31/10/2006Stephen Frears et moi (2)J.-P. me raconte sa soirée au Sorano, lors de la dernière de "La Fiancée du pirate", de Danielle Catala. Je suis sidéré à l'instant où il m'annonce son refus de goûter à la soupe préparée par la comédienne au prétexte qu'elle n'était pas mixée. Lola m'écrit : «G., W., M., V. et T. arrivent à Bruxelles ce mercredi. Dépêches-toi de réserver un vol sur Ryanair (c'est dans les 40 € AR quand on s'y prend à l'avance surtout si on fait un week-end jeudi-lundi). Dans pas longtemps, tu vas aussi pouvoir aller aux trois cocus à métro, pauvre. Amour.»
J'entraîne M. voir "Don, mécènes et adorateurs" au TNT, d'Alexandre Ostrovski. La mise en scène pépère de Bernard Sobel parvient tout juste à me maintenir éveillé. Le jeu de Vincent Minne, en jeune sans le sou et fiancé de l'héroïne, attire toute mon attention. Je déplore que la plupart de ses camarades déclament épouvantablement. Au bar du théâtre, je raconte à M. que j'ai vu "The Queen", la veille au cinéma Utopia. Je lui dis que j'ai été ému parce que je suis un grand fan d'Elizabeth. Je lui explique que l'image de la reine mère renvoyée par le film de Stephen Frears, celle d'une vieille garce à l'humour vache et caustique, est à mille lieux de celle que j'avais en tête. Je lui avoue que j'ai beaucoup appris car je n'étais vraiment pas au fait de la gestion de la mort de Lady Di par les autorités britanniques. Il se souvient des vacances avec son mec, dans l'Aude où il visitait les châteaux cathares au moment du drame. J'avais appris la nouvelle le dimanche en début d'après-midi, au réveil d'une nuit dans le gay Toulouse.

28/10/2006Steven Cohen, Elu et moiDans "I wouldn't be seen dead in that!", de Steven Cohen et Elu, les danseurs portent dans leurs bras des têtes empaillées d'animaux d'Afrique à cornes. Une danseuse traîne une patte de girafe greffée au bout d'un chausson, une autre des cornes de gazelles à chaque pied, le tout sur fond d'images de scènes de chasse dans la savane. J'entends une chanson réaliste intitulée "Les Filles de La Rochelle". En drag-queen sur talons hauts, Steven Cohen évolue sur une chanson allemande des années 30 devant un mur qui projette des photos d'un homme au visage tuméfié par ce que j'imagine être des marques de torture. Des images de vieux cimetières français illustrent une chanson française des années quarante qui m'évoque les liaisons sexuelles avec les allemands. Allongée sur le coup d'une tête de girafe au premier plan, Régine Chopinot regarde le ballet d'Elu avec trois danseurs. Je sors enthousiaste de la salle. Au bar du théâtre Garonne, Claude Bardouil me dit qu'il n'a pas du tout aimé, qu'il préfère regarder un clip de Mylène Farmer ou aller au Lido. Il ajoute : « C'est pédé à fond ! Je suis énervé parce que tout le monde m'appelle depuis deux jours pour me dire qu'il faut que je vois ça ». Dès qu'il a tourné les talons, je révèle à C. que je suis un grand fan du travail de ce metteur en scène. Elle m'avoue qu'elle déteste Mylène Farmer.
Le soir suivant sur le même plateau, l'ombre d'Elu se projette sur les images de "The Goatfoot god Pan" où il arpente un champ de bovidés, simplement vêtu d'un corset blanc, de cornes sur le crâne, et le sexe masqué par une longue excroissance raide. Sur scène, il évolue dans la même tenue. Je suis ébloui par "Broken Bird" qui le montre presque nu, les bras levés vers le ciel, la tête dans une cage, au cœur d'un parterre de pigeons sur une place vide de Johannesburg. Après l'entracte, Steven Cohen apparaît en drag-queen. Il est habillé d'un chandelier d'où s'échappent d'incessants cliquetis à chacun de ses pas. Au centre de la scène, il s'accroche à un câble qui le hisse tout en haut. Dans la salle plongée dans le noir, je suis émerveillé de le voir briller. Redescendu, il escalade l'escalier des gradins et disparaît vers le bar. La soirée se termine par la projection de "Chandelier" où Steven Cohen traverse un township de Johannesburg dans la même tenue. Plus tard, je m'ennuie tellement au 75 que je déverse mon hystérie sur A. et B. qui m'accompagnent.

