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J'écoute : "DISCO", titres mixés par Eric Kaufman (Sony/BMG, 2008)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Le Coeur a ses raisons"
Je lis : Copi, "Une langouste pour deux" (Christian Bourgois, 1978/1999)
Je cite : «Je pense que Madonna est une grande imposture. C'est une fausse idole. Vous voyez l'épisode du Veau d'or, dans la Bible ? Et bien le Veau d'or, c'est Madonna.», Rufus Wainwright (Têtu, février 2007)
(mis à jour mardi 20 mai 2008 à 05:30)

27/03/2007

27/03/07 - 13:21

Régis Goudot et moi

Sur la scène du théâtre Sorano, Régis Goudot et Guislain Lemaire m’embarquent une nouvelle fois vers les horizons mystiques et infinis de "Rimbaud l’enragé", oratorio mis en en musique par Charlotte Castellat et en scène par Didier Carette, d’après "Une saison en enfer". Après la représentation, M. me confesse son peu d’intérêt pour la poésie. Deux jeunes garçons se tiennent la main au bar du théâtre, je les regarde étonné s'embrasser dans un coin du hall. B. m’avoue avoir vu le spectacle trois fois depuis sa création un an auparavant, elle s’enflamme sur la performance de Régis Goudot. Ce dernier apparaît avec un doigt pansé, il m’annonce s’être coupé la veille avec les éclats d’un verre au cours des répétitions du "Tramway nommé désir". Il s’éclipse à la recherche de son partenaire, je fais remarquer à M. que sa prestation scénique est comparable à celle d’une rock star.
Le lendemain, "Le Tasieh" d’Abbas Kiarostami est projeté sur trois écrans dans la grande salle du TNT, je suis fasciné par les visages burinés d’hommes filmés en gros plans alors que l’écran central restitue le cérémonial religieux aux allures de représentation théâtrale. Le cinéaste aux lunettes noires décrypte le tournage de son œuvre tricéphale en réponse aux questions de spectateurs après la projection, je n’en reviens pas d’être seulement à quelques mètres d’un des plus grands artistes de notre époque.



Photo : "Rimbaud l’enragé"

24/03/2007

24/03/07 - 03:29

Raffaella Giordano et moi

Je me laisse porter sans réserve par "Cuocere il mondo", étrange chorégraphie de Raffaella Giordano inspirée de "la Cène" de Léonard de Vinci. Les interprètes se meuvent avec prudence, douceur et délicatesse, je suis d'autant plus attentif à leurs gestes d’une incroyable lenteur. Les visages de chacun d’eux me bouleversent. Une discrète beauté se dégage de cet objet à la sensibilité insolite, l’émotion me submerge peu à peu d’une manière imperceptible. Je m’étonne du faible enthousiasme venant de l'audience au terme de la représentation. Au bar du théâtre Garonne, S. m’avoue sa consternation, son incompréhension et celle de ses amies. Elle m’affirme qu’elles auraient quitté la salle si elles n’avaient pas été placées au cœur du public. S. m'assure qu’il y a vu un spectacle punk.
Jean-René Lemoine s’avance seul sur la scène du petit théâtre du TNT, le récit de l’annonce de la mort de sa mère canalise mon attention dès le début de "Face à la mère". Il poursuit par le récit littéraire de ses années d’enfance et d’adolescence à travers la relation qu’il entretenait avec elle, je suis capté par l’histoire familiale qui se dessine ainsi. Il s’attarde sur les circonstances tragiques du décès, mes yeux finissent par s’humecter. Il salue humblement face à un public conquis, je quitte la salle incapable de converser du spectacle avec J.-P..



Photo : "Cuocere il mondo"

19/03/2007

19/03/07 - 04:07

Annie Cordy et moi

Le public de la Grande halle de L'Union ne ressemble en rien à celui que j'ai coutume de croiser dans les théâtres toulousains. J.-P. m'explique que cette ambiance lui rappelle les lotos de campagne dont il raffole tant. Je reconnais le profil d'un garçon qui m'avait reçu, il y a quelques années, pour un rendez-vous scénarisé à l'avance. Je remarque que ce dernier s'endort dès le début de "Lily et Lily", de Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy, alors que son partenaire ne rate pas une miette du spectacle. Une nuée d'applaudissement salue l'apparition d'Annie Cordy, j'admire la vitalité avec laquelle elle s'agite et change de costumes pour les besoins des deux rôles qu'elle interprète. Je découvre halluciné que Christian Morin est de la distribution, il entre en scène clarinette en main. La représentation terminée, j'annonce à J.-P. que ce moment populaire me fut bien plus agréable que le "Massacre à Paris" vu quelques jours plus tôt au TNT. Je tombe des nues avec J.-P. devant "Paris Dernière" sur Paris Première, Patrick Sébastien y orchestre une visite Chez Denise, son club échangiste favori, où il évoque son soutien à François Bayrou.



