29/12/2007Alain Daffos et moi (2)Cécile Brochard m'écrit : «(…) je crois que j'ai besoin d'adresser mes textes, dans le sens les écrire à l'attention de quelqu'un, j'ai du mal à écrire sans penser à une personne en particulier et sans sous-entendre l'intention d'un dialogue. (…) J'écris souvent à mes vieux amants en fait, je rêve d'écrire un inventaire érotique mêlant l'expérience de leur peau, mes lectures et mes soirées théâtre, une sorte de listing à la Prévert (j'adore les listes) avec du contenu ou pas, au gré de mes envies et de l'inspiration. J'ai souvent échangé avec A. à ce propos, sans être capable à ce jour de dépasser les freins, avec néanmoins quelques productions éructées de ci de là. A. attend de moi notamment des haïkus pornographiques promis de longue date et des textes plus denses, sur le théâtre ou de pure fiction (…)».
Dans le hall du Théâtre du Pont-Neuf, je jubile à l'idée de revoir la «lecture spectacle» de quatre nouvelles de Copi par la compagnie la Part manquante. Aïda Sanchez interprète "Une langouste pour deux", je me réjouis de sa performance. Jean Stéphane et Alain Daffos chaussent leur perruque blonde pour jouer "Les Vieux travelos", je ne suis pas loin de m'amuser autant qu'eux à ma modeste place de spectateur. Je pleure de rire à chaque intervention d'Aïda Sanchez dans "l'Autoportrait de Goya", Cécile Brochard près de moi n'arrive pas à calmer son fou rire devant les clowneries d'Alain Daffos dans "la Déification de Jean Rémy de la Salle". J'ai pris un plaisir encore plus fou à revoir cela un an après, Alain Daffos m'explique plus tard qu'il a un peu raccourci chaque texte. Je termine la soirée au Grand Cirque avec J.-P., nous arrivons trop tard pour jouer à la "Roue de la chance".

"Une langouste pour deux" © Anne Perez 25/12/2007Jude Law et moiLa salle de répétition du TNT est plongée dans la pénombre, je mets ici les pieds pour la première fois. Je m'installe dans la dernière des trois rangées de spectateurs encerclant une arène. J'attends l'entrée de Laurent Pérez dans "Horace", il s'avance torse nu dans cette mise en scène du texte de Heiner Muller par Virginie Baes. J'observe sa peau recouverte de poudre blanche, ses grands yeux noirs balayent l'espace. Je me souviens de l'instant précis où j'ai pour la première fois entendu parlé de lui, mes collègues féminines de l'époque se pâmaient à l'évocation de son nom. Je me souviens de ma rencontre avec Virginie Baes lors d'un séjour à Huesca, je la salue en quittant la salle.
Dans une salle de l'ABC, je suis suspendu au moindre geste de Jude Law dès le début de "My Blueberry nights". Je tombe dans un terrible ennui dès qu'il déserte l'écran. Le personnage de Norah Jones quitte New York, je me désintéresse de son périple au cœur de l'Amérique profonde. Le temps me parait bien long, j'attends l'éventuel retour de Jude Law. Ma patience finit par être récompensée près d'une heure plus tard. Je ne me souviens pas avoir été déjà capté de la sorte par l'image de Jude Law, sûrement n'avait-il jamais été aussi bien filmé. Je n'ai pas été convaincu par le film de Wong Kar-wai. J'avais souvent l'impression d'être devant un piètre best of de sa filmographie.

Photo: "My Blueberry nights" 19/12/2007Philippe Caubère et moi (7)Je m'ennuie pendant "la Ficelle" de Philippe Caubère au théâtre Sorano, je m'occupe à repérer les spectateurs endormis. Ce premier volet de "l'épilogue à l'Homme qui danse" me déçoit comme prévu, je ris beaucoup quand il balance des grossièretés du genre «couilles poilues» et «ma bite dans ton cul»… Cécile Brochard me présente son homme après la représentation, je trouve qu'elle a très bon goût. K. me fait remarquer le bijou porté par Cécile autour du cou, je réalise qu'il est identique à celui de l'héroïne de "Sex and the city".
Philippe Caubère convoque la plupart des figures déjà croisées dans les six premiers épisodes de "l'Homme qui danse", je me régale dans "la Mort d'Avignon" de le voir passer avec fougue d'un personnage à l'autre. Le public est suspendu à ses élucubrations, je retrouve quelques émotions ressenties lors des précédents volets de cette mise en abîme théâtrale. Il met le paquet au terme de "l'épilogue", je me laisse submerger par le plaisir mêlé à de la mélancolie.
J'envoie quelques mots: «Bonjour Cécile, j'ai vu hier soir le second volet de "l'épilogue à l'Homme qui danse" au Sorano, avec standing ovation, of course ! J'en suis encore retourné, rien à voir avec "la Ficelle" où tout le monde dormait et où Caubère ramait. Il me serait agréable de retourner voir les Copi par Alain Daffos au Théâtre du Pont-Neuf. Sinon, quand nous voyons-nous avec ce cher Régis ?».