Photo : "The Goatfoot god Pan. Part 1 : Beaten Stag" 24/10/2006Richard Maxwell et moi"Good Samaritans", de Richard Maxwell, est déjà commencé mais les néons ne se sont pas éteints au dessus du public installés dans la nouvelle salle du théâtre Garonne. Régine Chopinot est assise devant É.. Je l'observe de temps à autre. Elle s'amuse à l'écoute des deux comédiens pousser la chansonnette. Les intermèdes musicaux égayent le début rugueux de l'histoire. Je fixe le visage figé de Rosemary Allen. La rigidité du personnage m'intrigue parce qu'elle frôle sans cesse le ridicule, comme peuvent parfois l'être les pratiquants assidus d'une quelconque religion. Je remarque sa manière de se poser sur scène, le corps droit et les bras ballants. Le personnage de Kevin Hurley me touche parce que je me sens proche de son incapacité à aimer. Les deux comédiens font imperceptiblement basculer cet âpre duel de deux solitudes en merveilleux duo d'amoureux, sans que je détecte la moindre rupture dans leur jeu. Le contraste entre la noirceur du contexte et l'éclat des élans amoureux, sublimés par les chansons, me renvoie aux films de Jacques Demy. B. me capture à la sortie. Elle nous explique que Rosemary Allen n'est pas une comédienne, qu'elle exerce le métier d'infirmière. C. et sa mère nous rejoignent chez É.. Il me sert une énorme part de tiramisu. J'ingurgite la pâtisserie sans embarras alors qu'il leur parle du spectacle. Séduit par Rosemary Allen, il s'éternise sur les charmes de cette femme aux longs cheveux blancs. Je leur parle de mon enthousiasme à propos de "Tansylvania", vu un mois auparavant. Je tente de convaincre É. d'aller voir le film de Tony Gatlif avec ses deux amies. Je me garde bien de leur dévoiler le récit de ma scène préférée, celle de l'accouchement.

Photo : Jon Brighton 22/10/2006Gus Van Sant et moi (3)Après la dernière séance au cinéma Utopia, M. m'avoue qu'avoir vu "Mala Noche" lui aura au moins servi à approcher la genèse de l'œuvre de Gus Van Sant. Il me confie avoir trouvé le film aussi glauque que l'ambiance qui règne au Wallace où nous nous sommes posés. Je lui dis ma satisfaction d'avoir enfin vu tous les films de Gus Van Sant et mon désir de revoir "Even cowgirls get the blues" et "Prête à tout".
Le lendemain, je m'ennuie encore au TNT. Pendant "Le Viol de Lucrèce", poème de William Shakespeare mis en scène par Marie-Louise Bischofberger, j'ai parfois l'impression d'assister à une répétition. Le comédien, par ailleurs excellent, se vautre dans le trou béant au cœur de la scène. La scénographie m'irrite parce qu'elle trimballe des effets rebattus qui n'apportent rien. En quittant la petite salle du TNT, je dis à J.-L. qui a aimé le spectacle que je n'y ai vu que les clichés habituels d'un théâtre intello et chiant.
17/10/2006Benoît Lachambre et moiDevant un verre à La Maison, Claude Bardouil me lance : « Je peux adorer à la fois Madonna et Pina Bausch, et je ne veux surtout pas faire l'impasse sur l'une ni sur l'autre ». Il m'avoue être exalté devant la tournure captivante que prennent les répétitions de son "Électre version 2006". Il m'affirme que voir danser Benoît Lachambre le met dans tous ses états.
Le lendemain, j'aperçois Claude entrer dans le hall du théâtre Garonne. Du deuxième rang, je vois Meg Stuart et Benoît Lachambre évoluer dans "Forgeries, love and other matters" au son de la musique de Hahn Rowe comme dans un film en cinémascope. Les histoires d'amour qu'ils déroulent sous mes yeux m'émeuvent à la manière d'un film de David Lynch : grimée en blonde, Meg Stuart m'évoque Laura Dern dans "Blue Velvet" ou la Laura Palmer de "Twin Peaks". À contre-jour, la mue de Benoît Lachambre en grand singe nu m'irradie d'un nuage de béatitude.
16/10/2006Christophe Honoré et moi"Dans Paris" me désarçonne. Les gros titres de la presse m'avaient fait croire à un film léger et frais, à la manière d'un épisode des aventures d'Antoine Doinel. En ce samedi après-midi pluvieux de solitude, je ne vois qu'une histoire hivernale sur fond de dépression. Je m'abreuve des gros plans sur Louis Garrel. La légèreté de son jeu me renvoie à celle de Jean-Pierre Léaud dans les films de Truffaut. Je commence à m'accoutumer de voir sa bite sur grand écran. Je sors du cinéma Utopia dans un état un peu cafardeux.
Un soir d'avant-première à l'UGC, je m'émerveille devant "Azur et Asmar". L'histoire de la superstition à l'égard des yeux bleus, qui contraint certains personnages à masquer les leurs, m'évoque une métaphore de l'homophobie et du coming-out. Je suis subjugué par la débauche de couleurs, celles du grand oiseau me font penser au rainbow flag. Après le film, les enfants se bousculent pour poser leur question à Michel Ocelot. L'un d'eux lui demande comment il s'y est pris pour faire bouger les images. Le réalisateur se lance dans une définition simple et didactique du cinéma.

