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J'écoute : "DISCO", titres mixés par Eric Kaufman (Sony/BMG, 2008)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Le Coeur a ses raisons"
Je lis : Copi, "Une langouste pour deux" (Christian Bourgois, 1978/1999)
Je cite : «Je pense que Madonna est une grande imposture. C'est une fausse idole. Vous voyez l'épisode du Veau d'or, dans la Bible ? Et bien le Veau d'or, c'est Madonna.», Rufus Wainwright (Têtu, février 2007)
(mis à jour mardi 20 mai 2008 à 05:30)

28/06/2007

28/06/07 - 02:04

Jean-Luc Moudenc et moi

À l'ABC, "Une vieille maîtresse" me lasse moins que les précédents films de Catherine Breillat. Le classicisme de l'œuvre m'évoque les derniers films d'époque de Jacques Rivette et d'Éric Rohmer. Mon regard ne peut décoller des lèvres de Fu'ad Aït Aattou, Asia Argento m’impressionne en furie prisonnière de sa passion amoureuse, les maladresses de Claude Sarraute m’attendrissent.
Je rejoins la Marche homosexuelle dans la rue de la Pomme trop étroite pour accueillir à la fois les chars imposants, la foule des passants sur les trottoirs, et les manifestants qui n’ont peut-être jamais été aussi nombreux dans les rues de Toulouse un jour comme celui-ci. Je tombe très vite, comme de coutume, sur A. et R.. Ce dernier me fait remarquer que nous ne nous étions pas croisé depuis la précédente gay pride. Il passe en revue des spectacles vus cette saison au TNT et au théâtre Sorano, je m’étonne qu’il s’enflamme pour "Le Roi Lear" de Michel Mathieu. Il me parle de sa passion pour l’opéra, je l’interroge sur le travail de mise en scène de Laurent Pelly bientôt directeur du TNT. Régis Goudot me tombe littéralement dessus en fin de parcours au cœur de la place de la Daurade, il disparaît aussitôt avec K. en direction du Sorano. Je n’en reviens pas de voir le maire, Jean-Luc Moudenc, débarquer avec ses béquilles, à la veille du deuxième tour des élections législatives. Je raconte que son score au premier tour est inférieur à celui réalisé par Philippe Douste-Blazy, élu de justesse contre le candidat des Verts cinq ans auparavant. Je lui serre la main au stand de l’association des «Oublié(e)s de la Mémoire» après avoir signé la pétition demandant sa dérogation pour l’attribution, par la commission compétente, du nom de Pierre Seel à une rue de la ville, avant le délai légal consécutif au décès. Je salue Angelo qui escorte le maire, je me dis que cette journée réserve bien des surprises. Pendant le show des Sœurs de la Perpétuelle indulgence, je discute avec Stéphane Corbin, président de la Coordination interpride France. Je regrette d’avoir raté Marcial di Fonzo Bo dans le cadre du Marathon des mots au théâtre Sorano. Au prétexte qu’il organise ce genre de lectures depuis douze ans, Didier Carette s’emporte gentiment lorsque je lui annonce que c’est ma première visite à l’un de ses "Banquets". Je m’étonne de la belle prestation de Marie-Christine Colomb sur un texte de Luis Sepúlveda, Georges Gaillard clôt avec délicatesse les lectures d'œuvres du même auteur. Après avoir dégusté avec M. le chorizo cuit , j’écoute Didier Carette lire un extrait de "Don Quichotte" dans une traduction savoureuse et un poil grivoise. Régis Goudot ouvre la partie cabaret avec sa douce version de la chanson du docteur Merlin déjà entendue ici quelques jours plus tôt, j’aime aussi quand Didier Carette se met à chanter. Des brèves de comptoir peu correctes ponctuent la soirée, certaines me font beaucoup rire. Je suis ravi quand cet interminable "Banquet" s’achève enfin. Je fais remarquer à K. que les garçons qui traînent autour d'elle au bar du théâtre sont particulièrement sexy. Elle m'avoue sa joie d'avoir écouté Edouard Baer quelques heures plus tôt dans le cloître des Jacobins. Je traîne M. au Grand Cirque vers trois heures du matin, le bar et le patio sont encore bondés. Je constate que tout le monde est plus ou moins ivre.



