30/01/2008Marilù Marini et moiJe découvre un mail de Cécile Brochard: «Cher Jérôme, une petite carte postale en réponse à ton mail... en direct du quartier Saint-Cyprien, noyé sous les eaux, où j'écoute quelques divas de Donizetti en buvant du thé aux madeleines, ah, on n'est pas loin de la félicité! Sinon, sache qu'il n'y aura pas d'avis sur "Électre" next week dans Flash mais... une critique du "Roi nu", la bite à l'air et sans culotte et néanmoins tellement propre sur lui quand même! (Rapport à la petite chose de la ligne précédente) je suis toute molle moi aussi cette semaine et je n'ai aucune énergie pour aller voir du théâtre, (…)».
Je retrouve C. dans le hall du Théâtre Garonne, elle m'attend sagement. Je regarde les acteurs de "Probablement les Bahamas" entrer en scène, ils s'installent dans le décor d'un studio d'enregistrement. Marilù Marini et Claude Duneton ont le nez collé au texte de la pièce radiophonique qu'ils interprètent devant leur micro face aux spectateurs, je ne les avais jamais vus au théâtre jusqu'à présent. Je repère le metteur en scène Louis Do de Lencquesaing dans la peau du directeur d'acteurs, il tourne le dos au public pour faire face au travail en cours d'enregistrement. Marilù Marini et Claude Duneton forment un vieux couple, je me régale de l'aisance avec laquelle elle habite son personnage de vieille peau. Elle empoisonne la vie de tous ceux qui l'approchent, je perçois mieux le portrait d'une véritable ordure sous l'apparence d'une parfaite bourgeoise. La satire sociale de Martin Crimp gagne sans cesse en férocité, je prends un plaisir toujours grandissant. L'auteur quitte le public pour rejoindre les comédiens sur scène au terme du spectacle, j'ai bien envie de voir d'autres propositions programmées dans ce week-end "In extremis # 2: made in the UK" au Théâtre Garonne.
Faute de retourner au Théâtre Garonne, je me traîne au cinéma Utopia le lendemain. Je n'arrive pas à rire des aventures de l'héroïne de "Smiley face". Je me demande si prendre de la drogue avant la projection et sniffer du poppers pendant le film aurait changé quoi que ce soit. Je tombe des nues devant l'ampleur d'un tel navet. Je ne comprends pas pourquoi Gregg Araki a pondu un tel ratage juste après un chef d'œuvre comme "Mysterious skin".

"Probablement les Bahamas" © Agathe Poupeney 25/01/2008Florence Marquier et moiJe retrouve M. dans le hall du TNT, je suis surpris de n'apercevoir Ktoo nulle part. Je m'installe au premier rang des maigres gradins posés dans la salle de répétition, Claude Bardouil est affalé sur une chaise dans un recoin proche de l'entrée. Séverine Bordes surgit du fond du plateau en robe noire, je la regarde sortir lentement de l'obscurité en Électre. Florence Marquier est assise dans la pénombre, je suis terrifié par son entrée bancale dans la lumière en Clytemnestre. Elle claudique jusqu'aux spectateurs, j'observe son visage défait. Le duel entre la mère et la fille tourne à l'affrontement verbal, je suis toujours aussi impressionné par cette scène autour de la table. Claude Bardouil s'avance puis repart en arrière avant de revenir au centre de la scène avec l'urne funéraire dans la main, je détaille les vêtements noirs qu'il porte. J'attends avec impatience la scène des retrouvailles, Oreste et Électre finissent par s'enlacer chaleureusement. Je suis surpris de ne pas retrouver la même scène qu'à la Cave Poésie, une belle émotion jaillit de cette déclinaison. Je tourne autour de l'accueil après le spectacle, Ktoo brille toujours autant par son absence. Claude Bardouil nous rejoint au bar, je lui explique les raisons de ma préférence pour cette nouvelle mise en scène d'"Électre". J'écoute Florence Marquier évoquer son rôle, Claude note qu'elle vient de quitter celui d'une autre méchante: Milady dans "les Trois Mousquetaires" au Moulin de Roques.
Le rideau du Moulin de Roques s'ouvre sur la scène nue, je regarde Pierre Matras se glisser lourdement en son centre. Il s'excuse de ne pouvoir assurer la représentation d'"Un Fil à la patte" de Feydeau, je vois ensuite débarquer une tête encore jamais vue dans la compagnie du Grenier de Toulouse. Julie Kpéré s'impose vite face à son unique partenaire, j'ai l'impression d'assister à un remix de "l'Histoire extraordinaire de Basile Vincent". Elle me fait beaucoup rire, je pense à la manière dont Claude Bardouil dynamitait le "Tailleur pour dames" du même Pierre Matras. Sa mise en scène pourtant drôle souffre de longueurs, je m'ennuie parfois un peu. D. s'est amusé sans relâche, je lui détaille mes réserves.