Photo: "Dans Paris" 15/10/2006Éric Vanelle et moiJe cueille Lola à la descente du TGV. Entre deux cuillerées de soupe, il s'insurge contre le point de vue de Marcela Iacub publié le jour même dans Le Monde à propos de "King Kong Théorie", de Virginie Despentes. Il s'esclaffe à la lecture de l'entretien que Despentes a accordé à Têtu : « Je m'étais souvent posé la question: "Pourquoi tant de gouines dans le féminisme ?". Entre temps, la réponse s'est imposée naturellement à moi: les hétéros sont trop coincées dans des positions incongrues, elles n'ont pas l'espace pour penser ces choses. C'est trop délicat, trop de surveillance, de pièges, de craintes. […] L'hétérosexualité, j'en viens, j'y ai passé plus de vingt ans, je suis ravie d'en sortir, parce que ça ne marche pas, pour personne. Je ne vois pas grand monde à qui ça réussisse, en revanche, je vois beaucoup de monde que ça démolit complètement. C'est un système extrêmement dur, contraignant, aliénant. Et je ne parle pas que de mon point de vue de femme. Je n'ai aucune haine de l'hétérosexualité, ça part plutôt d'un constat réel: échec brutal ! ». J'abandonne Lola à l'entrée du métro Jean-Jaurès. Je retrouve J.-P. plus tard devant le théâtre du Grand-Rond. Je ne sais pas trop quoi répondre à Éric Vanelle lorsqu'il me demande ce que j'ai pensé de sa mise en scène de "La Visite inopportune", de Copi. Je n'ose pas lui dire qu'elle m'a parue un peu molle. Je lui parle du texte, des comédiens. Je me régale dès les premières minutes de "Loretta Strong", de Copi. L'idée du metteur en scène, Éric Vanelle, de confier l'interprétation d'un unique personnage à sept comédiens me parait judicieuse. Quant aux "Quatre jumelles" qui suivent, ce que je vois me met en joie. Je scrute de temps à autre le peu de spectateurs présents. La plupart me paraissent dubitatifs et épuisés face à l'éprouvante et extrême absurdité du texte. Je me dis que Copi a visé juste.

12/10/2006Pierre Rigal et moiJe quitte Odyssud le nez irrité par une puissante et vulgaire odeur de parfum, de ceux dont abusent les bourgeoises sexagénaires. Je sors de là accablé par "Les Mémoires d'un tricheur", de Sacha Guitry, maladroitement adapté, piteusement interprété et mollement mis en scène par Francis Huster. Sur le chemin du retour vers Toulouse, j'explique à M. que le texte de ce spectacle est tiré de la voix off d'un film que Guitry tourna sans dialogue. Au volant, je tente de le convaincre que Guitry vaut mieux que le résultat pathétique qui vient de nous être infligé.
Le lendemain, dans le hall du TNT, C. me présente un garçon au comportement étrange. La petite salle est envahie par des collégiens. "Arrêts de jeu", de Pierre Rigal, me laisse de glace. Je n'arrive pas à m'intéresser à ces jeux de lumières froids et répétitifs. Je suis un spectateur indifférent, puis las. En quittant le théâtre vers La Maison, je me plains du manque d'humanité de cette chorégraphie où les écrans vidéo et les gadgets lumineux ont le premier rôle. Dans un coin du bar de la rue Gabriel-Péri, l'attitude du garçon qui accompagne C. finit par m'inquiéter.