15/03/2007

15/03/07 - 23:56

Johann Le Guillerm et moi

Johann Le Guillerm dompte au fouet des bassines métalliques qui roulent avec fracas sur la piste d'un chapiteau installé à Balma, mes fesses supportent mal la banquette en bois sur laquelle elles reposent. Dans "Secret", il est acrobate au dessus de plusieurs dizaines d'épais volumes d'ouvrages reliés de rouge, je suis émerveillé de tant d'agilité. Il édifie et arpente une incroyable montagne de bois avec quelques planches et une corde, je suis surpris par tant de virtuosité.
Claude Bardouil me rejoint le lendemain au théâtre du Pont-Neuf où Christian Eveno met en scène "Parle-moi comme la pluie" et "Tu as le bonjour de Bertha", deux pièces courtes de Tennessee Williams. Je savoure la plastique latine de Laurent Pérez assis en spectateur devant moi, mes fesses supportent mal la banquette en bois sur laquelle elles reposent. Accablés, nous désertons les lieux pour nous réfugier au Beaucoup sur l'autre rive. J'évoque le spectacle de Guillaume Delaveau vu deux jours plus tôt au TNT, Claude Bardouil repère Régis Laroche accoudé au bar, l'interprète d'Henri III dans ce "Massacre à Paris". Je parle de Guillaume Dustan, de son livre "Nicolas Pages" auquel j'avais beaucoup pensé en découvrant "Les Innocents" au théâtre de la Digue, à l'automne 2002.



Photo: "Secret"

13/03/2007

13/03/07 - 01:45

Guillaume Delaveau et moi (3)

J'aperçois Jean-Pierre Tailhade dans le public de la grande salle du TNT. M. est aussi impatient que moi de découvrir "Massacre à Paris", de Christopher Marlowe, mis en scène par Guillaume Delaveau. Je suis vite déçu par le manque de rythme des scènes d'action traitées à la manière d'une comédie. Je suis ravi d'entendre "J'ai deux amours" chantée par Ismaël Ruggiero qui s'accompagne au piano. Je suis fou de joie quand il interprète plus tard "Adieu Paris", créée par Berthe Sylva : «Adieu Paris, je me retire à la campagne / L'ennui me gagne, assez d'champagne / J'en ai soupé d'aller souper avec les poules / Et de rentrer comme si l'pavé faisait d'la houle / Adieu Paris, car j'en ai par-dessus la tête / Faire la fête, oh, qu'ça m'embête / Je vais me mettre au vert, vivre comme les bêtes / Me coucher tôt et ne plus boire que d'l'eau / Oui mais / Avant que je te quitte / Que je vive en ermite / Tout là-bas loin de toi / Oh ! Ville des merveilles / Encore une fois / Vidons une bouteille / Et puis deux, et puis trois / Oh ! La drôle de chose / Lorsqu'un bouchon explose / Je vois la vie en rose / Profitons-en, garçon ! / Apportez-moi la carte / On doit, sans façon / Faire avant que je parte / Un bon gueuleton / Adieu Paris, ville de rêve et d'épouvante / Ville méchante, ville charmante / Tu fais payer bien cher le bonheur que tu donnes / Mais en mourant, on t'aime tant qu'on te pardonne / Adieu Paris, adieu Montmartre et Notre-dame / Et jolie femme, et vilain drame / Toute l'éternité nous te donnons nos âmes / Leur paradis, c'est le ciel de Paris !». La lecture du récit de l'apocalypse pendant qu'un comédien grimé en curé reconstitue le cérémonial de l'eucharistie me paraît être une idée éclairée, je désespère d'en voir la fin. L'odeur de l'encens chatouille mes narines. Les mignons festoient à l'occasion du couronnement d'Henri III, je suis agacé par le ratage de ce simulacre de dance floor de club gay. La dernière partie relatant les circonstances de l'assassinat du duc de Guise me séduit, je suis déjà trop dépité et assommé de fatigue pour l'apprécier comme il se doit. Claude Bardouil et Annie Bozzini semblent satisfaits du spectacle, je m'étonne de leur large sourire. Au bar du théâtre, Claude Bardouil ébauche une imitation de Catherine Deneuve dans "Les Demoiselles de Rochefort", toute la tablée est aux aguets à commencer par moi. Il mime l'actrice au volant en plein créneau puis sortant de sa baignoire dans "Les Voleurs" d'André Téchiné, je ris si fort que ma cicatrice fraîchement libérée de ses fils est à deux doigts de lâcher. Il termine en sublimant la star dans le final d'"Indochine", je me régale de cette fin de soirée extravagante.