"Électre" © Patrick Moll19/01/2008Laurent Pelly et moiJe suis accablé par le premier acte du "Roi nu" d'Evguéni Schwartz, ma tête s'effondre entre mes épaules durant le deuxième. J'entends M. ricaner parfois près de moi, la mise en scène de Laurent Pelly ne parvient pas à me réveiller au cours du dernier acte. Nous arpentons le hall du TNT en attendant l'ouverture des festivités, je croise successivement le maire Jean-Luc Moudenc puis son rival socialiste Pierre Cohen. Un journaliste affublé d'une caméra pointe son micro sur moi, je réclame un joker. A. annonce qu'il a offert deux petits cochons à Agathe Mélinand et Laurent Pelly à l'occasion de leur arrivée à la direction du théâtre, j'adore les nouveaux tee-shirts des ouvreurs. Je rejoins Cécile Brochard devant une coupe de champagne au bar du théâtre, Didier Carette sort fumer une clope devant l'entrée des artistes. Claude Bardouil fait une apparition, il m'abandonne pour saluer Madame Malvy. B. insiste pour connaître mon avis sur le spectacle, je me répands en éloges flatteurs au sujet du nouvel enregistrement rappelant aux spectateurs d'éteindre leur téléphone avant la représentation. Laurent Pelly est en pleine conversation avec le directeur d'Odyssud, je note la présence de Jaques Nichet dans un coin. Je me décide à manger à l'apparition des pâtisseries, Cécile Brochard se plaint du manque de lumière hivernal. Elle repère le prochain directeur artistique du Théâtre du Capitole dont elle a oublié le nom, je reconnais aussi Jean-François Zygel. Elle me présente S. aperçu la veille parmi les spectateurs de "Madame Raymonde", je pars en donnant rendez-vous à P. le lendemain au Théâtre Garonne.
La répétition incessante mais jamais identique des premières scènes de "Basso Ostinato" m'évoque les derniers films de Gus Van Sant, je ris à l'écoute de la conversation alcoolisée des deux danseurs. L'atmosphère s'alourdit, je les regarde subjugué se jeter à terre et se relever toujours. La chorégraphie de Caterina Sagna ne cesse de me surprendre, je suis frustré de ne voir la plupart du temps que le dos d'Alessandro Bernadeschi. Les bouteilles se vident encore et les corps se bousculent, je vois dans leur regard la marque d'excellents acteurs. Les rôts sont de plus en plus fréquents, je suis un peu dégoûté de les voir ensuite dégobiller sur scène. B. évoque après la représentation les films de John Cassavetes à propos de la pièce, je suis ravi de croiser Alessandro Bernadeschi au bar du Théâtre Garonne. Sur la terrasse, je me renseigne auprès de Manuela Agnesini sur l'avancée des répétitions de sa nouvelle création, "Au commencement était la chair …", dans le cadre du festival "C'est de la danse contemporaine".

"Le Roi nu" © Guy Delahaye 17/01/2008Blanca Li et moiLes danseurs de "Macadam Macadam" défilent allègrement sur la scène d'Odyssud au son d'un rap soft, je suis séduit par cette chaleureuse entrée en matière. La troupe exhibe un hip-hop euphorique et coloré, je me laisse entraîner par cette énergie invitant à la fête. Blanca Li orchestre une relecture de la chorégraphie de Gene Kelly sur "Singing in the rain", je suis surpris par cette idée et enchanté par le résultat. Un danseur revisite la chorégraphie de Judy Garland dans "Get happy", je suis stupéfait par tant audace. Dans un autre genre plus attendu, le "Get happy" de Rufus Wainwright dans sa tournée de l'automne m'avait aussi beaucoup charmé. Je fonds pour la plupart des danseurs. C. est beaucoup moins enthousiaste, je la conduis à la Maison une fois revenus à Toulouse.
Denis d'Arcangelo me remplit de joie en "Madame Raymonde" dans la salle bleue de l'Espace Croix-Baragnon. Son répertoire de chansons réalistes n'est pas très chaste, je me régale à l'écouter chanter "Adieu Paris". Elle interrompt une chanson pour se lancer dans le récit d'anecdotes sur Gaby Montbreuse, je n'en reviens pas que cela dure plus d'une dizaine de minutes. Elle est ovationnée à la fin de son tour de chant fort bavard, je termine la soirée au Grand Cirque avec J.-P..

