27/11/2007Mladen Materic et moi (2)Je déjeune à la droite de Cécile Brochard au restaurant Michel Sarran, elle promet de me dédicacer un exemplaire de ses "Meilleurs restos de Toulouse" déjà en librairie. Elle revient sur sa déception face à la dernière mise en scène de Mladen Materic au Théâtre Garonne, je l'écoute dérouler l'argumentation déjà entendue dans beaucoup d'autres bouches depuis trois jours. Je suis longtemps persuadé que David Cronenberg filme la Pologne dans "les Promesses de l'ombre". Le personnage de Naomi Watts évolue dans une ville glauque et inquiétante, je pense à "Inland Empire" de David Lynch. Je réalise plus tard que la ville en question est Londres. Une ambiance malsaine flotte dans les milieux mafieux restitués à l'écran, je n'arrive pas à m'intéresser à cette sordide histoire. Je reconnais les qualités cinématographiques de l'œuvre. Je ne cesse de la comparer avec "A history of violence", le film précédent de Cronenberg. Ma déception ne cesse de s'amplifier jusqu'au duel final. Je suis d'abord pétrifié par la barbarie de ce combat, je finis par le trouver grotesque à force d'excès de violence. Nous quittons le cinéma Utopia pour prendre un verre au Cyrano, M. ne s'intéresse qu'au menu de mon déjeuner chez Sarran.
Assommé par "Hymnen" de Karlheinz Stockhausen, j'abandonne M. à l'auditorium Saint-Pierre-des-Cuisines pour rejoindre le théâtre Garonne. La représentation de "Nouvelle Byzance" est déjà commencée, je suis d'entrée ébloui par les couleurs vives du décor et des rideaux en mouvement. Les duos chorégraphiés se succèdent, je regarde depuis le fond de la salle ces approches sans paroles de personnages mystérieux. Les corps sont traversés d'excroissances surréalistes, je me surprends à prendre un doux plaisir devant ce ballet de créatures énigmatiques. Les caresses succèdent aux coups, je suis aussi intrigué que charmé. Ces êtres découvrent enfin un langage pour s'entendre, j'y vois les gestes de l'enfant qui ne maîtrise pas encore la parole.

Dessin de Mladen Materic: "Nouvelle Byzance" 24/11/2007Alessandro Bernadeschi et moiJe patiente dans le hall étroit du Théâtre Na Loba de Pennautier, A. déchaîne son enthousiasme en me saluant. Il s'extasie à haute voix devant la fraîcheur de mon teint, devant ma barbe, mes yeux. Annie Bozzini constate à entendre cela que je n'ai pas fait le déplacement depuis Toulouse pour rien. Je m'installe dans la salle, Aniol Bousquet est déjà assis sur le bord de scène devant un ordinateur. Il exécute un solo énigmatique les yeux fixés sur l'écran, je lis le déroulé des mots et des phrases projetées sur un coin de mur. Alessandro Bernadeschi lui succède pour parodier des annonces de rencontre coiffé d'une perruque, je suis très vite séduit par son incroyable talent comique. Claude Bardouil récite ensuite du Houellebecq masqué d'une perruque, je le regarde dubitatif se déshabiller entièrement dans la pénombre avant de se rhabiller. Son duo avec Rita Cioffi termine "Pomme 33", il me semble très proche de sa précédente chorégraphie avec Claude Bardouil vue au CDC. L'apéritif s'éternise à l'étage de l'Opéra Bouffe à Carcassonne, Coraline Lamaison me détaille ses projets et se pâme devant la beauté d'Alessandro Bernadeschi. Claude Bardouil évoque au cours du dîner son rôle de Richard II dans un projet de Céline Nogueira, Alessandro Bernadeschi m'annonce qu'il dansera en janvier à Toulouse sur la scène du Théâtre Garonne dans "Basso Ostinato" de Caterina Sagna.