Photo : "Arrêts de jeu" (“Mondial 82”, éditions Solar) 11/10/2006La famille Shigeyama et moiMartin Malvy fait une apparition dans le hall du théâtre Garonne. J'explique à M. qui a trop longtemps vécu à Paris qu'il s'agit du président du Conseil régional de Midi-Pyrénées. Dans la salle, nous avons un peu de mal à domestiquer les nouveaux sièges à dossier amovible. Un membre de la famille Shigeyama de Kyoto entre en scène. Il exécute une danse solennelle traditionnellement livrée lors de l'inauguration de salles de spectacles japonaises. À l'issue des trois pièces de théâtre kyôgen interprétées par la famille Shigeyama, M. me lance que le masque du dieu Tonnerre lui a rappelé la tête de Jacques Chirac. Au bar, B. nous sert une coupe de champagne. Nous prenons l'air sur la terrasse qui surplombe la Garonne. Je révèle à M. que la promenade au dessus de laquelle nous nous trouvons était, il n'y a pas si longtemps encore, un lieu de drague entre hommes. Alors que deux lesbiennes y promènent leur chien, je lui relate que le récit de l'abandon des environs par les homosexuels est détaillé dans la thèse de Lola. Nous ingurgitons des spécialités nippones en forme de petits fours. Régis Goudot ne décolle ni du bar ni de K.. Je décide de quitter les lieux après l'apparition de Pierre Rigal tout droit sorti de la générale de sa dernière création au TNT. Nous traversons la Garonne à pied par le pont Saint-Pierre. J'abandonne M. aux abords de la place du Capitole. De retour chez moi, je vois apparaître J.-P. dans un état de fatigue avancé.

10/10/2006Friedrich W. Murnau et moiC. me rejoint à l'entrée de la basilique Saint-Sernin. Je frémis pendant la projection de "L'Aurore", de Friedrich W. Murnau, sous les assauts retentissants de l'orgue manipulée par Jörg Abbing à l'occasion du festival Toulouse les Orgues. Je confie à C. que la projection du même film sans accompagnement musical, à la cinémathèque, ne m'avait pas vraiment captivé. A., B. puis M. nous rejoignent sur la place du Capitole, à l'entrée de l'espace Écureuil que nous finissons par fuir dans un état proche de la dépression. Dans l'enceinte de l'ensemble conventuel des Jacobins, les phallus de Sarah Lucas me laissent songeur, et l'hystérie existentielle d'Erik van Lieshout dans son film autoportrait "UP!" me réjouit. À la maison Éclusière, les immenses sculptures vaginales de Cathy de Monchaux m'effraient. Au Bazacle, la vidéo de John Bock me divertit tant et si bien que j'ai du mal à quitter mon siège avant la fin. Nous terminons notre parcours nocturne du Printemps de septembre par un retour contemplatif vers le grandiose "asylum", de Julian Rosefeldt, à l'Hôtel-Dieu. Sur le chemin du Grand Cirque, nous rencontrons J. qui en sort à cheval sur son vélo de location. Dans le patio, entre deux gorgées de grenadine à l'eau au comptoir du bar, je me goinfre de friandises acidulées en forme de bananes sous les yeux ébahis du patron qui finit par rapprocher le bac de sucreries de mon périmètre.

