Pub



J'écoute : "DISCO", titres mixés par Eric Kaufman (Sony/BMG, 2008)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Le Coeur a ses raisons"
Je lis : Copi, "Une langouste pour deux" (Christian Bourgois, 1978/1999)
Je cite : «Je pense que Madonna est une grande imposture. C'est une fausse idole. Vous voyez l'épisode du Veau d'or, dans la Bible ? Et bien le Veau d'or, c'est Madonna.», Rufus Wainwright (Têtu, février 2007)
(mis à jour mardi 20 mai 2008 à 05:30)

30/03/2008

30/03/08 - 08:49

Pippo Delbono et moi (3)

Je tombe sur Claude Bardouil dans le hall du TNT, il s'apprête à assister une seconde fois au spectacle de Pippo Delbono. Je lui rappelle qu'il n'avait pas aimé "Urlo" vu précédemment dans la même salle. Je l'écoute justifier son enthousiasme, il avoue son admiration devant la mise à nu radicale du metteur en scène dans cette dernière création. Les corps mutilés ou sacrifiés par la maladie et la mort ouvrent "Cette obscurité féroce", j'examine le corps musclé quasiment dénudé de Pepe Robledo. Le défilé infini des créatures majestueuses m'émerveille, je suis toujours impressionné par l'aisance naturelle avec laquelle Bobo évolue sur le plateau. Le metteur en scène ménage ses effets dans un décor d'une blancheur nue, je ne suis pas submergé par l'émotion comme trois ans plus tôt dans "Urlo". Il termine par une performance en solo, je trouve sa démarche courageuse.
Pippo Delbono parle de son enfance aux spectateurs de la grande salle du TNT encore baignée de lumière, je me demande si je vais réussir à m'intéresser à cet exercice pendant une heure et demie. "Récits de juin" se poursuit avec le récit de la mort de son premier amour, je suis saisi par cette histoire que je connais pourtant déjà pour l'avoir lu dans la presse. Il enchaîne avec un extrait du "Temps des assassins" relatant ce drame, je revois avec plaisir ce moment d'infime délicatesse. Il revient en détails sur son cheminement dans les rues de Gênes juste après l'annonce de sa séropositivité, je chancelle à cet instant sur mon siège comme si j'étais au bord d'un précipice. Pippo poursuit son récit avec beaucoup d'humour, je suis attentif à d'autres extraits de créations antérieures qui me sont inconnues. Il s'attarde sur la personnalité de Bobo, je suis très ému quand ce dernier vient saluer l'audience avec lui. Après le spectacle, je croise Cécile Brochard dans le hall du théâtre avec son homme. Je suis curieux de connaître leur avis sur "Alice au pays des merveilles" à l'affiche de la petite salle dans la mise en scène de Laurent Pelly, il dit s'y être ennuyé.



"Cette obscurité féroce" © Gianluigi di Napoli

24/03/2008

24/03/08 - 15:14

Manuela Agnesini et moi

Le petit atelier du théâtre Garonne baigne dans la pénombre, j'entends Manuela Agnesini lire des extraits du "Carnet de bal d'une courtisane" de Grisélidis Réal. L'auteur énonce la liste des prestations sexuelles prodiguées à chaque client accompagnées du montant en francs perçu en échange, je suis intrigué par cet exercice de style. Ce texte me rappelle le carnet sur lequel je dressais la liste de mes contacts sexuels péchés sur les réseaux téléphoniques, pour éviter de tomber plusieurs fois sur un plan cul foireux. Quatre écrans vidéo déroulent des images de Jane Fonda ou Cindy Crawford en plein exercice de gymnastique, je regarde le mammouth juché sur une petite locomotive avançant lentement sur les rails autour de l'installation. D'autres animaux en peluche sont disposés ça et là, je distingue peu à peu la silhouette de Manuela Agnesini qui se redresse derrière une imposante perruque. "Au commencement était la chair…" se poursuit avec les images interminables d'une caméra s'enfonçant dans un vagin, la diction trop lente de l'artiste m'empêche de saisir le texte philosophique lu. L'image blanche renvoyée par les écrans vidéo se tâche lentement de rouge, je sors de la salle un peu soulagé par la fin de cette installation chorégraphique un poil trop longue. Manuela Agnesini me raconte comment elle a filmé l'intérieur de son sexe, je m'amuse de l'entendre annoncer la venue de sa gynécologue lors de la représentation du lendemain.
Les quatre interprètes de "Quatorze" sont quasiment nus dans la pénombre du studio du CDC, la chorégraphie de David Wampach me divertit follement. La fête s'installe après ce dernier spectacle en clôture du festival C'est de la danse contemporaine, j'y croise Coraline Lamaison avec Claude Bardouil. Ce dernier me détaille son emballement pour l'installation de Manuela Agnesini, j'évoque l'insolite et saugrenu "About you" de Sylvain Prunenec vu la veille à l'église Saint-Pierre-des-Cuisines. Christophe Bergon mange beaucoup de fromage, je lui explique les raisons pour lesquelles "D'un jour à l'autre" de Patricia Ferrara est le seul spectacle qui m'a déplu dans la programmation du festival. David Wampach danse avec ses béquilles et son pied dans le plâtre, je m'empiffre de bonbons. M. exhibe des signes de fatigue, je quitte les lieux avec lui avant le début du karaoké. Je retrouve Lola sortant du Beaucoup, nous prenons avec J.-P. le chemin du Grand Cirque où l'ambiance se révèle détestable.



