleversé, touché en tout cas pour la plupart. Le contact avec le public durant le solo était particulièrement réussi, sincère en tous points. Et puis le travail, mon jeu, les lumières ont tellement changé depuis notre présentation au TNT: un bond de maturité, de jubilation, d'endurance aussi! Beaucoup de retours précieux et conquis sur le texte aussi. Je ne manquerai pas de te tenir au courant des reprises à venir. Comme tu le vois, je suis particulièrement "ravie" moi même et fière de ce solo, heureuse de l'impact de ce solo surtout, je crois. […]».

"Cruising" 15/08/2008Young Jean Lee et moiLe public entre dans une salle des ateliers du Théâtre Garonne en contournant par l'arrière le décor de "Songs of the dragons flying to heaven", je suis surpris par l'irruption de Young Jean Lee sur la scène. Elle entame un monologue à l'adresse des spectateurs auxquels elle fait face, j'écoute sa revue des clichés à l'occidentale autour des asiatiques. Trois Coréennes en tenue traditionnelle gesticulent autour, je me gausse de son récit des mœurs d'hétérosexuels blancs à l'égard des femmes issues de minorités. Elle survole les travers de la communauté homosexuelle, je ne sais plus si je dois en rire ou m'en désoler. Deux blancs s'affichent par intermittence, je me lasse de l'exposé persistant et interminable des problèmes existentiels de leur jeune couple hétérosexuel. Je parcours le texte de Young Jean Lee reproduit dans le programme du Théâtre Garonne : « Quand je commence une pièce, je me demande : "Quelle est la dernière pièce dans le monde que j’aurais toujours voulu écrire ?" Alors je me force à l’écrire. Je fais ça parce que je trouve que le meilleur moyen de faire du théâtre qui dérange et défie mon public est de faire des choses qui me mettent moi-même mal à l’aise. Je travaille avec des histoires qui me semblent embarrassantes, je garde le développement du texte aussi ouvert et instable que possible pendant les répétitions et le processus de travail et, j’exagère plutôt que de cacher les problèmes dans le texte et la production. Je suis constamment en train d’essayer de chercher du sens à des endroits inattendus. Mon travail parle de la lutte pour accomplir quelque chose face à l’échec, l’incompétence et l’ignorance. L’inconfort et la gêne générés par la vision de cette lutte reflètent la vérité de mon expérience.» Les installations de Tim Etchells dessinent un parcours vidéo dans les galeries humides au sous-sol du théâtre, j'en sors convaincu de n'avoir rien vu de neuf. "Étiquette" est une performance signée Rotozaza pour deux personnes, je me laisse tenter d'y participer avec M. au bar du théâtre. Les spectateurs guidés par une voix off en sont les acteurs trente minutes durant, je trouve le temps un peu long et je suis épuisé au terme de ce jeu de rôle.
Je n'attends rien de la nouvelle création de Tim Etchells après la déception autour de "Bloody mess" un an plus tôt, deux acteurs s'affrontent vainement dans "Spectacular" sur la scène du Théâtre Garonne. Je me désintéresse vite d'un duel épuisant, le maigre public semble soulagé autant que moi par la fin du calvaire.

"Songs of the dragons flying to heaven" 11/08/2008Didier Carette et moi (9)Je cours au théâtre Sorano, Didier Carette lit des extraits de "l’Ébauche du père" de Jean Sénac à l'occasion du Marathon des mots. J'avais été interpellé par ses propos au sujet de ce texte et de l'auteur: «Il raconte son enfance, il évoque sa mère. C'est un grand poète d'origine européenne qui a vécu en Algérie où il a milité pour l'indépendance. Le rapprochement avec Pasolini s'impose puisqu'il était homosexuel et il a été assassiné un peu dans les mêmes circonstances, en 1973». La salle est presque vide en cette fin d'après-midi, je suis d'emblé saisi par la prose de Jean Sénac. L'auteur laisse ses pensées guider sa plume, je m'abandonne à l'écoute de ses souvenirs dispersés entre les récits d'épisodes de l'histoire familiale et les descriptions de garçons. Je bois un verre après la lecture au bar du théâtre, Régis Goudot me parle sur le chemin du retour du "Frigo" de Copi qu'il interprètera à la rentrée au Sorano.
Je rejoins la Marche des fiertés au moment du discours de Didier Genty sur la place du Capitole, il salue la présence du maire de Toulouse à la tête du cortège en début d'après-midi. Je tombe sur R. et A. comme chaque année, le niveau sonore de la musique propulsée par les chars empêche toute conversation. Je prends la mesure de l'ampleur inégalée de la foule remontant la rue d'Alsace-Lorraine, les chars n'ont jamais été aussi imposants. Le cortège se dirige vers la place de la Daurade, je m'amuse de la parade des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence sur la scène installée au cœur du village LGBT. J'interroge Hervé Hirigoyen sur le déroulement de la cérémonie en hommage aux «déportés et internés homosexuels Européens» organisée le matin même au Monument aux morts, Didier Genty me fait part d'une estimation du nombre de marcheurs. J.-P. finit par se montrer enfin, je consens à le suivre au Grand Cirque en fin de soirée. Il insiste pour terminer la nuit au B. Machine, j'y subis un abominable ennui malgré la brièveté de la visite.

