J'écoute : "Séries Télé : l'Amérique en 24 épisodes", une histoire des séries télévisées américaines par Benoît Lagane et Eric Vérat, France Culture, du lundi au vendredi de 22h30 à 23h00
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Desperate Housewives"
Je lis : John Giorno, "Il faut brûler pour briller" (Al Dante, 2003)
Je cite : «Oh, je vole à droite et à gauche. Tant et si bien que ça devient original. L'allure de Wisteria Lane vient directement d'"Edward aux mains d'argent". "Sunset Boulevard" m'a donné l'idée du narrateur mort. En télé, je me suis inspiré de "Sex and the City" et "Six Feet Under" et de tout le travail de son créateur Alan Ball », Marc Cherry à propos de "Desperate Housewives", Libération (08/09/05)
(mis à jour dimanche 24 août 2008 à 09:57)

11/01/2006

11/01/06 - 02:02

Solange Oswald et moi (2)

Au TNT, c’est la première fois qu’on me demande de déposer mon blouson aux vestiaires. Devant l’entrée de la petite salle, je lis le programme de "Colère!". Je me demande ce qu’il va bien pouvoir m’arriver. J’appréhende parce que je n’ai pas l’intention de me retrouver à faire du trampoline ou quelque chose de ce genre. Je ne me sens pas prêt à jouer quelque jeu que ce soit. Un comédien interpelle mollement les spectateurs. J’arrive à peine à m’intéresser à ce qu’il dit. Les portes s’ouvrent. Solange Oswald s’engouffre devant moi. La salle est vidée de ses gradins. En son milieu, des tapis roulants tournent à vide. Tout le monde se dirige en troupeau vers l’autre extrémité de la salle. Les gens commencent à faire la queue pour voir à travers les œilletons ce qu’il se passe à l’intérieur d’une structure rouge et close, de forme rectangulaire. Je tourne en rond. J’ai déjà fait la queue au vestiaire et je n’ai pas envie de recommencer. Certains finissent par s’emparer des échelles rouges pendues au mur du théâtre. Ils les posent contre les cloisons de la structure pour voir de haut. Des files se forment devant chaque échelle. Impatient, je tourne autour. Les comédiens du Groupe Merci défilent assis sur les tapis roulants. Ils murmurent des fragments de phrase en s’adressant aux gens : « Ça va ? », « Qu’est-ce que tu deviens ? », … . Je parviens à me hisser en haut d’une échelle. Une jeune femme me regarde. Elle me dit qu’elle m’aime. Elle a les larmes aux yeux. Je suis saisi par son apparente sincérité. Elle poursuit sa déclaration mais je n’entends plus ce qu’elle me dit tant ses yeux m’absorbent. D’abord fasciné, je trouve vite cette situation impudique. Les deux personnes qui m’entourent assistent à la scène. Collés contre moi, ils regardent la comédienne. Je suis tellement mal à l’aise que je tente de me raccrocher à ce qu’il se passe autour. Le noir la fait enfin disparaître. Je descends de l’échelle et me positionne en bas de la case d’à côté. Mon tour venu, je grimpe. Je vois un type tourner en rond en murmurant des banalités. Dans la salle, le défilé se poursuit. Je retombe dans l’ennui. Les spectateurs sont priés de s’asseoir sur des sièges pliants à trois pieds. Les comédiens assurent des performances sur les tapis roulants. Ils parlent du monde qui va mal, de la société de consommation, de la course au progrès. Certains sont ironiques, parfois très drôles, d’autres haussent le ton. Bientôt, je trouve cela un peu répétitif. Je me mets à observer les garçons qui m’entourent. J’ai mal au dos. Je pense à Lola qui n’a pas pu m’accompagner, à sa crainte de s’endormir dans le confort des fauteuils du théâtre. Je lui dirais que cela ne risquait pas de lui arriver. Joël Fesel me fait signe de me lever. Avec mes voisins, je pose mon siège plus loin pour faire de la place. Un jeune boxeur entre en scène. Son corps est sec et ses muscles sont saillants. Ses tétons pointent. Il boxe dans le vide jusqu’à épuisement. Impressionné, je l’observe sans me lasser. Je quitte la salle dès la fin des applaudissements pour éviter de refaire la queue au vestiaire.



commentaires

14/01/06 - 12:50

Il semble que, chaque fois, le TNT parvienne à vous faire vivre des expériences inédites: c'est assez impressionnant.
J'aimerais, quant à moi, voir une fois l'une des réalisations de cette Solange Oswald. Un jour, peut-être...

15/01/06 - 10:38

Quant à moi, je ne vous dis pas merci !

j'aurais bien pris la place de Lola pour assister à cette prestation délirante, incarnation d'une scène théâtrale en pleine déliquescence ...
( c'est pour vous courroucer au saut du lit !!! )
cela fait 33 ans (environ) que personne ne m'a pas dit je t'aime avec des larmes dans les yeux, quelle chance vous avez JJW !!!

I HATE U !

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ENTENDU

"Le Rendez-Vous" :
Christophe Honoré, Alex Beaupain et Gilles Taurand.
Par Laurent Goumarre,
France Culture, mercredi 17 septembre 2008.
(45 mn)

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008