26/01/2007Bonaventure Gacon et moiLa petite salle du TNT est bondée, j'aperçois Jacques Nichet s'installer dans les gradins. J'observe Bonaventure Gacon entrer dans la lumière, il est maquillé comme un clown et recouvert de guenilles. Il joue seul en scène un attendrissant méchant dans "Par le Boudu", je m'abreuve de cette poésie inquiétante et grotesque. Il brise un verre entre ses dents, en croque les bris, mes voisines spectatrices détournent les yeux. Il manipule un long couteau, je frémis. J.-P. me traîne au Grand Cirque après le spectacle, je m'endors assis sur un tabouret au bar.
Le lendemain au théâtre Garonne, "Tout le bonheur est à l'intérieur" débute par la mise en scène des coulisses d'une émission de télévision diffusée simultanément derrière le décor à un personnage qui fait face à l'autre moitié du public, je trouve un peu le temps long. J'écoute avec attention les longs discours successifs des animateurs sur les rapports entre art et télévision, ils me paraissent vains et conceptuels. Même la parodie de film muet, burlesque et sodomite, me laisse circonspect. Nous changeons de place pour assister à l'autre partie du spectacle d'Odile Darbelley et Michel Jacquelin, je prends plaisir à voir enfin les images tournées derrière. Un personnage d'artiste habillé d'un peignoir les regarde et les commente dans le décor de son appartement entre deux visites de courtoisie, il m'amuse beaucoup. Le propos répété de la première partie, qui me paraissait alors didactique et ennuyeux, prend ici tout son sens. Je relève consciencieusement les subtiles différences injectées par les metteurs en scène dans ce propos. Le film muet, burlesque et tout aussi sodomite, n'est pas le même que celui projeté tout à l'heure. Je profite avec W. de la douceur ambiante sur la terrasse du bar, au bord du fleuve.
Je découvre éberlué la critique de Jean-Luc Martinez parue le lendemain dans la Dépêche du Midi.

Photo: "Par le Boudu" 25/01/2007Didier Carette et moi (6)Une forte odeur d'encens baigne dans le hall du Théâtre Sorano, K. m'explique que c'est une idée de Didier Carette qui entend par là purifier l'atmosphère. L'odeur est persistante dans la salle où je constate que les fauteuils ont été enlevés, des bancs et des tables installés. Régis Goudot me sert un verre d'un vin blanc plutôt amer. Je me demande s'il s'agit d'une spécialité arménienne. Je vois Georges Gaillard entrer en scène, un étendard rouge dans les mains. Je l'écoute entamer un discours aussitôt interrompu par deux ivrognes. Ils sont incarnés par Régis Goudot et Ghislain Lemaire, le premier me convainc tout à fait dans ce rôle. Ils débitent des réflexions ininterrompues et anticléricales qui m'amusent. Je regrette qu'ils se taisent pendant une grande partie de la projection du film muet d'Amo Bek-Nazarof dont les intertitres sont lus par Georges Gaillard. "Chor et Chorchor" me paraît peu subtil et bien long, J.-P. pouffe sans toucher à son verre.
Le lendemain, dès le début de la représentation des "Histrions (détail)" au TNT, je suis consterné par le texte signé Marion Aubert. La mise en scène de Richard Mitou me divertit mais le flot incessant de paroles, débitées par la quinzaine de jeunes comédiens, me saoule. Cette relecture de l'histoire de l'humanité ne m'intéresse pas. Trop rares sont les comédiens que je trouve bons. Je pense sérieusement à ne pas réintégrer ma place après l'entracte. J.-P. adore, je reste sagement à ma place jusqu'au bout. Le numéro muet d'Élodie Buisson en "femme qui voit flou" me séduit. Le monologue interminable du personnage de "la vieille du premier rang" me consterne, je suis agacé par les multiples leçons que son discours assène. Je me console en constatant que ce théâtre qui s'annonce contemporain est en fait déjà moisi. Je sors de la salle dans un état avancé d'hystérie. Nous tombons sur É. et P. au Bear's, je crois apercevoir un blogueur. É. salue un mec qui me drague lourdement depuis quelques semaines, il m'explique qu'ils furent des amants à l'âge de l'adolescence.

