29/09/2006Bruno Dumont et moi"Flandres" me fascine et me met parfois très mal à l'aise. Certaines scènes me dérangent, d'autres me font détourner les yeux. En sortant du cinéma Utopia, je me dis que Bruno Dumont est tout de même moins pervers que Lars von Trier. J'attends A. et B. devant la galerie du Château d'eau, en vain. Je décide très vite de me rendre chez J. qui me reçoit nu sous la douche. Après qu'il m'ait chassé pour dormir, je retourne sur le Pont Neuf. Je regarde le défilé des rats projeté sur la digue du jardin Raymond VI. A. et B. apparaissent dans un état d'ébriété avancé. Au cœur de la chapelle de l'Hôtel-Dieu, la "Fountain (Rose)" de Gert Verhoeven trône devant l'autel, sous le chemin de croix. Des serviettes de toilette roses éparpillées autour de la fontaine sont posées de-ci de-là. Je reste sans voix face à "asylum", prodigieuse installation vidéo de Julian Rosefeldt. Devant les écrans géants, A. prend des poses sous les flashs de B. qui vocalise à s'en rompre les cordes. Au 75, A. s'excite à la vue du moindre garçon. Je n'ai d'yeux que pour G., le charmant et discret barman. Au Grand Cirque, P.-E. me raconte la soirée d'ouverture pluvieuse du Printemps de Septembre, la veille, et A. ne décolle plus de la piste de danse après s'être fait tirer les tarots par la voyante de service au premier étage.

26/09/2006Denis Rey et moiMon dentiste commence à se lasser de moi. Il me rappelle que c'est la quatrième fois en six mois que je le sollicite pour intervenir sur la même dent. Je retrouve J.-P. devant le théâtre du Grand-Rond. La mise en scène d'"Une visite inopportune" par Éric Vanelle me laisse sur ma faim. Je découvre avec bonheur le texte de Copi mais le spectacle met du temps pour me faire oublier le type un peu gras affalé sur un siège du deuxième rang qui se fourre frénétiquement les doigts dans le nez. Je savoure le jeu pourtant sage de Denis Rey en médecin. Chez J.-P. nous terminons la soirée à regarder le dernier acte de "Madame Sans-Gêne", avec Jacqueline Maillan, devant lequel je m'étais endormi lors de la première vision.
19/09/2006Ken Loach et moiSur la terrasse du Capitole café, excités par la chaleur ambiante, Lola et Eric commentent la plastique plus ou moins avantageuse des garçons qui passent. J'évoque le souvenir d'un plan cul mémorable avec un étalon espagnol qui habitait dans l'immeuble face auquel nous sommes installés. À l'ABC, "Le Vent se lève" m'agace dès les premières minutes. Je suis accablé par la lourdeur de la mise en scène, un peu démonstrative à mon goût. Depuis "Ladybird", je n'ai pas vu un film de Ken Loach qui m'ait emballé.
J.-P. me transmet : « Mail envoyé à Natacha Laurent ce jour... on va bien voir ce qu'elle répond !!! "Madame, fidèle spectateur de la Cinémathèque, j'ai toujours été surpris de ne jamais voir à l'affiche les films de Michel Lang ("A nous les petites anglaises", "Hôtel de la plage", pour ne citer que les meilleurs). Aurons nous la chance de voir ces films programmés dans les semaines à venir ?"».
13/09/2006Nicole Garcia et moiÀ l'heure du déjeuner aux abords de la cathédrale Saint-Etienne, A. P. me reçoit sur son lieu de travail désert. Il s'obstine à employer le vouvoiement, nous avons pourtant le même âge et c'est déjà notre deuxième entrevue. Il porte une cravate, une chemise sombre à rayures et manches longues, et un pantalon de toile noire. Nous sommes installés face à face, autour d'une table ronde. Je lui repose une question à laquelle il n'avait pas souhaité répondre la première fois. Il renouvelle son refus de relater les circonstances de sa rencontre avec son ami décédé depuis trois mois, parce que tous les deux étaient alors en couple par ailleurs. J'ai beaucoup de mal à contenir mon émotion pendant le récit détaillé de son histoire d'amour endeuillée. Les yeux humides, je le quitte une heure plus tard. Trois jours auparavant, je n'avais pas assisté jusqu'au bout aux obsèques de M. pour me rendre dans sa maison de la périphérie toulousaine. Il m'avait donné rendez-vous près de l'église. J'y suis arrivé avec une heure de retard parce que je m'étais perdu. Il ne m'a pas offert à boire. Il m'a remis quelques photocopies et des photos. Le chat dormait près de moi sur le canapé. Le barbecue était sur la terrasse. Je regardais la piscine au fond du jardin. La maison me semblait bien vide.
À l'ABC, je me laisse porter par les intrigues masculines entrelacées de "Selon Charlie". Je me demande si Benoît Magimel a grossi précisément pour ce rôle. Je constate que Jean-Pierre Bacri interprète encore le même personnage de râleur, et que Benoît Poelevoorde joue toujours les loosers. Malgré la fascination qu'exercent sur moi certains personnages, je finis par me lasser de voir ce qui a déjà été vu dans d'autres films. Je ne comprends pas l'intérêt de refaire ce que Robert Altman a mis maintes fois en scène au cinéma. Ma messagerie vocale me signale un appel muet, à 23h06. Je n'arrive pas à identifier le numéro de portable indiqué. Coincé entre deux pages de "Tofino beach", je retrouve le mot laissé cet hiver dans ma boite aux lettres par un inconnu qui souhaitait me rencontrer. Son numéro est celui que ma messagerie a enregistré ce soir. Je ne l'ai plus rappelé malgré nos maigres conversations téléphoniques et ses messages successifs. Je ne l'ai jamais vu, alors qu'il habite à quelques mètres de chez moi et que je passe devant l'entrée de son immeuble plusieurs fois par jour.

