31/07/2008Mladen Materic et moi (3)Je lis ce mail de J.-P. à propos de P. : «[…] Hier soir vers les 9 heures, le téléphone sonne. Au bout du fil la P., il me dit qu'il se sent embarrassé de me demander un service un peu gênant : un type sur un site de rencontre par sms lui a demandé une photo, il n'a pas de matériel, du coup il me demande de venir chez moi pour que je le photographie et que j'envoie le cliché. J'ai l'impression qu'il change, il fait ce qu'il ne faisait pas lorsqu'il était plus jeune. Il me fait part de ses fantasmes liés au cuir... Je reste sans voix... Il me raconte comment il s'est fait baiser sur le sling du Lynx quelques jours auparavant. Il me raconte aussi son projet de sortir au Grand Cirque samedi soir afin de montrer les lieux à son prétendant. [...]».
J.-P. se décide à m'accompagner au Théâtre Garonne, je découvre "Pourquoi la cuisine?" sept ans après la création du spectacle dans les mêmes murs. Les mots de Peter Handke épousent parfaitement l'univers habituellement sans parole de Mladen Materic, je prends un vrai plaisir de spectateur à assister à cette succession de scènes dans un vieux décor de cuisine. Une foule d'acteurs se relaie sur le plateau, je repère les germes des créations à venir du Théâtre Tattoo. J.-P. fait une fixation sur la musique composée par le metteur en scène, je le guide vers l'exposition de décors des spectacles de Mladen Materic déployée à l'occasion du vingtième anniversaire du Théâtre Garonne. Il s'extasie devant le vieux buffet ivoire devenu emblématique de la compagnie Théâtre Tattoo, je tombe sur l'affiche de "l'Odyssée" vu ici neuf ans plus tôt.
Je lis les propos de Mladen Materic publiés sur theatre-contemporain.net à propos de "Pourquoi la cuisine?" : «Qu'y a-t-il de tellement attirant dans ce lieu, qui fait que c'est là que la famille se retrouve, se parle, échange, que se prennent souvent les décisions les plus décisives, se font les comptes les plus importants, pas seulement les comptes des courses, mais ceux de la vie ? C'est le lieu de notre rencontre quotidienne avec tout, j'entends par-là tout ce qui nous est nécessaire : on y trouve le feu - ou toute autre source de chaleur qui l'a remplacé -, on y trouve l'eau potable, la nourriture, les minéraux dont nous avons besoin, c'est un lieu à proprement parler vital. On peut se passer de lire, on peut se passer d'écouter de la musique, mais on ne peut pas se passer de tout ce qu'on fait dans une cuisine, c'est un passage obligé. Voilà, je crois que c'est un lieu de passages, pas seulement sociaux ou familiaux, même si l'on y croise la famille et les amis, mais d'échange avec le cosmos, au sens où la vie et la mort s'y succèdent et s'y substituent : tuer des animaux ou des plantes, à seule fin d'entretenir notre propre vie, c'est finalement échanger la vie contre la mort, et la cuisine est le lieu de cet échange. La cuisine est un endroit unique à mes yeux, d'autant plus intéressant à interroger de nos jours qu'il se réduit de plus en plus depuis quelques années, il tend à disparaître, et avec lui toutes ces valeurs fondamentales.»

26/07/2008Laurent Pelly et moi (2)J'attends longtemps d'être intéressé par "Jacques ou la soumission" d'Eugène Ionesco, les comédiens franchissent les accrocs de l'immense chaos organisé par Chantal Thomas en décor sur le grand plateau du TNT. Je suis excédé par le jeu déclamé de Pierre Aussedat dans le rôle du père, Christine Gagnieux ressemble à un travesti dans celui de la mère. Je bois un Coca Cola pour me réveiller pendant l'entracte, Cécile Brochard semble divertie par cette mise en scène de Laurent Pelly. "L'Avenir est dans les œufs" est présenté après l'entracte, je me rassure en me raccrochant à la brièveté annoncée de ce second texte de Ionesco. Les mêmes personnages entrent en scène, je suis davantage captivé par cette suite. La satire de la famille occidentale devient alors réellement subversive, je ne regrette pas d'être resté contrairement à d'autres spectateurs déserteurs.
Je débarque un peu en retard au Théâtre national de Toulouse, la présentation de la nouvelle saison vient de débuter. Je reconnais Hélène Breton entrant au même moment dans le hall vide, la vice-présidente du Conseil Régional chargée de la Culture constate la disparition de la tradition du «quart d'heure toulousain». Je m'installe sur un strapontin de la grande salle, Agathe Mélinand dit avoir découvert le travail de Daniel Jeanneteau au théâtre Garonne un an plus tôt. Elle avoue plus tard idolâtrer Marina Foïs au moment d'annoncer la présence de cette dernière dans la distribution de "La Estupidez", j'ai déjà hâte de découvrir cette mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo. Annie Bozzini surgit sur la scène par une porte cachée dans le décor derrière l'écran géant installé au centre de la scène, je m'amuse de l'entendre lancer aussitôt à propos de cette entrée en scène : «c'est toujours de cette manière que la danse a réussi à s'imposer dans les théâtres». De grandes tables ont été dressées dans le hall du théâtre, je croise Cécile Brochard trinquant avec B. près du buffet.

