J'écoute : "Glamour à mort", Arielle Dombasle (Sony music, 2009)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Desperate Housewives"
Je lis : John Giorno, "Il faut brûler pour briller" (Al Dante, 2003)
Je cite : «Seule la douleur peut provoquer l'art. Si on est heureux, mieux vaut pique-niquer qu'aller au théâtre », Krzysztof Warlikowski , Télérama (01/07/09)
(mis à jour samedi 5 septembre 2009 à 00:44)

11/04/2007

11/04/07 - 23:52

David Lynch et moi

Je retrouve K. devant le film du "Défilé" au cœur de l'exposition "Jean-Paul Gaultier / Régine Chopinot. Le Défilé" au musée de la Mode et du Textile, les Arts décoratifs. Nous apprécions à satiété les tableaux successifs de la chorégraphie de Régine Chopinot projetée sur un grand écran, je repère les costumes colorés et excentriques de Jean-Paul Gaultier déjà croisés au fil de l'exposition. Nous bavardons sur la terrasse du Nemours face à la Comédie française, place Colette. Je le quitte pour rejoindre la Fondation Cartier pour l'Art contemporain. J'entame le parcours de "The Air is on fire" par la longue série de dessins exécutés par David Lynch sur de simples feuilles de papier, des post-it, des boites d'allumettes, des mouchoirs et des serviettes en papier, des sacs à vomi… Quelques uns des tableaux grisâtres exposés dans la même salle sont parsemés de lettres dactylographiées collées les unes à la suite des autres pour former ainsi des mots ou des phrases, je pense aussitôt à "Twin Peaks". Je lis sur le programme de l'exposition que les dates de création de ces peintures coïncident avec celle de la conception de "Twin Peaks". L'ambiance sonore sinistre et lancinante m'enveloppe comme dans un épisode de la série. J'observe curieux les visiteurs appuyer sur les boutons rouges ornant des bornes noires disposées de-ci delà. Dans l'espace mitoyen, je suis subjugué par les œuvres mettant en scène la fin de l'innocence à travers les aventures d'un certain Bob. J'y colle mon nez comme pour en déterrer les secrets. J'observe des insectes pris dans les raies de la peinture, des bouts de bois, des vêtements, des substances visqueuses collées à même la toile. Les pièces récentes de la série des photomontages numériques "Distorded nudes" m'enthousiasment carrément. Au sous-sol, je traverse la reconstitution grandeur nature d'un dessin minuscule de l'artiste. Je presse le bouton rouge de la borne qui trône au cœur de ce salon coloré, les sons émis par mon geste se diffusent et modifient l'ambiance sonore des lieux. Je vois là une belle illustration des rapports qu'entretient tout spectateur avec une œuvre d'art, avec le cinéma de Lynch en particulier et "Mulholland drive" surtout : devant l'énigme entretenue par Lynch à propos de ce film, je suis toujours frappé par la quête de sens des spectateurs qui construisent leur œuvre en se l'appropriant pour en percer les mystères et combler les espaces laissés béants par le cinéaste. Je m'engouffre dans le long couloir qui débouche dans la salle où sont exposées les travaux photographiques. Je me pose dans un fauteuil du petit théâtre installé au centre de la pièce. J'y guète quelques films expérimentaux projetés sur grand écran. Je regarde les deux premiers courts métrages : "Six men getting sick" et "The Alphabet". La projection est interrompue avant la fermeture de la Fondation Cartier, je regrette de ne pas être en mesure de voir le court métrage suivant : "The Grandmother". Je me dis que c'était ici l'endroit idéal pour montrer "Inland Empire". Je ne me suis toujours pas remis d'avoir découvert cet objet laid et indigeste dans une salle de cinéma. Même si j'ai déjà vu "Inland Empire" à deux reprises, j'estime que son dernier film n'a pas sa place dans un circuit de distribution classique. Dehors, je regarde briller dans la nuit les néons aux formes des lettres "David Lynch" affichées sur la façade.



Photo: dessin de David Lynch

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ENTENDU

"La Fabrique
de l'Histoire",
La révolution
des homosexuels
.
Documentaire avec
Anne Querrien,
François Paul-Boncour,
Stéphane Courtois,
Marie-Jo Bonnet
et Alain Giry.
France Culture,
mardi 2 février 2010.
(55 mn)

VU

"L.A. ZOMBIE",
de Bruce la Bruce,
avec Franços Sagat

LU

Demy en entier

DVD. Après moult péripéties, un coffret rassemblant l’intégralité de l’œuvre du réalisateur sort enfin

Par Gérard Lefort

Qu’on puisse enfin voir tous les films de Jacques Demy dont certains, fameux ou rares, étaient totalement invisibles pour des motifs complexes (lire page suivante), est la preuve que la fée des Lilas, marraine de tous les cinéphiles, a bien fait son boulot. Mais la sensation est surtout esthétique : tout Demy en DVD, c’est Demy dans la Pléiade. Ce qui permet d’expérimenter que Demy a bel et bien réalisé le programme qu’il se fixait en 1964 : «Mon idée est de faire 50 films qui seront tous liés les uns aux autres, dont les sens s’éclaireront mutuellement à travers des personnages communs.»
Demy n’a pas tourné 50 films, mais 14 (et 7 courts métrages) qui sont comme les 21 tomes d’une Comédie humaine. Autrement dit par lui : «Tout le monde a le droit de rêver et j’ai retrouvé tout le monde.» A la façon de Schnitzler filmé par Ophüls, au film des films, c’est la ronde des prénoms et des noms tous sexes emmêlés (Michel, Lola, Frankie, Geneviève, Roland, Edith, François…), tous princes et princesses transgenre au terminus des passions, heureuses ou maudites.
«Amour, je t’aime tant», refrain dans Peau d’âne, serait la ritournelle idéale pour tous les autres films, comme un vertige (de l’amour) nous faisant sauter d’un manège à l’autre, son manège à lui, qui nous fait tourner la tête. Et cela, quel que soit le résultat : sans faute pour la plupart des films, Demy-réussite ou échec presque complet dans certain cas (Parking !). Ce qui est d’autant plus véniel que l’inachèvement est un des motifs majeurs de l’œuvre. On se croise, on se prend, on se lâche, on se perd. Pas de quoi en faire un drame, plutôt un opéra populaire.
Quand, sur le tournage d’Une chambre en ville (1982), Demy confiait qu’il ne veut pas faire un film politique, il faut l’entendre. Car si Une chambre en ville est bien son film-manifeste le plus engagé, Demy y fait de la lutte des classes un pas de deux érotique et révolutionnaire unissant la fille d’aristo et le prolo dans une commune détestation du summum de l’ennui : la bourgeoisie. On a souvent dit son cinéma enchantant, enchanté. C’est bien trouvé : Demy est comme le petit garçon de l’Enfant et les Sortilèges de Ravel : grognon devant les devoirs, médusé quand son imagination, folle du logis, anime les objets, les animaux, les fleurs, fait parler les humains comme ils ne parlent jamais, en chansons, mais pas le dernier à sauter dans le sabbat et attiser la braise. On ne naît pas enfant, on le devient.

Intégrale Jacques Demy, 12 DVD (Arte Video/Ciné Tamaris) 99 €

Libération, vendredi 14 novembre 2008