Photo : Jean-Luc Moudenc (portrait officiel)

15/06/2007

15/06/07 - 15:49

Tsai Ming-liang et moi (2)

Je reçois en chemise et paréo tahitiens, M. narre ses vacances au Pays de Galles. J.-P. m'emprunte un paréo au prétexte que le pantalon qu'il porte lui tient trop chaud. B. introduit son nouveau boy-friend, je donne rendez-vous à C. au Grand Cirque. Ce dernier me présente à ses amis comme «la méchante» de la bande, l'un d'eux est persuadé de m'avoir déjà croisé à Paris. Je suis déçu de ne pas entendre la musique 90's de Crespy Crest, P. m'avise que la house d'Initial DJ s'est imposée au pied levé. Je n'aperçois personne avec qui j'ai déjà flirté auparavant, à l'inverse de ma dernière visite ici. J'en suis rassuré. Tout le monde s'éclipse peu à peu, je refuse de suivre C. et ses amis trop souriants au Kléo.
Je retrouve à l'ABC l'univers mutique, humide et apocalyptique de Tsai Ming-liang. Je suis bouleversé devant la splendeur de certains plans de "I don't want to sleep alone". Je me casse la tête pour tenter de suivre l'histoire, je me perds à la poursuite des héros. Je découvre dans le générique de fin que Lee Kang-sheng interprète deux rôles différents, je pensais qu'il s'agissait d'un seul et même personnage au fil de flash-back successifs. Je quitte la salle persuadé d'avoir vu le meilleur film du cinéaste depuis "The Hole". O. m'écrit : «J'avais adoré "The Hole", de Tsai Ming-Liang, un peu moins la suite. Mais celui-ci m'intéresse assez. J'ai plein de films à voir en ce moment, mais j'ai pas le temps ! Et à côté de ça je suis obligé de me taper des "la Colline a des yeux 2", sympathique mais vraiment pas prioritaire».



11/06/2007

11/06/07 - 15:03

Régis Goudot et moi (2)

Didier Carette invite quelques comédiens à le rejoindre sur la scène du théâtre Sorano pour détailler le programme de la saison prochaine devant un parterre comble, je l'entends qualifier Régis Goudot de «perle du Caucase». Ce dernier interprète une chanson d'un certain Docteur Merlin sur l'air de l'hymne de la Patagonie, me voilà saisi par cette complainte si envoûtante. Je m'endors un peu. Didier Carette indique qu'il mettra en scène "La Cerisaie" de Tchékhov plusieurs années après avoir joué la pièce avec Marie-Christine Barrault sous la direction de Jacques Rosner sur cette même scène, je suis impatient que cesse le déroulé ponctué de lectures interminables d'articles de presse. Le public se rue vers les victuailles à la fin de la présentation, j'écoute Didier Carette raconter dans le hall que la «perle du Caucase» est une formule empruntée aux Nuls à l'époque de la première saison de "Nulle part ailleurs". Je m'étonne auprès de Cécile Brochard de ne pas l'avoir croisée une seule fois au cours de cette saison, Patrick Moll me présente sa compagne avant de disparaître. J'allume ma télé sur M6, j'adore la version de "Vanina" par Julien qui clôt la demi-finale de "la Nouvelle Star".
Je lis ces mots dans un mail de Régis Goudot : «Oui, tu as même oublié de venir me dire que tu partais. Encore une fois je vous ai cherché, monsieur X... J'allais te balancer un message pour te le dire mais tu m'as devancé. Cécile Brochard vient de m'envoyer un sms : "Quand tu veux pour une soirée entre filles avec J. X"... Encore une chose à rajouter au planning. Bon, j'espère que cette conf' fut un peu moins
fastidieuse pour le public qu'elle ne le fut pour moi. Je ne suis vraiment pas fait pour ce genre d'exercices. On se voit bientôt donc. Enfin, je ne sais pas trop quand : je ne suis pas là ce week-end et j'attaque le Marathon des Mots dès lundi. Cela dit, ça ne prendra jamais qu'une semaine. On aura le temps de voir ça après. (…)». É. tape mon nom sur Google au son des chansons de Charlotte Marin. Il n'est pas du tout emballé par ce qu'il entend, j'explique pourquoi je trouve cette fille un poil camp. Je reste de longues minutes à baver devant un garçon sublime moulé dans un tee-shirt Adidas rouge, il enfourche sa grosse moto garée à l'ombre sur un trottoir de la place Lange dès que sa copine rapplique. À la Cinémathèque, je suis surpris d'être une nouvelle fois ému aux larmes devant "Elephant man" de David Lynch.