18/11/2007Jacques Nolot et moi (2)"Avant que j'oublie" débute par une scène d'insomnie, j'observe le personnage interprété par Jacques Nolot s'installer nu à sa table d'écriture au milieu de la nuit. Il reçoit un gigolo pour un plan cul dont le scénario très codé me parait assez commun, je suis pourtant surpris de voir cela au cinéma. De longs plans séquences rythment ses journées entre visites amicales et quotidien solitaire, je reconnais le personnage d'André Téchiné au détour d'une conversation. L'argent est omniprésent dans les dialogues ou les images, cela me semble fort insolite. Il est contraint de prendre une trithérapie pour la première fois en vingt ans de séropositivité, je reste médusé par la manière dont il se filme ouvrant avec minutie chaque boîte et ingurgitant les comprimés avec un verre de vin rouge entre deux morceaux de poulet froid devant sa télé. Il suce un jeune livreur de victuailles assis dans les vieux restes du salon de coiffure du père, je me souviens avoir vu l'ensemble dans son premier film : "l'Arrière-pays". La dernière scène de "Avant que j'oublie" est un clin d'œil à sa "Chatte à deux têtes, je suis d'abord amusé avant d'être bouleversé par la dernière image interminable. J.-P. me traîne au Grand Cirque après la projection.
Je m'ennuie un peu au début de "la Folle et véritable vie de Luigi Prizzoti" à Odyssud. Yvette Leglaire fait une subite apparition dans le public juste derrière moi, je ne m'attendais pas à la voir là vociférer "Mon York, mon York". Cet impromptu me réveille brutalement pour le reste d'un spectacle trop fidèle à l'univers pourtant attachant d'Édouard Baer. Elle réapparaît plus tard éructant à deux reprises avec moult postillons, j'ai justement consacré ma semaine à la promouvoir fièrement autour de moi à des gens qui ignoraient tout d'elle. Je me réjouis de revoir l'ancien Deschien Philippe Duquesne sur scène. J'acquiesce quand K. me livre son impression d'avoir assisté à un one-man-show servi par une gigantesque troupe. Je lui parle des folles interventions de Baer sur Canal+, je regrette de n'avoir retrouvé aucun de ses curieux acolytes de l'époque.

Photo: "Avant que j'oublie" 14/11/2007Youssef Chahine et moiJe suffoque de chaleur dans la salle située à l'étage du cinéma Utopia, le personnage féminin de "Secret Sunshine" m'intrigue doucement. La découverte du corps du fils de l'héroïne au bord d'une rivière m'évoque le début de la série "Twin Peaks" de David Lynch. Une vague d'hystérie la submerge ensuite, j'ai peur de me retrouver dans un traquenard à la Lars von Trier. Elle se réfugie dans la pratique religieuse la plus béate, je me demande si je ne vais pas déserter ma place devant tant d'ennui. Le dénouement prend forme, le film de Lee Chang-dong me réjouit finalement de plus en plus.
Je dévore le défilé inégal des courts métrages composant "Chacun son cinéma" à l'ABC, Youssef Chahine exhibe son sacre dix ans plus tôt lors de la proclamation du palmarès du cinquantième Festival de Cannes. L'image s'attarde sur l'immense assemblée des spectateurs assis, je m'émeus à l'évocation de cette soirée à laquelle j'assistais au cœur du public. Je ne reconnais pas le Lars von Trier barbu et chevelu dans son propre court métrage passablement idiot, j'avais pourtant juré de ne plus payer pour voir un film de ce cinéaste pervers.

Photo: Cannes, mai 1997 11/11/2007Rufus Wainwright et moiJe m'ennuie beaucoup pendant la projection du "Rêve de Cassandre" dans la grande salle de l'ABC. Woody Allen revisite platement de grands thèmes tragiques et philosophiques maintes fois rebattus, je désespère d'être surpris par ce récit trop balisé. Je constate la transparence des personnages féminins, je suis tout de même très séduit par l'interprétation de Colin Farel. Je n'avais pas été déçu de la sorte par Woody Allen depuis "Accords et désaccords" en 1999, je le crie dès la fin de la projection à M. qui ne partage pas ma déception.
Rufus Wainwright entre après ses sept musiciens sur la scène de la Halle aux grains, je suis ébloui par les énormes broches étincelantes qui recouvrent de l'épaule jusqu'au genou son costume blanc à fines rayures de couleurs. Je ne l'avais encore jamais vu chanter, M. ne soupçonnait même pas son existence. Il avoue après une première chanson être pour la première fois à Toulouse, je l'écoute dubitatif : «Tout ce que je sais de Toulouse est "saucisse"». Il évoque plus loin sa soirée de la veille à l'opéra Garnier avec sa mère, je suis interloqué qu'il se dise dégoûté d'avoir trouvé du riz dans la salade niçoise servie dans un restaurant après "La Traviata". Il revient après l'entracte en tyrolienne près du corps, je n'arrive pas à croire que sa mère l'accompagne au piano alors qu'il reprend du Judy Garland. Je me demande quelle sera sa tenue après le rappel. Il débarque en peignoir, je suis charmé par sa version de "la Complainte de la butte" que je connaissais pourtant déjà. Je suis moins convaincu par sa reprise de "Over the rainbow". Je l'observe appliquer des boucles d'oreilles et du rouge à lèvres, enfiler des chaussures à talons. Je suis très amusé par la chorégraphie finale après sa métamorphose en star glamour affublée de danseurs. Il quitte la scène accompagné par une standing ovation, je ne m'attendais pas à assister à une prestation aussi "camp". M. me traîne au Grand Cirque, je découvre plus tard sur Wikipédia que Rufus Wainwright est compositeur et interprète de la chanson du générique du film "Brokeback Mountain" d'Ang Lee.