Photo: "Les Demoiselles de Rochefort"

11/03/2007

11/03/07 - 19:38

William Friedkin et moi

Au cinéma Utopia du centre ville, un type se lève dix minutes à peine après le début de "Bug" de William Friedkin, je le regarde traverser la salle et passer devant l'écran pour s'asseoir ailleurs. Il se lève de nouveau un quart d'heure plus tard pour se diriger vers les toilettes et revenir s'installer dans un autre fauteuil, je suis troublé par son comportement qui se révèle aussi bizarre que celui des personnages du film. Le type poursuit ses va-et-vient jusqu'à quitter les lieux au bout d'une heure, je suis rassuré par le départ de ce cinglé. Le huis clos qui se déroule sur l'écran me paraît un poil malsain, je suis absorbé par l'ambiance inquiétante qui s'en dégage. Je suis troublé par le corps musclé de Harry Connick Jr, ce genre de carrure massive ne m'impressionne pourtant pas d'habitude. Je me demande s'il ne s'agit pas d'une adaptation de pièce de théâtre, le générique confirme cette impression. Je rentre chez moi en me disant que la fin est complètement ratée, et que l'histoire ne pourrait jamais atteindre un tel degré d'angoisse sur une scène.



07/03/2007

07/03/07 - 03:44

Damiaan De Schrijver, Peter Van den Eede et moi (2)

Sur la scène du théâtre Garonne, Damiaan De Schrijver crache toute la nourriture qu'il est en train de mâcher sur la face gauche de Peter Van den Eede, je ne me souviens pas avoir vu cette scène la saison dernière lors de la création en langue française de "My dinner with André" sous la Tente des arènes romaines de Purpan. Un type reprend sa place au bout de la rangée de sièges sur laquelle je suis installé après s'être absenté pendant cette scène, Damiaan De Schrijver l'interpelle et lui demande s'il est nécessaire de rejouer ce qu'il vient de rater. Au bar du théâtre, j'avoue que le spectacle aujourd'hui rodé m'a paru moins passionnant, les comédiens qui ne maîtrisaient pas complètement leur texte lors des premières représentations improvisaient alors pour se tirer de leurs trous de mémoire répétés. Je raconte à M. que toutes ces improvisations ont été intégrées au récit, il m'est apparu ce soir forcément plus pépère. Sur le pont Saint-Pierre, je peste de nouveau contre le dernier film de David Lynch, "Inland Empire", que M. a renoncé à voir après avoir écouté mes saillies. En traversant la Garonne, je lui parle longuement des films de Sacha Guitry que je viens de revoir à la Cinémathèque, près d'une quinzaine d'années après leur découverte à la télévision. Je lui dis que dans "Le Destin fabuleux de Désirée Clary", Guitry s'amusait alors à faire jouer successivement le même rôle par plusieurs acteurs et à intervertir les rôles des deux actrices principales. Je raconte qu'à la fin de "Ils étaient neuf célibataires" Guitry révèle que son film n'est peut-être que l'histoire d'un film en train de se faire. J'insiste sur les qualités de cette œuvre oubliée, je la classe au même niveau que les meilleures comédies américaines signées Lubitsch ou Cukor dans les années trente. Nous terminons la soirée devant les défilés de garçons en petite tenue sur Fashion TV.



Photo: "My dinner with André"

 

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

ENTENDU

"Minuit/Dix", Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Par Laurent Goumarre, France Culture, 3 juin 2008. (50 mn)

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008