28/09/2007Robert Rodriguez et moiJe me sers du riz au lait après la présentation des activités du théâtre de la Digue, Sébastien Bournac tente de m'arracher un avis sur sa mise en scène au Sorano de "Music-hall" de Jean-Luc Lagarce. Je suis incapable de lui fournir une réponse parce que je n'ai pas un avis sur tout, je conseille à Cécile Brochard de voir ce spectacle repris dans quelques jours au TNT. Elle tente de me soutirer l'adresse de mon blog, je lui rétorque que ce ne sont pas des lectures pour jeunes filles. Elle tente en vain de soutirer à Sébastien Bournac le détail de la distribution de sa future mise en scène adaptée du film de Rainer W. Fassbinder, "Tous les autres s'appellent Ali".
Du sang et des viscères traversent l'écran de toute part dans "Planète terreur", je détourne d'abord le regard avant de m'accoutumer à cette débauche gore souvent réjouissante. Je m'amuse des multiples clins d'œil de Robert Rodriguez au film de Quentin Tarentino, "Boulevard de la mort", avec lequel "Planète terreur" forme un diptyque. J'ai parfois l'impression d'être devant un remake de "Land of the dead", de George Romero.

23/09/2007Rainer W. Fassbinder et moiJe longe le chemin de La Loge qui traverse l'île du Ramier. Je suis frappé par l'image du casino Barrière vide et illuminé dans la nuit noire, l'immense bâtiment flambant neuf me semble sorti du décor de "Playtime" de Jacques Tati. J'observe le manège nocturne des conducteurs sur le parking du parc de l'île, l'étrange parade d'approche des voitures entre elles me laisse perplexe. Je suis stupéfait de voir un type se coller à la vitre de l'une d'elle pour mieux apprécier les ébats de deux garçons à l'intérieur. Je me dis que s'envoyer en l'air sur des sièges de voiture est de toute façon une faute de goût.
É. me raconte qu'il a serré la main de Martin Malvy à l'inauguration du Bikini à Ramonville-Sainte-Agne le matin même, je note que l'événement a éclipsé cette année l'anniversaire de l'explosion de l'usine AZF qui détruisit cette salle de concert six ans plus tôt à Toulouse. K. m'écrit : «Comment vas-tu ? Est-ce que je l'aurai l'immense privilège de te croiser ce soir à l'occasion du Printemps de septembre ou au nouveau Bikini ?». Je découvre ému "Tous les autres s'appellent Ali", de Rainer W. Fassbinder, à la Cinémathèque. J'y vois une incontestable source d'inspiration pour le François Ozon de "Goûtes d'eau sur pierre brûlantes" et le Pedro Almodóvar de "la Fleur de mon secret".

16/09/2007Super Nana et moiK. m'écrit : «… pensé à tous mes amis gay... me suis retrouvée en famille au bord de la mer dans un hôtel où séjournait l'équipe de rugby de Roumanie... mais mon portable n'est pas équipé d'un appareil photo !». Alors que je le connais à peine pour l'avoir croisé à deux reprises dans quelques théâtres, A. me confie lors d'une conversation téléphonique qu'il écrit des textes pornographiques. Je réponds à une interrogation de sa part en lui certifiant que ce n'est pas mon cas.
Invité à parler autour de minuit de son dernier disque sur Europe 1, Jean Guidoni évoque la mort de Super Nana survenue la veille. Je me souviens précisément qu'elle appréciait ses chansons pour les diffuser parfois la nuit sur Skyrock. Je me demande si je n'avais pas aussi découvert Brigitte Fontaine en l'écoutant, elle adorait faire entendre "le Nougat" à ses auditeurs. Des souvenirs de l'époque me submergent peu à peu. Je garde en mémoire ces nuits estivales à la campagne passées à guetter seul les étoiles filantes, ses rires dans les oreilles et mes yeux fixés vers le ciel constellé. Je regrette de ne plus avoir de nouvelles de T., amant puis ami rencontré par son intermédiaire alors qu'elle n'était déjà plus à l'antenne. Je me replonge dans mon journal de l'époque relatant le récit de mon premier rendez-vous avec T. au Shanghai que je fréquentais assidûment cet été là. Je me remémore l'incroyable insouciance qui m'habitait alors, la sensation d'une folle liberté dont je m'enivrais à satiété.

11/09/2007Éric Rohmer et moiUn texte inséré dans le générique de début des "Amours d'Astrée et Céladon" m'apprend que l'histoire met en scène des Gaulois sous le regard d'un auteur du début du XVIIe siècle. L'adaptation signée Éric Rohmer du texte de Honoré d'Urfé me semble fort littéraire. Je suis stupéfait de voir les comédiens évoluer dans les tenues d'époque, je me demande si je dois rire de les entendre parler un tel langage vêtus de la sorte. Je suis un peu gêné par l'interprétation trop théâtrale du jeune acteur principal visiblement inexpérimenté. Je pense aux sublimes adaptations littéraires et historiques de Rohmer: "Perceval le Gallois" et "l'Anglaise et le Duc". Je me demande pourquoi ses comédiens sont souvent androgynes, dandys ou précieux. Le dénouement rocambolesque finit par me passionner, je suis séduit par le procédé du travestissement qui m'évoque les pièces de Shakespeare.
Je revois avec intérêt "Pink Narcissus" sur Arte. Cette rêverie érotique de James Bidgood, qui l'avait alors signé Anonymous, m'enchante toujours autant. Je continue d'y découvrir de multiples détails intrigants. Je n'avais encore jamais vu ailleurs une éjaculation en si gros plan.

04/09/2007Céline Sciamma et moiJ'avoue à C. la crainte de m'ennuyer dès le début de "la Naissance des pieuvres", quelques jours plus tôt au cinéma Utopia. Je lui raconte que je n'arrivais pas à m'intéresser à ces histoires de filles. Les scènes hommages à Truffaut ou à "Attache-moi", de Pedro Almodóvar, ont éveillé ma curiosité. L'apparition des garçons dans le film de Céline Sciamma a fini par me ranimer. C. enchaîne en se remémorant les jeux sexuels avec son cousin dès l'âge de douze ans, je m'étonne de ne pas avoir appris plus tôt les détails de ses précoces expériences. Je dissuade A. d'entamer la moindre liaison avec l'ex. de B., B. persiste à refourguer aux autres la vaisselle ou les mecs dont il n'a plus l'utilité. J.-P. nous rejoint à la soirée Hot Pepper avec son nouveau boy-friend, je lui montre au bar de la plage le garçon avec qui j'ai furtivement flirté dans le parc de l'île du Ramier au début de la semaine.
Je visionne un épisode de "Six feet under", quelques mois après avoir abandonné à tord la saison 2 en cours. Je m'installe plus tard sur un banc face à l'immense fontaine du Grand-Rond, loin du kiosque où des couples hétérosexuels dansent le tango. La musique et le moteur des voitures sont recouverts par le bruit de l'éternel mouvement de l'eau, je me replonge dans le recueil de nouvelles écrites par Copi dans les années soixante-dix pour Hara Kiri. Le soleil disparaît derrière les grands arbres, je me régale en lisant "Une langouste pour deux" et "les Vieux travelos".

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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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