28/02/2008Damiaan De Schrijver et moi (3)Cécile Brochard m'écrit: «Je suis admirative face à ta frénésie de danse contemporaine, je t'avoue que moi en règle générale, ça m'emmerde prodigieusement! On ne se refait pas et ma culture comporte ainsi des pans entiers de vide intersidéral que je me refuse à dépoussiérer... bouh, c'est mal! Je ne connais pas non plus le film de Resnais dont tu me parles, mais je me promets de combler cette lacune très vite sur tes conseils, ça sonne joliment bien "Pas sur la bouche" et j'aime beaucoup Resnais... [...] À signaler aussi "les Monologues du pénis" au Théâtre de Saint-Orens, un endroit où je n'ai jamais mis les pieds : en voyant le titre, j'ai cru ne pas m'arrêter de rire (je suis d'un prévisible pipi caca, c'en est affligeant!). Peut-être pourrions-nous y faire une virée en groupe copains-copines un soir de grande disette où l'on aurait pris du poppers? Surtout que je n'ai même pas vu "les Monologues" de leur homologue (vaginal)... [...]».
Les trois acteurs du collectif tg STAN sont déjà sur scène alors que les spectateurs s'installent dans la salle du théâtre Garonne, je m'amuse de voir Damiaan De Schrijver se précipiter sur les retardataires. "«Sauve qui peut» pas mal comme titre" est une succession de quelques "Dramuscules" de Thomas Bernhard, l'interprétation outrancière me laisse d'abord perplexe. Le champagne coule à flot et les coupes débordent, je suis très mal à l'aise devant cette débauche de rires baveux sur un texte présentant une poignée de bourgeois racistes et odieux. Damiaan De Schrijver en fait des tonnes, je ne suis pas surpris de ma déception pour avoir lu des critiques peu réjouissantes parues dans la presse nationale à l'occasion des représentations parisiennes au Théâtre de la Bastille. Damiaan De Schrijver se casse presque la gueule sur une chaise fatiguée qui lâche, je suis parfois captivé par l'interprétation des derniers "dramuscules" choisis. Sur la terrasse du bar, je tente de convaincre M. de la brûlante actualité de ce spectacle ici comme ailleurs.

15/02/2008Robyn Orlin et moi (2)Le programme annonce "le Cauchemar de Darwin" comme point de départ de l'écriture de "Import/Export", je n'ai pas vu le documentaire de Hubert Sauper mais j'en ai largement entendu parler. La musique baroque résonne sur la scène du théâtre des Mazades comme anachronique, je suis vite séduit par la chorégraphie de Koen Augustijnen des Ballets C. de la B. en ouverture du festival C'est de la Danse contemporaine. Un tableau burlesque succède à une longue mise en scène de l'impuissance, je pense aux pièces de Jérôme Deschamps et Macha Makeieff.
Les danseurs sud-africains de Via Katlehong Dance sont dépourvus pour la plupart de leurs bottes de caoutchouc ferrées, j'aime la manière dont le chorégraphe Christian Rizzo s'approprie leur corps dans cette première partie de "Imbizo e Mazweni (une rencontre en dehors du pays". Une tendre fraternité s'installe entre les interprètes, je suis ému par cette écriture inattendue. Une odeur de plastique brûlé inonde la salle du théâtre des Mazades, je sors m'aérer pendant l'entracte. Une ouvreuse me tend une petite bouteille d'eau en plastique pour les besoins du spectacle, je m'en débarrasse aussitôt au profit de mes voisins. Je ne suis pas emballé à l'idée de participer à ce spectacle de Robyn Orlin écrit pour les danseurs de Via Katlehong Dance. Je me souviens de ces spectateurs de "When I take off my skin and touch the sky with my nose, only then can I see little voices amuse themselves", la précédente chorégraphie de Robyn Orlin, entraînés sur la scène du TNT où ils s'étaient retrouvés à quatre pattes. Le rideau se lève sur un décor de tissus jaunes, je me réjouis des tenues toutes aussi colorées des danseurs. Ils se jettent dans la salle avec un verre dans une main à la recherche d'eau, je suis rassuré de les voir retourner vite sur le plateau pour s'échanger le précieux liquide. Ils roulent leur derrière avant de se grimer en canard, je reconnais bien l'univers cocasse de Robyn Orlin. Ils reviennent dans la salle avec une petite caméra dont les images sont projetées sur un écran installé sur le plateau, je suis ravi de ne pas les croiser de mon côté. Ils entraînent dans la danse deux ou trois spectateurs un peu gênés mais ravis de cette contribution finale, je suis charmé par cette radieuse création.

Photo: "still life with homeless heaven and urban wounds ... (even bananas have bones)" de Robyn Orlin 08/02/2008Clémence Massart et moiClémence Massart fait le tour d'une chaise dans sa robe rouge et blanche, je retrouve l'empreinte de Philippe Caubère dans cette manière de changer de personnage. Elle incarne des femmes se confessant au courrier des lectrices de la presse féminine, je m'amuse de l'entendre parler de sexe. Elle se glisse aussi aisément dans la peau de jeunes filles que dans celles de grand-mères malicieuses, je suis comblé par tant d'histoires de fesses. J'entends Pierre Izard, président du Conseil général, rire pas très loin de moi quand elle suggère la sodomie d'un geste. Elle chante parfois avec son accordéon dans ce "Que je t'aime !", je jubile à l'écoute de sa reprise de la chanson de Johnny Hallyday. Philippe Caubère signe la mise en scène de ce spectacle, je sourie à la fin de la voir saluer le public à la manière de ce dernier. Dans le hall du théâtre Sorano, je déconseille vivement à K. d'aller voir "le Roi nu" au TNT.
Jean-Pierre Tailhade incarne les auteurs de lettres écrites à des soldats jamais revenus du front de la Première guerre mondiale, je retrouve le plaisir ressenti au spectacle de ses improvisations longtemps jouées en solitaire dans cette même salle de la Cave Poésie. Je suis très sensible à ses interprétations de personnages de femmes libérées, le ton devient vite trop grave et chargé en émotions. Je relève la belle prestation de Didier Dulieux à l'accordéon, ses compositions ponctuent "là-bas" d'une vivacité salvatrice. J'accompagne Cécile Brochard et son homme à l'Esquile, elle raconte comment elle fut brouillée avec Jean-Pierre Tailhade avant que Philippe Caubère les présente de nouveau l'un à l'autre.
J'aperçois le journaliste de TLT Jean-Christophe Tortora et le conseiller municipal UMP Bertrand Serp sortant ensemble de l'inauguration du Muséum d'Histoire naturelle, d'autres invités traversant les allées Jules-Guesde en pingouin s'essuient de concert la bouche graissée aux petits fours. Clémence Massart débute "La Vieille au bois dormant" par la chanson de Violaine Barret donnant son nom au spectacle, quelques femmes rient grassement dans la salle du théâtre Sorano derrière moi. Elle raconte son long parcours du combattant pour auditionner à la RATP, je trouve cette histoire irrésistible. Je suis frappé parfois par le mimétisme de son jeu avec celui de Caubère. Je laisse J.-P. s'évaporer dès la fin du spectacle pour honorer un plan cul, K. s'émeut d'avoir raté les épisodes hebdomadaires de "Sex and the city".

Photo: "Que je t'aime !"  |
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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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