Photo: "Quatorze"

17/03/2008

17/03/08 - 17:47

Merce Cunningham et moi

J'ai n'ai aucun papier sur moi pour emprunter un ipod dans le hall du TNT, B. y dépose son permis de conduire et me confie l'objet obtenu en échange. La musique de John Cage est interprétée live par Joan La Barbara pendant "XOVER", les cris de mouette dépressive qu'elle pousse perturbent ma perception de la chorégraphie de Merce Cunningham. Ktoo s'installe près de moi après l'entracte, je mets en route mon ipod pour apprécier "eyeSpace". Je finis par en régler le son au minimum pour me concentrer sur la chorégraphie, la création sonore restituant pour la scène un environnement de transports en commun en devient plus perceptible. Les gazouillis des ipod raisonnent comme des cigales dans la grande salle du TNT, je ne suis pas davantage convaincu par la chorégraphie de Cunningham. Je restitue le gadget à B. pendant le second entracte, elle affiche une certaine déception après les deux pièces présentées. J'en profite pour étaler mon profond ennui ressenti lors du " Roi Lear" vu la semaine précédente dans la même salle dans une mise en scène de Jean-François Sivadier. Le programme s'achève avec "Sounddance", cette pièce de 1975 me bluffe finalement. J'échange mes impressions après la représentation autour d'un verre et quelques sucreries, je note que mon avis est largement partagé.
R. m'entraîne à la Halle aux Grains où les Victoires de la musique classique sont retransmises en direct sur France 3, je vois pour la première fois Tugan Sokhiev diriger l'Orchestre national du Capitole de Toulouse. La salle est éclairée sous un jour splendide encore inédit à mes yeux, j'observe attentivement le hors champs de l'émission de télévision. Jean-François Zygel décrypte l'écriture du "Boléro" de Ravel avec les musiciens de l'orchestre, je me réjouis de cette leçon de musique fort pédagogique. Les Sacqueboutiers prennent place, les instruments de cet ensemble de cuivres anciens de Toulouse attisent ma curiosité et leur musique m'enchante.



Photo: "eyeSpace"

13/03/2008

13/03/08 - 03:13

Marco Berrettini et moi

Je retrouve C. dans le hall du théâtre Garonne, Annie Bozzini et Laurent Goumarre y échangent quelques banalités. Je suis éberlué face à l'excitation de C. lors de l'apparition de Mathieu Amalric dans la file d'attente, elle l'invite à s'asseoir près d'elle dans le public. "L'Opérette sans sou, si..." de Marco Berrettini débute par un numéro visuel un peu désuet, je me prends vite au jeu de l'enchaînement des scènes musicales borderline. Jérôme Brabant est grimé en Luis Mariano, je me régale de ce numéro loufoque. J'apprends plus tard la cause de la présence de Mathieu Amalric ce soir, ce dernier est un ami et grand admirateur de Marco Berrettini. Je me cale comme chaque soir sur France Culture une fois rentré chez moi, Laurent Goumarre interroge Olivier Assayas au sujet de sa carte blanche à l'invitation du festival Zoom Arrière. Je l'écoute parler de "Basquiat" de Julian Schnabel, Berrettini lui succède au micro en direct de la Cinémathèque de Toulouse.
Les cameras d'OC-TV sont posées aux abords de la scène du Théâtre Garonne, Marco Berrettini invite en vain les spectateurs retardataires à rejoindre la table de jeu installée au centre de la scène. "*MELK PROD. goes to New Orleans" déroule un catalogue de clichés sur l'Amérique profonde, je m'abreuve de ces tableaux décalés. Je quitte C. à l'entrée de la rue d'Aubuisson, je me rends compte que la permanence électorale du Modem est installée dans les murs d'un ancien sauna gay devenu plus tard un sex-club puis un gay store. Je m'engage dans la rue Saint-Aubin, Laurent Pelly pédale sur un vélo de location sponsorisé par une banque.