"Jacques ou la soumission" © Brigitte Enguerand 21/07/2008Lily et moiJ'attends en vain Régis Goudot à l'entrée du hall du Théâtre Garonne, les gradins sont installés sur le plateau derrière un rideau. Je m'attends au pire lorsqu'une comédienne débarque en tenue d'époque pour annoncer le retard d'un musicien, Lily chante des chansons en attendant le début de "Margot" accompagnée par Igor à l'accordéon et trois tziganes à moustache. Je reconnais Branlo au violoncelle, la troupe du Théâtre Dromesko poursuit son cabaret musical faussement improvisé en remplacement de l'énigmatique pièce lyrique annoncée. Je bois un verre de vin rouge offert pour faire patienter le public, les jeunes filles assises devant moi se resservent à satiété jusqu'à vider une à une chaque bouteille. Je suis ébloui par l'apparition majestueuse du marabout déjà vu avec Lily dans un film miraculeux d'Otar Iosseliani, "Adieu plancher des vaches " est illuminé par la présence du grand oiseau qui s'avance maintenant sur la scène du théâtre. Je me divertis avec le défilé du reste du bestiaire, une fantaisie musicale très grivoise termine la soirée et Lily chante "Les Nuits d'une demoiselle".
Je lis le texte de Jean-Pierre Thibaudat paru sur rue89.com un an plus tôt, il revient en ces termes sur la genèse captivante du Théâtre Dromesko: «Il y a un siècle – au mitan des années 80 – Igor, son frère Branlo et quelques autres avaient inventé une forme de spectacle qui ne ressemblait à rien c'est-à-dire qui leur ressemblait à plein tube : un peu cirque (chapiteau, piste), un peu bistrot (vin chaud), un peu tzigane (orchestre), un peu punk (rats), un peu Zampano, cela s’appelait le cirque Aligre et on pouvait y faire son marché de merveilles. On ne parlait pas encore de «nouveaux cirques» et quand on en parla, le cirque Aligre était déjà ailleurs. Igor et Branlo avaient rencontré Bartabas, ensemble ils avaient fondé le cirque Zingaro que l’on ne présente plus. Un jour Lily entra sous le chapiteau avec sa chevelure flamboyante et s’y trouva bien. Le succès les attendait au tournant. (…) Tandis que Bartabas et ses chevaux fondaient le théâtre équestre Zingaro, Igor, Branlo et Lily inventaient La Volière Dromesko avec animaux de la ferme et un marabout au long bec et aux longues pattes, leur mascotte. […]».

18/07/2008Ang Lee et moi (2)Je rate la projection de "la Vie d'Oharu, femme galante" de Kenji Mizoguchi à la Cinémathèque, J.-P. traîne dans le quartier comme chaque dimanche après-midi. Je l'accompagne chez lui où il me montre "Jouissez sans entrave", documentaire enregistré sur Arte à propos du Wet Dream Festival. Je me dirige vers la salle du Cratère, "Lust Caution" est truffé de beaux garçons. Tony Leung s'efforce de transmettre sa sensibilité à un personnage parfois caricatural, je ne me passionne pas vraiment pour cette histoire d'amour impossible. Je dénombre des connexions avec d'autres films d'Ang Lee : "Garçon d'honneur" et "Le Secret de Brokeback Mountain" relataient aussi des amours contrariés. Les enseignes des épiceries et des cyber cafés de la Grand'rue Saint-Michel étincellent, j'aime me retrouver seul dans la nuit à la sortie d'une salle de cinéma. La place Saint-Etienne est déserte, je lève les yeux vers les aiguilles du cadran du clocher de la cathédrale illuminée.
Je lis la chronique de Frédéric Mitterrand à propos de Tony Leung et "Lust Caution" dans un numéro de Têtu : «[…] Il y a quelque chose de tendre chez Tony Leung, une blessure diffuse qui le rend toujours très émouvant et comme c'est un excellent acteur, le personnage de méchant avec une faille aurait dû très bien lui convenir. Mais le scénario traîne, les caractères sont vidés de toute existence réelle, la mise en scène s'épuise à vouloir nous en foutre plein la vue et même le côté "Lotus Bleu" sent l'ordinateur et l'art director super consciencieux – loin du charme des grands mélos chinois d'avant la Révolution où s'illustrèrent le merveilleux Clark Gable exotique Zhao Dan et cette cinglée de Madame Mao quand elle était encore jolie, ces «ombres électriques» dont on trouve les affiches chez les brocanteurs branchés depuis quelques années –, les scènes de sexe sont particulièrement ratées, vaguement resucées de "l'Empire des sens" par un potache pédé qui voudrait donner le change. Ang Lee en a peut-être marre de passer pour un cinéaste pink après le réjouissant "Garçon d'honneur", son "Tigre et dragon où il filmait la beauté des mecs avec une jubilation convulsive, et ce "Secret de Brokeback Mountain" qui me bouleverse encore à chaque fois que j'y repense. Dans son effort de normalisation hollywoodienne aurait il été soudain gêné par la splendeur ambiguë de Tony Leung telle que Wong Kar-wai avait su si bien la magnifier dans "Happy Together", où mon bridé chéri et Leslie Cheung s'enculaient au cours d'une séquence franchement torride ? (…) D'ailleurs, une des grandes différences entre Wong Kar-wai et Ang Lee, deux cinéastes surdoués qui auront réalisés les meilleurs films sur l'amour homo, est que le premier n'a pas fait l'impasse sur la sensibilité de Tony Leung dans "In the mood for love" alors que le second s'en est méfié d'une manière si stérile dans "Lust Caution" quand ils l'ont l'un et l'autre rendu à son état premier d'icône hétéro essentiellement porté sur les filles. […]».