Photo: "Macadam, macadam" 14/01/2008Ken Loach et moi (2)J'annonce à J.-P. l'interdiction du poppers à la vente en France depuis peu, il me quitte aussitôt pour la quête nocturne de quelques flacons. Je ris d'entendre P. au téléphone prôner la substitution du poppers par du champagne dans les partouzes, il m'avoue aussi son fantasme consistant à employer le vouvoiement dans les rapports sexuels.
Je me décide à voir le dernier film de Ken Loach après écoute du "Masque et la plume" la veille sur France Inter, tous les critiques se sont répandus en éloges. "It's a free world" aborde la question de l'intégration des minorités étrangères en Grande-Bretagne, je suis frappé par la récurrence d'un problème déjà au centre des "Promesses de l'ombre" de David Cronenberg. Je reste d'abord distant face au parcours de l'héroïne. Elle se métamorphose peu à peu en véritable ordure, j'assiste avec stupéfaction à cette lente mutation. Elle se faufile dans les rouages de l'exploitation des populations émigrés, je suis attentif à la minutieuse description de cet engrenage. La peinture de la misère est édifiante, je quitte le cinéma ABC un peu assommé. Je me branche comme chaque soir sur France Culture, Laurent Goumarre reçoit Jean Douchet dans son émission "Minuit/dix". J'écoute le témoignage de ce critique de cinéma sur la relation à l'homosexualité des cinéastes de la Nouvelle vague, il évoque son cycle "Parcours secret de l’homosexualité au cinéma" programmé au cinéma le Panthéon à Paris.

12/01/2008Todd Haynes et moiJe lis dans un mail: «Mon Jérôme, content d'avoir des nouvelles (…). À l'ambassade ça roule, je maîtrise bien mon boulot. Les garçons vont bien, je viens de dîner avec quatre potes dans mon resto favori. Je vis sans histoire depuis la fois passée, somme toute un plan banal sans espoir, vu avec le recul. J'ai imaginé trop de choses, j'en ai ressenti et en retire toujours la plus grande émotion que j'ai connue. Résultat, les nuits et souvent les jours mélancoliques mais je m'en remets, comme de tout, et je tâche de surmonter. La prochaine étape devrait être de réfléchir à pourquoi cela a pu encore m'arriver. Et après ça, demain, d'éviter de recommencer, peut-être chercher à préserver mes chances d'avoir une vie simple et gaie, quoi qu'il en soit. Je suis devenu ami du meilleur universitaire dans mon domaine et cela me ravit. Je travaille avec ses conseils et sa direction me guide bien, à suivre... Je t'envoie plein de visus positives et t'embrasse mille fois. Ton J.»
J'entre dans la grande salle du cinéma Utopia avec la crainte d'être vite largué par "I'm not there". Je n'y connais rien à l'œuvre de Bob Dylan et encore moins à sa vie dont il question dans le film de Todd Haynes. Plusieurs acteurs interprètent le héros à différentes périodes de son parcours, je suis vite emballé par ce concept de mise en scène. Le scénario navigue d'une décennie à l'autre avec une habileté rare, je mesure toute la richesse romanesque de la vie de Dylan. Todd Haynes s'applique à réaliser de somptueuses reconstitutions, je suis impressionné par la singularité de chaque époque. Je réalise l'obsession du cinéaste pour l'Amérique du passé, je regrette de n'avoir jamais vu "Velvet Goldmine". J'assiste au défilé des acteurs dans chaque tableau, la chose s'avère être un vrai régal. Je ne comprends plus rien quand Richard Gere apparaît. Je décroche au cours des vingt dernières minutes.

10/01/2008Brad Pitt et moiLes autres spectateurs ont gardé leur manteau dans la grande salle du cinéma ABC, j'ai si froid que je me rhabille. Andrew Dominik filme le ballet des rayons du soleil dans "L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford", je me réchauffe à observer ces faisceaux de lumière balayer l'espace. Je suis impressionné par la performance mutique de Brad Pitt en Jesse James. Je m'identifie à Casey Affleck dans le personnage de Robert Ford confronté à son idole de jeunesse. Je retrouve là certains aspects de ma rencontre avec Claude Bardouil.
"Actrices ou le rêve de la nuit d'avant" de Valeria Bruni Tedeschi me rappelle les répétitions filmées par Louis Malle à New York dans "Vanya 42e rue", je me souviens aussi de "Coups de feu sur Broadway" de Woody Allen. L'humour le plus burlesque surgit dans les instants les plus dramatiques, je m'amuse finalement beaucoup devant ce portrait d'une femme de quarante ans au bord de la crise de nerfs. Je m'interroge sur l'identité de celui qui a inspiré le personnage du metteur en scène. Je trouve Louis Garrel magnifique, c'est ici une nouvelle étape de son parcours sans faute de goût à l'écran. À la sortie du cinéma Utopia, Cécile Brochard me signale que Marisa Borini est la mère de Valeria Bruni Tedeschi à la ville comme à l'écran.