Didier Carette 05/08/2008Olivier Ducastel, Jacques Martineau et moi (3)Laetitia Casta éclaire chaque plan de "Nés en 68", je suis d'abord intrigué par cet énième récit intime des événements de mai 68. Son personnage fonde une communauté dans le Lot à l'aube des années soixante dix, je suis alléché par ses deux amants. Elle investit des combats féministes, je suis largué durant les années quatre-vingt. Des ados homos débarquent dans l'histoire, je ne trouve pas Edouard Collin crédible dans le rôle d'un séropositif en phase terminale. Olivier Ducastel et Jacques Martineau égrainent une suite didactique de combats politiques, je suis las devant ce catalogue de militantisme appliqué à l'histoire de France des quarante dernières années. Il est question de l'élection de Nicolas Sarkozy, je suis partagé entre la déprime d'assister à cela sur grand écran et l'énervement d'avoir perdu mon temps devant une brochette interminable de clichés rebattus. Le générique de fin attribue l'idée du scénario à l'écrivain Guillaume Le Touze, je n'avais jamais été déçu jusqu'à présent par un film d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau. Éffondré par la noirceur de cette œuvre, je quitte la grande salle du cinéma Utopia presque vide et convaincs J.-P. de ne pas perdre trois heures de son temps devant cela.
Je ris aux éclats en découvrant ce mail: «Au Grand Cirque, je croise ta vieille copine noire... Les bras croisés, elle fait semblant de regarder un film de cul, en réalité elle toise le blond que je m'apprête à ramener chez moi juste après un détour dans une cabine ou j'ai pu apprécier ses aptitudes sexuelles... Je lui explique que j'ai pas baisé depuis une semaine et que je cherche quelqu'un d'endurant et de compétent, j'y précise aussi que je cherche quelqu'un entièrement à ma disposition, il accepte... Nous nous éclipsons vers 1 heure. J'apprécie la manière dont il me prend en charge jusqu'à 3h30 du matin... Je suis tout ruisselant de transpiration, je me sens à la fois vidé et tout pantelant, je m'endors sereinement... Le réveil à 6 heures me sort du lit. Arrivé à F., je me fais agresser par une bande de pédés qui font une installation artistique. Les types bouchent toutes les entrées, j'en profite pour engueuler gratuitement l'un d'eux qui traîne régulièrement dans les bars homos... Je pensais somnoler paisiblement à mon bureau lorsque le téléphone sonna, des anciens élèves de bonne famille et particulièrement éméchés s'introduisent dans le lycée, on fait appel à moi pour les chasser. C'est avec plaisir que je les course dans les étages pour les engueuler et les menacer d'appeler la police... Péniblement, je me plonge dans le traitement des états des lieux, je dois me rendre par 3 fois dans des chambres d'internes sales et pas aérées. Je remarque des revues pornos dans deux d'entre elles, celles-ci attestent de la misère sexuelle de ces jeunes gens... Un jeune prof homo me surprend en train de regarder sur internet une vente privée de slips en promotion, ça à l'air de beaucoup l'amuser...».

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Demy en entier
DVD. Après moult péripéties, un coffret rassemblant l’intégralité de l’œuvre du réalisateur sort enfin
Par Gérard Lefort
Qu’on puisse enfin voir tous les films de Jacques Demy dont certains, fameux ou rares, étaient totalement invisibles pour des motifs complexes (lire page suivante), est la preuve que la fée des Lilas, marraine de tous les cinéphiles, a bien fait son boulot. Mais la sensation est surtout esthétique : tout Demy en DVD, c’est Demy dans la Pléiade. Ce qui permet d’expérimenter que Demy a bel et bien réalisé le programme qu’il se fixait en 1964 : «Mon idée est de faire 50 films qui seront tous liés les uns aux autres, dont les sens s’éclaireront mutuellement à travers des personnages communs.»
Demy n’a pas tourné 50 films, mais 14 (et 7 courts métrages) qui sont comme les 21 tomes d’une Comédie humaine. Autrement dit par lui : «Tout le monde a le droit de rêver et j’ai retrouvé tout le monde.» A la façon de Schnitzler filmé par Ophüls, au film des films, c’est la ronde des prénoms et des noms tous sexes emmêlés (Michel, Lola, Frankie, Geneviève, Roland, Edith, François…), tous princes et princesses transgenre au terminus des passions, heureuses ou maudites.
«Amour, je t’aime tant», refrain dans Peau d’âne, serait la ritournelle idéale pour tous les autres films, comme un vertige (de l’amour) nous faisant sauter d’un manège à l’autre, son manège à lui, qui nous fait tourner la tête. Et cela, quel que soit le résultat : sans faute pour la plupart des films, Demy-réussite ou échec presque complet dans certain cas (Parking !). Ce qui est d’autant plus véniel que l’inachèvement est un des motifs majeurs de l’œuvre. On se croise, on se prend, on se lâche, on se perd. Pas de quoi en faire un drame, plutôt un opéra populaire.
Quand, sur le tournage d’Une chambre en ville (1982), Demy confiait qu’il ne veut pas faire un film politique, il faut l’entendre. Car si Une chambre en ville est bien son film-manifeste le plus engagé, Demy y fait de la lutte des classes un pas de deux érotique et révolutionnaire unissant la fille d’aristo et le prolo dans une commune détestation du summum de l’ennui : la bourgeoisie. On a souvent dit son cinéma enchantant, enchanté. C’est bien trouvé : Demy est comme le petit garçon de l’Enfant et les Sortilèges de Ravel : grognon devant les devoirs, médusé quand son imagination, folle du logis, anime les objets, les animaux, les fleurs, fait parler les humains comme ils ne parlent jamais, en chansons, mais pas le dernier à sauter dans le sabbat et attiser la braise. On ne naît pas enfant, on le devient.
Intégrale Jacques Demy, 12 DVD (Arte Video/Ciné Tamaris) 99 €
Libération,
vendredi 14 novembre 2008
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