Photo: Régis Goudot

08/06/2007

08/06/07 - 00:45

Didier Carette et moi (7)

J.-P. m'écrit : «Charlotte Marin… Tu connais cette chanteuse ? Finalement, je pars pas à Lourdes, il fait trop mauvais ; avec ce temps il est difficile de faire la procession de 21 heures et le chemin de croix. Je préfère rester chez moi... ».
Bruno Ruiz lit le texte hommage à son père sur la scène du théâtre Sorano, cet "Altavoz, ou le Mémorial pour Antonio Ruiz Delgado" me plonge dans un profond ennui. J'attends la fin de cette pesante interprétation pour entendre "La Visite faite à maman", poème théâtral du même auteur lu par Didier Carette. Je l'observe entrer dans la lumière texte en main et lunettes sur le nez, il a rasé sa barbe. Il s'assied sur le bord de scène, je suis aussitôt embarqué par cette évocation de la mère vieillissante. Au bar du théâtre, K. me raconte qu'elle s'est endormie au TNT pendant "Le Commencement du bonheur". Je relate ma déprime à la sortie de ce spectacle de Jacques Nichet, d'après Giacomo Leopardi. Régis Goudot me dit sa fatigue et son désir de vacances, j'exprime ma lassitude au terme d'une saison théâtrale plutôt décevante. Didier Carette me salue, j'avoue ne l'avoir jamais vu sur scène jusqu'à ce soir. Il sollicite mon avis sur sa mise en scène du "Tramway nommé désir", je détaille confusément ma déception. Il défend le travail de Marie-Christine Colomb, je reconnais dans son discours les arguments avancés par les critiques élogieuses parues dans la presse. Il me suggère de revenir voir la pièce la saison prochaine, il m'annonce qu'il montera aussi Tchékhov. Je l'écoute exposer son souhait d'articuler désormais son travail autour du personnage. J'écris à André Le Hir : « Vraiment désolé de ne pas avoir eu le loisir de t'entendre, je sors du Sorano et je pars demain en villégiature... J'espère que tout s'est bien passé ce soir encore. À bientôt !». Il m'invite à l'apprécier dans "Premier amour", de Samuel Beckett, au théâtre de la Violette. Je ne sais même pas où est installé le dernier né des théâtres toulousains. J.-P. débarque en pleine nuit pour s'éclipser aussitôt, je tente en vain de le retenir dans sa quête de poppers avant la fermeture du sex-shop le plus proche.



Photo: Didier Carette

02/06/2007

02/06/07 - 16:36

Christophe Honoré et moi (2)

J. m'écrit : «Jérôme, comment vas tu ? J'étais en France 8 jours pour voir le petit de ma soeur, 4 mois le 8 juin prochain. Superbe, ma soeur aussi, tout va bien. J'ai passé trois jours à Toulouse sans même venir te voir, quelle honte. J'étais chez V. tout le temps et il m'a bien soutenu pour tous les achats en ville et dans les centres commerciaux car je tolère de moins en moins ce genre de choses. Ordi et chaîne plus plein de fringues, me voilà paré pour quelques temps. Le soir de mon départ, V. et moi sommes allés prendre un verre en ville et avons terminé au Cirque où j'ai parlé avec R., incapable de me donner de tes nouvelles mais il m'a fait penser à interpeller B. qui partait. J'espère que tu vas bien, je te donne mon msn, si tu l'utilises ça sera cool. J'ai rebranché le téléphone, je vais essayer de t'appeler depuis Dakar. Bisous».
Louis Garrel arpente les rues de Paris comme comme le fait Jean-Pierre Léaud dans les films de François Truffaut, je me laisse bercer par "Les Chansons d'amour" fredonnées par les héros du film de Christophe Honoré. Les clins d'œil aux cinéastes de la nouvelle vague pullulent, je suis davantage soucieux de les déceler que de suivre le labyrinthe sentimental du trio amoureux. Louis Garrel se recueille au cimetière Montparnasse, je me remémore Béatrice Dalle arpentant le si familier cimetière toulousain de Terre-Cabade dans "17 fois Cécile Cassard". Son personnage entame une relation avec un garçon, l'histoire me passionne enfin. Je suis ému par la douceur émanant de ce récit de deuil, je pense parfois aux "Témoins" d'André Téchiné. J'espère apercevoir les fesses de Louis Garrel à l'écran, je me contente des rondeurs velues de Grégoire Leprince-Ringuet. Je n'avais jamais vu jusque là un film avec Louis Garrel dans lequel il n'exhibe pas son anatomie dans les moindres détails. Je quitte l'ABC avec J.-P.. Je suis heureux d'avoir de nouveau éprouvé un immense plaisir devant un film de Christophe Honoré, si longtemps après "17 fois Cécile Cassard".
Je lis ces mots dans un mail : «(…) Je suis à Nîmes, demain à Paris, jeudi à Zurich, dimanche à Paris et lundi à Bruxelles. Quelle vie. Love, c'est trop cool que tu viennes. Lola».



 

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

ENTENDU

"Minuit/Dix", Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Par Laurent Goumarre, France Culture, 3 juin 2008. (50 mn)

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008