05/01/2008Christophe Mirambeau et moiJe lis dans un mail: «Bonjour Jérôme, trois mots - je suis à Toulouse, en train de répéter la (grosse) bêtise que j'ai écrite pour Acide Lyrique. Création au théâtre Jules-Julien le 21 et 22 décembre. Je crois que c'est amusant. Si ça te fait plaisir de venir, n'hésite pas ; Je te mettrai deux places. Maile-moi pour me prévenir. Amitiés, Christophe Mirambeau.»
Un caniche blanc vivant est posé sur les genoux d'un type installé en bout de rangée réservée aux invités du théâtre Jules-Julien, je n'avais encore jamais vu cela dans une salle de spectacle. Une voix off présente les trois chanteurs et le pianiste du groupe Acide Lyrique, je reconnais la voix de Christophe Mirambeau. Des parodies de scènes d'opéra chassent une poignée de refrains paillards, l'interprétation de "la Petite Huguette" m'amuse beaucoup. J'entends J.-P. grogner à l'écoute du "Curé de Camaret". Je craque pour le pianiste. La séquence dédiée à Abba me paraît bien courte. Je trouve la voix off de plus en plus envahissante. Je raffole des petites idées de mise en scène ici et là. J'aime bien l'ébauche de comédie musicale à la fin, ce "Requiem à Tahiti" s'intègre selon moi assez mal avec le reste du show déjà bien assez long. J.-P. est furieux d'avoir assisté à cette pantomime anticléricale finale, je me demande bien pourquoi la "Prière à Bernadette Soubirous" l'a choqué. Il se plaint d'avoir l'estomac vide, je ne prends pas le temps de saluer Christophe Mirambeau. Il me traîne une fois encore au Grand Cirque en fin de soirée, je m'effondre sur les sofas à l'étage. Lola débarque de Paris à trois heures du matin, il s'installe dans mon lit aussitôt. Il insiste sur son envie de s'atteler à l'étude du tabou de la pratique sexuelle entre amis, je l'écoute sans sourciller.

01/01/2008Sacha Saille et moiLes trois comédiens du Groupe Merci s'éclatent sur la scène de la petite salle du TNT le soir de la dernière représentation des "Présidentes", je ne retrouve pas le choc mêlé à la jubilation de la découverte de l'œuvre de Werner Schwab trois saisons plus tôt. Je constate que la mise en scène de Solange Oswald n'a subi aucune modification depuis la création au Pavillon Mazar, le nom du Pape a toutefois été modifié dans le texte de cet "Objet nocturne n°17". Je traîne M. dans le noir de la salle de répétition du TNT aussitôt après, à la découverte de l'"Objet nocturne n°8" du Groupe Merci. J'évite de me précipiter comme tout le monde autour de l'installation plastique et sonore de Joël Fesel, M. est carrément distant. Je reconnais Sacha Saille dans le public, il profite du noir pour s'introduire au cœur du dispositif. Il fixe méthodiquement un spectateur pour chaque phrase de "A" énoncée, je m'attarde sur quelques visages accablés à l'écoute du texte de Patrick Kermann sur la Shoah. M. s'éclipse après avoir englouti son demi au bar du théâtre, je rejoins les autres au bar des Thermes. Sacha Saille raconte comment la pièce de Schwab a subi quelques coupures, je m'étonne que certains spectateurs sortant de la salle aient déploré les choix de mise en scène pour rendre le texte plus supportable.
Je n'arrive pas à m'intéresser à l'intrigue de "Titus" au Théâtre Garonne. Les cinq acteurs de la compagnie Dood Paard s'approprient une vingtaine de personnages, je trouve bien appliquée leur adaptation de "Titus Andronicus" de William Shakespeare. De trop rares instants musicaux ponctuent le récit, je m'épuise à lire sans lunettes le jet des surtitres en néerlandais. L'énergie déployée par les jeunes interprètes réveille mon intérêt, C. finit par laisser en paix son téléphone portable.

Photo: "Les Présidentes"  |
| LU
Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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