"L'Opérette sans sou, si..." © Raoul Gilibert

08/03/2008

08/03/08 - 18:02

Alain Buffard et moi

J.-P. m'écrit: «10h30 l'interphone sonne ! "Monsieur un paquet pour vous !", je ne pensais pas recevoir aussi rapidement le popper's commandé à l'étranger, c'est super bien emballé et la marchandise arrive en recommandé à la maison. Le gars du sex-shop en ville m'a expliqué qu'ils avaient une tolérance pour vendre du popper's en attendant l'épuisement des stocks du fournisseur... Par contre faut voir à quel prix ! De 7,90 la fiole est passée à 15 euros... J'ai fini le week-end en beauté en me reconnectant sur tchatche.com, un jeune homme de 22 ans bien propret est venu me voir vers 1 heure du matin, m'expliquant qu'il avait pas l'habitude de ce genre de trucs... Il s'est très bien débrouillé, je vais avoir du mal à m'asseoir à mon bureau cet après midi... ».
Le théâtre Garonne est bondé, j'attends beaucoup de "(Not) a Love Song" d'Alain Buffard après les échos élogieux venus de Claude Bardouil. Miguel Gutierrez et Vincent Ségal sont déjà sur scène, je découvre ensuite l'incroyable talent de performeuses de Vera Mantero et Claudia Triozzi. Les numéros de divas déchues se succèdent, je lis la traduction surtitrée des dialogues portés par les trois acteurs et celle des paroles des chansons réarrangées par le musicien. Les scènes de films jouées s'enchaînent à des chorégraphies tirées de films, je n'arrive pas à identifier vraiment toutes ces citations pourtant familières. Je me perds un peu à tenter de recoller ces morceaux épars, quelques chansons me sont inconnues. Je suis impressionné par les prouesses des interprètes à la fois danseurs et chanteurs, je reconnais à la fin du spectacle une scène tirée de "Femmes" de George Cukor revu dernièrement à la Cinémathèque.
Le titre de la pièce de Jean-Paul Sartre s'affiche en lettres rouges au dessus de la scène du théâtre Sorano, la vieille lesbienne de "Huis clos" incarnée par Marief Guittier me rappelle la marquise de Merteuil des "Liaisons dangereuses. Le jeu de Christian Drillaud me rebute par son côté XXe siècle, je sors de la salle finalement satisfait. A. prend à peine le temps de me saluer dans le hall avant de s'éclipser.



"(Not) a Love Song" © Marc Domage

02/03/2008

02/03/08 - 03:43

Michèle Anne De Mey et moi

Je découvre un message d'André Le Hir: «Je sors du théâtre du Pavé, je viens de voir mon ami Denis Rey dans un inouï monologue de Valletti, malgré toute la fatigue qui m'étreint méchamment après une tournée magnifique et parfois misérable, voir et sentir un acteur qui a la foutue audace de ne pas faire un numéro d'acteur, mais de donner avec finesse, générosité, tendresse, et tellement de drôlerie, me comble infiniment... Je te le conseille vivement. Amicalement, ...». Je savoure la "Sinfonia Eroica" selon Michèle Anne De Mey sur le plateau nu de la grande salle du TNT, la troupe des jeunes et beaux danseurs se déploie avec fougue et classicisme dans l'immensité de cet espace. J'observe l'un d'eux triturer la commande du son de la chaîne stéréo installée sur un côté de la scène, la troisième symphonie de Beethoven se tait aussitôt. La chorégraphie se poursuit dans le silence et sur d'autres notes avant le retour de la "Symphonie Héroïque", je me laisse presque malgré moi embarquer par un mouvement d'euphorie légère. Le spectacle se termine en ballet quasi aquatique quand les danseurs glissent sur des nappes d'eau répandues sur le plateau, je profite allègrement de cette vague de fraîcheur. Ktoo m'offre un verre de vin au bar du théâtre à l'occasion de mon anniversaire, Claude Bardouil m'annonce son entrée en résidence de création avec la chorégraphe Rita Cioffi. Je rejoins J.-P. chez lui où il me sert des crêpes, nous terminons la nuit en commérages au Grand Cirque.
Je retrouve C. dans la grande salle du cinéma Utopia, la noirceur de "Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street" me fait d'emblée penser à celle de "Batman". La manière dont Johnny Depp en barbier manie le rasoir me rappelle irrésistiblement son rôle dans "Edward aux mains d'argent" du même Tim Burton, son talent de chanteur me parait bien douteux. "Sweeney Todd" se termine dans un bain de sang qui me laisse perplexe, je suis effrayé par la cruauté de cette comédie musicale mise en image par Tim Burton. J'accompagne C. chez elle, je rentre plus tard en longeant le Canal du midi à trois heures du matin sous la pluie.



Photo: "Sinfonia Eroica"

 

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

ENTENDU

"Minuit/Dix", Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Par Laurent Goumarre, France Culture, 3 juin 2008. (50 mn)

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008