"La Ficelle" © Michèle Laurent 16/12/2007Pippo Delbono et moi (2)Le public du Théâtre Sorano s'impatiente avant le début du "Temps des assassins", je suis abasourdi d'entendre taper dans les mains comme dans n'importe quelle salle de music-hall. Pippo Delbono déboule sur scène, je le regarde disparaître dans le noir de la salle. Il éclaire Pepe Robledo au fond du plateau à l'aide d'une minuscule lampe torche, je suis déjà béat d'admiration. Il manipule un petit Pinocchio articulé par une ficelle qui pend entre les jambes, j'observe la profondeur de ses grands yeux s'éclairant quand il tire dessus. Pepe Robledo lit une lettre de sa sœur restée en Argentine, je m'émeus de la douleur jaillissant entre les mots. Je reconnais quelques notes de l'air d'"India Song", la voix de Jeanne Moreau est vite étouffée. Pippo joue comme un enfant avec une bouteille de bière vide, je suis admiratif de la subtilité de chacun de ses gestes. Il évoque la mort accidentelle de son ami, je m'accroche à chacun de ses mots. Pepe chausse des faux cils, je note la précieuse légèreté avec laquelle il parcourt la scène. J'entraîne J.-P. dans la rue Bernard-Mulé où débouche la voie choisie pour être baptisée du nom de Pierre Seel. J'y remarque l'absence d'entrée d'habitation, je comprends alors pourquoi cette rue n'a jamais eu de nom. Je m'installe avec J.-P. à l'étage du Grand Cirque, j'y croise le regard de Pepe Robledo. A. débarque avec son compagnon de débauche, je m'intéresse particulièrement à son projet d'exhibition dans un peep-show en ligne.
L'intégrale du répertoire de Spiro Scimone poursuit son parcours dans les murs du théâtre Garonne, "La Festa" est la troisième pièce de l'auteur que je découvre en moins d'une semaine. Les échanges verbaux de trois membres d'une famille sicilienne fusent comme des couteaux lancés, je reste médusé par le réalisme de l'interprétation et des situations oppressantes.

Photo: "Le Temps des assassins" 09/12/2007Spiro Scimone et moiCécile Brochard m'écrit : «Cher Jérôme, effectivement je me suis "dégonflée" pour "Fées", je suis ravie que tu me déculpabilises en me disant combien c'était ennuyeux... bref, j'étais crevée et sans désir aucun. En outre, je n'irai pas non plus voir un des Scimone, tout simplement car je suis dehors quasiment tous les soirs jusqu'au milieu de la semaine prochaine : hier au Sorano voir Pippo Delbono, ce soir voir Catala au Théâtre de Poche, samedi "les Trois Mousquetaires" à Roques, lundi Marianne Faithfull, mardi et mercredi soir Caubère au Sorano... Voilà tu sais tout ou presque de ma vie nocturne! Si ton agenda croise le mien, dis le moi, qu'on se voie... d'autant que Régis m'a encore parlé hier soir d'une soirée à prévoir ensemble, ça me paraît une chouette idée qu'en penses-tu ?». Je m'endors presque au Théâtre Garonne pendant "La Busta", la dernière pièce de Spiro Scimone mise en scène par Francesco Sframeli est pourtant brève. L'écriture de cette chronique kafkaïenne de la déshumanisation dans l'entreprise ne m'intéresse pas, je n'y trouve pas l'ombre d'une échappatoire. Quelques personnes dans le public parsemé ne prennent même pas la peine d'applaudir, je m'étonne qu'une poignée d'autres spectateurs s'emballe au-delà de toute mesure à la fin du spectacle.
Je retourne le lendemain au Théâtre Garonne à la découverte d'une pièce plus ancienne du duo. Je suis persuadé que le sujet de "Bar" me séduira davantage, mon pressentiment s'avère exact. Je souris souvent au cours de cette discussion menée par deux piliers de bar. Je me demande lequel est Spiro Scimone.