Photo : " Chor et Chorchor" 20/01/2007Pascal Thomas et moiÀ l'ABC, "Le Grand appartement" me divertit doucement. Mathieu Amalric me parait enfin sexy à l'écran. Je me demande si cela vient du regard du cinéaste, je pense surtout qu'il vieillit avec grâce. Je suis sensible aux idées humanistes portées par le film de Pascal Thomas. Je me plais à débusquer dans les dialogues quelques citations de grands classiques du cinéma.
J'écris à B. à propos du monologue de Serge Merlin, d'après Samuel Beckett, vu au TNT : «(…) Je n'ai pas totalement adhéré au "Dépeupleur", trop de hurlements pour moi. J'en suis sorti avec un mal de crâne épouvantable, mais il vrai que je suis malade en ce moment... ». Elle me répond : «(…) J'ai eu du mal moi aussi avec ce "Dépeupleur" déchaîné. En plus, j'étais au premier rang, juste face à lui, terrorisée, n'osant pas bouger une oreille ! En revanche j'ai beaucoup aimé "Par le Boudu". Essayez de vous mettre dans les premiers rangs, c'est mieux de près. Vous me direz... Bon week-end. B.»
Photo : "Le Grand appartement" 17/01/2007Alain Resnais et moiEn plein repas à La Vague, Lola prononce «un dicton albigeois : "Coming out précoce, fin de vie atroce", et sa variante ruthénoise "Coming out tardif, trou du cul rétif"». Éberlué, j'écoute É. raconter qu'il était dans la même classe que Patrice Alègre, deux années durant au collège Lalande de Toulouse. Il se souvient d'un week-end passé à trois, en compagnie d'un camarade commun, dans une maison en bord de mer. Il me raconte qu'il a aperçu leur cul quand ils ont enfourché nus une moto pour les besoins d'un pari. Je lui demande s'il a vu leur bite, il me répond par la négative.
Au cinéma Utopia, je savoure le casting de "Cœurs". Je note qu'André Dussolier interprète de nouveau un agent immobilier dans un film d'Alain Resnais, après "On connaît la chanson". Je me dis que Lambert Wilson est abonné aux rôles ingrats chez Resnais. En pieuse perverse, Sabine Azéma m'étonne fort. Isabelle Carré joue encore les filles coincées, elle me paraît ici plus femme. Les répliques salaces et injurieuses de Claude Rich me font rire, les autres spectateurs semblent moins enthousiastes.

13/01/2007Robert Altman et moiAu Grand Cirque, je danse sur "Made in Normandie", Lola regrette d'avoir déserté le Bear's. S. m'avoue qu'elle me trouve du charme, je réplique que je n'avais pas remarqué. Elle me compare à Rossy de Palma. Lola m'annonce que P. a un "énorme magret" entre les jambes, je cours en vain dans les sous-sols à sa recherche.
Au lendemain d'un réveillon savoureux, long et agréable, je découvre à l'ABC l'oeuvre posthume de Robert Altman filmant les derniers souffles d'un show à la radio. Je trouve que Meryl Streep ressemble en vieillissant de plus en plus à Glenn Close. Je me laisse porter par la douce mélancolie de "The Last show".
09/01/2007Claude Bardouil et moi (4)Patrick Moll m'écrit : «Bonjour Jérôme, je suis allé voir Bardouil hier soir, et j'avoue que je m'y suis un peu ennuyé... Le "Brad Pitt et moi" (tiens, tiens, j'ai déjà vu ce titre quelque part...) présentait peu d'intérêt sinon de voir Bardouil danser (ce qui est toujours un plaisir). Quant à "Électre", la forme choisie faisait qu'on n'était jamais dedans, malgré le talent des filles. Autant j'ai apprécié ses précédents spectacles de ce genre ("Les Innocents", "Les Vaniteux"), autant je n'ai pas beaucoup aimé celui-là, et je n'ai pas trouvé grand-chose de fascinant comme tu disais...».
Le soir de la dernière des "Héroïques", la Cave Poésie est bondée. Je suis assis sur un tabouret en bois près de l'entrée. Je me sens beaucoup plus détendu que lors de ma première visite, je sais par avance que cela va me plaire. J'apprécie davantage le solo de Claude Bardouil, "Brad Pitt et moi, portrait d'un européen". Son discours me fait d'autant plus rire que je connais un peu mieux sa personnalité. Il ne porte pas le même tee-shirt, il le soulève et baisse la ceinture de son pantalon pour exhiber son nombril. J'aperçois un peu son pubis, les poils sont plus longs que deux semaines auparavant. Dans "Électre version 2006", Florence Marquier ne distribue pas de chips au public, Séverine Bordes ne cite plus Anna Arendt. Je me concentre sur leur jeu, je suis très impressionné par leur prouesse. Je ne vois pas tout à fait le même spectacle que la première fois, notamment parce que je ne suis pas placé au même endroit. Après la représentation, Claude Bardouil m'annonce qu'il a déjà sa place pour "Limb's Theorem", de William Forsythe. Coupe de champagne en main, la directrice du CDC et le directeur délégué du TNT se pressent autour de lui, je prends le large. J.-P. est en pleine conversation avec un ex plan cul, il m'avoue qu'il ne se souvenait plus de ce garçon. Je le suis vers la sortie, il est pressé d'ingurgiter un kebab.