06/07/2008Wajdi Mouawad et moi (3)Wajdi Mouawad est seul sur le grand plateau du TNT, je me demande longtemps où il veut en venir dans "Seuls". Les pièces du puzzle familial s'emboîtent sinueusement, je suis soudain bouleversé par le retournement dramatique tardif. Le personnage lutte pour sa survie, je me lasse de le voir se débattre avec des litres de peinture. Cette fin colorée s'éternise, je m'enfonce de fatigue dans mon fauteuil. Plusieurs filles se lèvent pour acclamer Wajdi Mouawad, j'ingurgite un Coca Cola au bar du théâtre pour me réveiller. M. ne s'attarde pas, je termine la soirée au café les Thermes avec Ktoo et Jean Lebeau.
Le Théâtre Garonne est bondé, je remarque la moyenne d'âge du public plus élevée qu'à l'accoutumé. "May B" est un travail sur l'œuvre de Samuel Beckett, je ne m'intéresse pas à cette chorégraphie vintage de Maguy Marin. La pièce n'en finit pas de se terminer, je suis satisfait d'avoir assisté à une représentation de cette curiosité créée en 1981. Régis Goudot ne semble pas convaincu par le spectacle, je me laisse entraîner au Grand Cirque.

"Seuls" © Thibaut Baron 01/07/2008François Tanguy et moi (2)J'ai hâte de découvrir la dernière création de François Tanguy programmée par le Théâtre Garonne à la Grainerie de Balma, la scénographie est identique à celle de l'éblouissant "Coda" vu précédemment sous la Tente du Théâtre du Radeau. Je guette la succession des tableaux chorégraphiés avec minutie, les acteurs livrent des textes en partie inaudibles et souvent en anglais ou en allemand. Je note l'installation de multiples cadres entre le public et la scène, les acteurs sont éclairés en contre-jour. J'attends patiemment la grâce ressentie lors de la découverte de l'univers de François Tanguy avec "Coda", rien n'affleure pourtant et les plages de musique classique se succèdent en vain. Je suis saisi par l'émotion au bout d'une heure, l'amplitude du plaisir semble décuplée par les longues minutes d'expectative. Je reste béat jusqu'à la fin de "Ricercar", l'accueil du public n'est pas très enflammé. Je croise Cécile Brochard à peine sortie de la salle mais déjà pressée de rentrer chez elle, Ktoo avoue s'être beaucoup ennuyée. Je m'étonne du peu d'enthousiasme autour de moi, Jean Lebeau me raconte que François Tanguy travaille depuis longtemps la même matière artistique.
Branlo surgit de la pénombre au sommet du minuscule chapiteau du Petit Théâtre Baraque, je le regarde sans conviction faire le clown à l'extrémité d'une échelle. Il pointe un pistolet à eau sur le public autour de lui, je souris un peu inquiet de devenir une éventuelle cible. Il titube sur l'échelle, je m'interroge sur la solidité de l'armature métallique du chapiteau lorsqu'il s'y raccroche. Nigloo récupère l'échelle, je vois la mélancolie dans ses yeux de clown déchu. Le spectacle des "Augustes" bascule à cet instant, je ne rate rien de leurs gesticulations poétiques sur la piste en contrebas.

"Ricercar" © Didier Grappe  |
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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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