Photo: "Bar" 06/12/2007Pierre Rigal et moi (2)En infirmière superbe dans "Eva Perón" de Copi, l'étrange posture de Christian Bugeda m'interpelle d'entrée à la Cave Poésie. Je scrute l'énergie comique mais vaine de Pascale Enjalbert, elle ne me décroche que de rares rires dans le rôle de la mère d'Eva. Je trouve la mise en scène de Nicole Garretta très maladroite. J.-P. me traîne au Grand Cirque après la représentation, je me sauve dès mon verre de Coca Cola absorbé.
Je lis dans un mail reçu le lendemain de J.-P.: «T'aurais dû m'écouter et descendre ! En bas, y'avait une séance de fist-fucking en direct live dans une cabine grande ouverte... J'avais jamais vu ça ! C'est drôlement impressionnant !». Je rejoins Claude Bardouil au bar du TNT. Je m'installe avec lui en haut des gradins du petit théâtre, nous patientons en confrontant notre déception à propos de "Fées" de David Bobée vu au Théâtre Garonne. Je m'ennuie un peu pendant la reprise de l'"érection" de Pierre Rigal. Je suis davantage convaincu par ce solo plutôt que par ses "Arrêts de jeu" de l'an passé. La mise en scène d'Aurélien Bory me rappelle sans cesse "Plan B", je finis par m'en lasser. J'ai souvent l'impression d'être devant un spectacle destiné au jeune public. Pierre Rigal termine en boxer 45 minutes plus tard, je suis séduit par la subtilité de la dernière figure. Nous prenons le dîner en marche à La Belle Saison, je ne me lasse toujours pas des anecdotes de Claude Bardouil au sujet de son rôle dans "Tailleur pour dames".

Photo : "érection" 03/12/2007Alain Béhar et moi (2)Je suis installé au fond du studio du TNT peuplé de jeunes enfants, Jacques Nichet pique parfois du nez à côté de moi au début du "Journal de Grosse Patate" de Dominique Richard. Je suis bluffé par la performance de Bilbo dans le rôle d'une fille de 10 ans surnommée «Grosse Patate», le metteur en scène Jean-Jacques Mateu joue aussi les maîtres de cérémonie pendant le sommeil de l'héroïne. Je la découvre très cruelle avec ses camarades, elle révèle combien elle se défoule en frappant le plus introverti d'entre eux qui plus est pas du tout sportif. Ils deviennent finalement les meilleurs amis, j'hallucine de l'entendre annoncer être tombés tous les deux amoureux du même garçon. B. traverse dans le hall du TNT, j'en profite pour lui détailler ma déception accrue devant "Un Tramway nommé désir" de Didier Carette avec une distribution en partie modifiée depuis la création au Sorano. Je m'installe avec Cécile Brochard au premier rang de la grande salle du Théâtre Garonne. Je ne suis pas dépaysé en voyant "Manège" d'Alain Béhar. J'avais adoré trois ans plus tôt son "Des fins", d'après l'intégrale des pièces de Molière. Je reconnais les mêmes comédiens, je retrouve les mêmes principes de mise en scène et de direction d'acteurs. Je sourie en permanence d'entendre les répliques se chevaucher ou se succéder sans lien apparent. Les acteurs sont en perpétuel mouvement, je suis enivré par le tourbillon des phrases énoncées. Je ris quand l'un d'eux prononce : «Est-ce que quelqu'un pourrait me pisser dessus ?». Je questionne Alain Béhar sur la terrasse du bar du théâtre après la représentation, il regrette d'avoir manqué de temps pour répéter. Il me raconte les étapes de la conception de "Manège", je réalise l'ampleur et la minutie du travail fourni par des comédiens pour s'approprier un texte dénué de fil linéaire.

Photo : "Manège" 01/12/2007Heddy Maalem et moiJe lis les mots d'Heddy Maalem jetés sur papier avant l'élaboration de la chorégraphie de "Un champ de forces" : «Qui parle encore à l’intérieur de moi qui ne soit pas : Approbation du sens de la poussée globale ? Que dire qui n’ajoute au vacarme ? Mais silencieux, quel geste ? Sur quoi faire le point ? Du haut de quelle tour ? Babel, que ton temps semble loin depuis la dispersion des mondes. Ils furent : Couleurs de peaux apparentées semées au même champ, sexes séparés, forces disloquées et refendue, la langue. Nous voilà tous, amalgamés par toujours moins de terre. Contempler, Ces corps, les distinguer de l’irréalité. Hommes, femmes, Miroitement de la figure humaine, Bientôt disparaissant dans un faux mouvement.»
Trois quatuors monochromes succèdent à deux tableaux unisexes, je suis plutôt sensible à la dramaturgie symétrique de "Un champ de forces". L'harmonieux mouvement des corps dessine des courbes flottantes, je suis très impressionné par la robustesse des corps masculins. Le public de la grande salle du TNT est emballé, je suis tout aussi conquis. La pauvre C. est capturée par l'interminable monologue de Madame L. dans un coin de bar entre deux verres et quelques petits fours, j'écoute ébahi cette spectatrice intarissable sur les grands noms du théâtre et de la danse. Je note que Cécile Brochard et Jill Arquié sont toutes les deux dans la place. P. finit par m'entraîner ailleurs, j'arrache C. des griffes envahissantes de Madame L..
B. m'écrit: «(...) Je suis très contente que vous ayez apprécié "Un champ de forces", les autres ayant été à mon sens bien sévères. Heddy Maalem est assez malheureux du fait que l'accueil de la presse ne soit pas aussi chaleureux que celui du public (…)».

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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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