Photo: "L'Aurore" 08/10/2006Emmanuel Bourdieu et moiA. me confie le regret que son amant ne lui consacre que le temps de la courte pause accordée par l'employeur. Ce n'est pas suffisant à son goût pour s'envoyer en l'air dans l'arrière boutique du salon de coiffure. Sur Europe 1, Monique Pantel se déchaîne sans pitié contre "Les Amitiés maléfiques" d'Emmanuel Bourdieu. Lors de l'avant-première à l'UGC, j'avais craint le pire dès la première demi-heure pour la suite du film. Embarqué dans les remous du scénario, j'avais vite révisé mon jugement. Les intrigues manipulatrices saupoudrées de romance initiatique m'avaient vaguement rappelé "Les Liaisons dangereuses". À l'invitation du public, le réalisateur avait évoqué l'influence des écrits de son père sur son travail. Je ne savais pas que Pierre Bourdieu était son père. Au TNT, "Vêtir ceux qui sont nus" m'assomme dès le début. La mise en scène du texte de Luigi Pirandello par Stéphane Braunschweig est si statique que je somnole. Je finis par être bouleversé par le jeu de certains comédiens. Autour de moi, la plupart des spectateurs sont au moins quadragénaires. Ils applaudissent à tout rompre à l'issue de la représentation. Je tape mollement dans mes mains.

Photo : "Les Amitiés maléfiques" 04/10/2006Alil Vardar et moiÀ la Salle Nougaro, "Le Clan des divorcées" d'Alil Vardar, me fait bien rire. L'auteur, coiffé d'une perruque et portant la jupe, éclipse les deux comédiennes par sa taille et sa puissance comique. À voir ses partenaires peiner à contenir leurs rires devant ses pitreries, j'ai parfois l'impression qu'il improvise sous les traits grossiers de Brigitte de Tarbes, une des trois filles esseulées de l'histoire. Au terme de la pièce, il s'excuse pour l'annulation des deux premières semaines de représentations due à l'enregistrement d'émissions dominicales pour Rires et Chansons.
Le lendemain à Blagnac, C. me tombe dessus dans le hall d'Odyssud. Je lui promets de la rapatrier vers Toulouse après le spectacle. Je m'ennuie ferme devant les chorégraphies austères d'"Ordre et désordre", de Myriam Naisy. Pendant l'entracte, je montre du doigt à C. et à M. "Les Voyageurs", sculptures de Cédric Le Borgne suspendues dans les airs. Au cours de la seconde partie du spectacle, je regrette de ne pas faire partie de la vingtaine de spectateurs installés sur la scène pour mieux apprécier la plastique d'un des danseurs. Nous récupérons É. sur son trottoir à Toulouse. Autour d'un verre, il me demande quel est mon film préféré. Je rétorque que sa question est débile et je cite pêle-mêle : "Blue Velvet" de Lynch, "Femmes" de Cukor, "Les Liaisons dangereuses" de Frears, "La Loi du désir" d'Almodovar, "Meurte mystérieux à Manhatan" de Woody Allen, "Brigadoon" de Minnelli, "Faisons un rêve" de Guitry, "Les Roseaux sauvages" de Téchiné, "Baisers volés" de Truffaut. Il m'arrête dans mes exposés sur mes choix au prétexte qu'il a l'impression de lire mon blog. Le film qu'il cite avec C. m'est totalement inconnu : "The Effect of gamma rays on man-in-the-moon-marigolds", de Paul Newman. Contre l'avis de l'intéressé, je dévoile à tous qu'"Hôtel de la plage", de Michel Lang, est le film culte de J.-P..

Photo : "Le Clan des divorcées" 01/10/2006Otar Iosseliani et moiNous sommes trois spectateurs dans la petite salle de l'ABC. "Jardins en automne" m'emballe moins que les précédents films d'Otar Iosseliani qui m'avaient procuré beaucoup d'allégresse. Je regrette que la poésie propre à l'univers du cinéaste s'étiole face à la multiplication des personnages et des lieux de l'action. Je m'amuse beaucoup en voyant Michel Piccoli jouer une vieille dame. Je suis diverti par le défilé incessant des animaux qui surgissent au détour de quelques plans. Je finis par trouver le temps un peu long.
Le lendemain au cinéma Utopia, "Avida", de Benoît Delépine et Gustave Kervern, exhibe en noir et blanc un bestiaire conséquent. Je vois dans la présence de Jean-Claude Carrière un hommage à Buñuel. Je me plais à reconnaître les guest-stars successives. Je ricane gentiment de temps à autres. Je me laisse porter par le rythme étiré du film. Deux spectateurs quittent la salle pendant la projection. Je regrette de ne pas avoir vu leur premier film.

Photo : "Jardins en automne"
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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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