08/11/2007Gus Van Sant et moi (4)"Le Masque et la Plume" prend fin sur France Inter, j'ai entendu le pire et le meilleur au sujet de "Paranoid Park". Pierre Murat a déploré l'omniprésence de jolis garçons dans les films de Gus Van Sant, je ne trouve pas spécialement jolis les acteurs de "Paranoid Park". J'attends la scène clé, je ne vois rien de si effroyable comme annoncé à la radio. Le film avance comme une enquête, je suis une fois encore admiratif de la complexité narrative qui me rappelle celle de "Elephant" sans la copier vraiment. La reprise de scènes en forme de flash-back incessants éclaire plus précisément les événements, je perçois la mélancolie qui pénètre les grands yeux de l'acteur principal.
Au bar de la Cave Poésie, Reynald Rivart me donne de ses nouvelles depuis son départ du Groupe Ex-abrupto de Didier Carette. Il sollicite mon avis sur "Antonin Artaud et ses doubles" qu'il interprète avec Kaf Malère depuis deux semaines dans la cave, j'avoue mon inintérêt pour la mise en scène de deux textes d'Artaud par Alain Piallat. "Pour en finir avec le jugement de Dieu" m'a paru très obscur et ennuyeux, je regrette que Kaf Malère y soit si mal dirigé. La performance de Reynald Rivart ne m'a pas déçu, il était si crédible en Van Gogh dans "Le Suicidé de la société".

04/11/2007Enrique Diaz et moi (2)Les gradins encerclent la scène du théâtre Garonne, je n'avais encore jamais vu autant de metteurs en scène réunis dans un même public. Didier Carette et François Fehner sont assis devant moi, je reconnais aussi Solange Oswald, Virginie Baes, Céline Nogueira... Je regarde les acteurs de "Seagull play (la mouette)" envahir le plateau blanc et nu, l'un d'eux annonce dès le départ le suicide final dans l'œuvre de Tchekhov. Ils s'agitent et trimbalent des objets, je me demande si Enrique Diaz est celui qui s'est donné le rôle de l'auteur en pleine écriture. Ils s'expriment en portugais ou en français, j'ai du mal à lire les répliques surtitrées de l'un pendant qu'un autre apostrophe simultanément le public en français à l'autre bout du plateau. Je me perds dans les méandres d'un spectacle où les acteurs questionnent sans cesse, en forme d'apartés, leur approche de "la Mouette". Je m'amuse des scènes rendues burlesques par l'utilisation d'accessoires symbolisant des personnages, des situations ou des décors. Les actrices prennent tour à tour en charge le même rôle, je m'émeus de leur performance. Le spectacle se termine moins de deux heures plus tard, je regarde Didier Carette se lever en lançant à son voisin : «Je me suis fait chier !».
Je suis intrigué par les marionnettes du "Dernier guerrier" manipulées par Massimo Schuster sur la scène du théâtre Sorano. Je m'attache à son petit théâtre d'objets, son récit trop littéraire de "la Guerre de Troie" me lasse très vite. Des adolescents pestent d'ennui derrière moi, j'attends avec impatience la fin. Je sors de la salle ravi de la brièveté du spectacle. Je bavarde longuement avec K. et B. au bar, J.-P. semble séduit par le barman.

Photo: "Seagull play (la mouette)"  |
| LU
Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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