07/01/2007Michel Laubu et moiDans un mail reçu à l'aube je lis : «Je rentrais innocemment chez moi en longeant le canal (côté sombre !), quand tout à coup je tombe sur un beau blond sortant du pot de fin d'année de l'entreprise où il taffe... naturellement j'ai engagé la conversation, lui proposant de venir boire un verre pour finir la soirée…». "Automne & hiver", de Lars Norén, mis en scène par Mélanie Leray et Pierre Maillet de la compagnie des Lucioles, ne me captive guère. Je ne suis ni emballé, ni agacé, juste pas intéressé par cette histoire de règlement de compte en famille acclamée par les lycéens présents dans la salle du théâtre Garonne. Au bar, j'explique à É. que j'attends plutôt de découvrir le travail de la même compagnie autour de l'œuvre de Copi, fidèlement mise en scène par Marcial di Fonzo Bo.
Le lendemain, je suis séduit par le monde merveilleux de Michel Laubu installé dans le petit théâtre du TNT. Les marionnettes de "Depuis hier 4 habitants" et le fourbi qui les entoure ne cessent de m'étonner au fur et à mesure que les manipulateurs les actionnent. Ravi du spectacle, J.-P. me traîne au Bear's. Au Grand Cirque, D. me présente son homme avant de disparaître dans les sous-sols, laissant ce dernier seul au bar. Je perds au jeu de la Roue de la chance.

Photo : "Depuis hier 4 habitants" 04/01/2007Pierre Salvadori et moiDans le hall du Gaumont Wilson, H. me dévoile des dessous peu reluisants de la jet-set toulousaine. J'entre dans la salle presque vide, le générique de "Hors de prix" vient de débuter. Je suis agacé par un couple de jeunes hétérosexuels bruyants, ils se goinfrent de pop-corn pendant une bonne moitié du film. Je suis enchanté par la légèreté de la mise en scène. Je m'amuse beaucoup à voir ainsi détailler les mille et une manières de débusquer un vieux plein aux as susceptible de vous entretenir à grands frais. Je n'avais pas vu depuis bien longtemps au cinéma une comédie française aussi subtile et élégante. Ce film de Pierre Salvadori m'évoque irrésistiblement les comédies hollywoodiennes des années trente dont je raffole. Gad Elmaleh me rappelle un peu le James Stewart de l'époque.
Le lendemain, dans "Un violon sur le toit" de Jérôme Robbins, mis en scène par Olivier Bénézech et Jeanne Deschaux, une danseuse trébuche sur la scène d'Odyssud, le rideau tombe sur la tête d'une chanteuse et A. s'endort après l'entracte. Il ronfle, je tente en vain de le réveiller en lui enfonçant mes doigts dans une cuisse.

Photo : "Hors de prix" 02/01/2007Josef Nadj et moiJe m'installe avec J.-P. dans la grande salle du TNT, d'immenses chiens sont déjà couchés sur la scène. Dans "Bleib", de Michel Schweizer, je scrute la précision du ballet canin orchestré par une demi-douzaine de maîtres-chiens. J'écoute religieusement les échanges successifs d'un philosophe avec un psychanalyste au sujet de la supposée violence générée par les sociétés trop libérales. Je reconnais la musique d'Angelo Badalamenti tirée de la bande originale du film de David Lynch, "Mulholand drive". En remontant la rue de la Colombette, J.-P. peste contre la mise en scène du débat, je lui reproche d'avoir dormi durant une bonne partie de la représentation.
Je lis ces mots dans un mail reçu le lendemain : « (…) Pour rentrer chez moi hier soir, j'ai longé le canal (le côté sombre !), je suis tombé nez à nez sur un beau garçon de 19 ans en survêt blanc et casquette, accroupi en train de fumer un pétard. Je me suis approché de lui, il m'a souri, on s'est mis à parler, il m'a proposé de fumer, m'a avoué que c'était interdit dans le foyer où il loge, il m'a aussi raconté les galères qui l'avait emmené à vivre là, je lui ai proposé de poursuivre la soirée chez moi lui expliquant que c'était pas très loin de chez lui. (…) Arrivé à l'appart, je l'ai tout de suite mis à l'aise en sortant bière et alcool fort, après deux verres et deux pétards, je lui proposais de mater mon vieux film de cul... Ce que j'avais prévu se passa, après l'acte le garçon était assez à l'aise, un fin sourire soulignait sa bouche... On a échangé nos coordonnées promettant de nous revoir après les fêtes ». Je suis émerveillé par la subtilité des effets visuels de "Last landscape" de Josef Nadj, J.-P. s'endort au dernier rang du théâtre Garonne. La poésie de cette chorégraphie sensorielle ne suffit pas à me captiver tout à fait jusqu'au bout. La musique jazz de Vladimir Tarasov finit par m'agacer et le spectacle par me lasser parfois. Au Grand Cirque, M. et R. s'émoustillent à la simple vue d'une poignée de garçons, ils se plaignent de mes prestations vocales sur les chansons populaires qui tournent sur les platines.

Photo : "Last landscape"  |
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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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