07/09/2006Michel Gondry et moi"La Science des rêves", de Michel Gondry, m'amuse beaucoup. Entre deux plans, je me régale de voir furtivement les fesses de Gael Garcia Bernal. Je me demande si son rôle n'a pas été écrit pour Johnny Depp. Sur la terrasse de La Maison, M. ne quitte pas des yeux le beau gosse assis face à lui. Je me retourne régulièrement pour apprécier la plastique de l'étalon. Quand j'annonce à M. que j'ai préféré "La Science des rêves" à "Eternal Sunshine of the spotless mind" que j'ai plus ou moins déjà oublié, je devine dans ses yeux son envie subite de me lyncher sur la voie publique. Au milieu de la nuit, une voiture se gare sous ma fenêtre. Une prostituée descend de la place du passager. Le conducteur lui pelote grossièrement les fesses alors qu'ils rejoignent l'appartement un peu plus bas.
Au "Masque et la plume" sur France Inter, les saillies critiques de Xavier Leherpeur me font presque autant rire que celles de Jean-Louis Bory. À propos de "La Science des rêves", il affirme : « Gael Garcia Bernal est beau comme un dieu, il faut quand même le dire…».

02/09/2006Danielle Catala et moiDanielle Catala entre sur la scène de la Cave Poésie. Sans quitter son manteau, elle extirpe de son panier en osier une poche remplie de pommes de terre qu'elle pose sur la table. Elle les épluche, les lave et les découpe en morceaux. Elle fait de même avec quelques carottes, puis avec des poireaux, tout en interprétant de courts textes de Brecht. Elle raconte des histoires de filles des rues, de soldats, elle chante des chansons de "L'opéra de quat'sous" pendant que la cocotte minute chauffe sur la plaque électrique. Elle quitte son manteau, se maquille et déploie un collier de perles. Dans la peau d'une fille de la nuit, elle demande à un garçon dans le public de l'interpeller. À mon tour, je dois dire un bout de texte. Elle ne dit plus du Brecht, elle raconte son retour raté à Perpignan. Elle explique qu'elle n'avait plus d'argent quand elle a décidé de s'atteler à l'écriture de ce spectacle. Elle attrape des bols, ouvre la cocotte minute et sert de la soupe au public. Elle précise que cela manquera de sel. Elle propose d'entamer une discussion. Je n'ose pas lui demander pourquoi elle a choisi d'illustrer l'affiche de son spectacle, "La Fiancée du pirate", avec une photo d'elle dans "L'Opéra de quat'sous". En marchant dans la rue du Taur, j'avoue à Martin que je raffole de la soupe de légumes préparée par ma mère.
J.-P. m'écrit dans un mail : « Je rentre de C… où la fête bat son plein, j'ai appris par mon amie correspondante de La Dépêche que Patrick Fiori était amateur de chamallow, il a fait éclater un scandale car il n'y en avait pas dans sa loge, il s'est comporté comme un connard avec l'équipe de journalistes !!! J'espère que tu vas bien et que tu as passé un bon week-end, j'ai fait connaissance avec un garçon de M… très charmant, je cherche à revendre F. ! Si tu connais des mecs intéressés n'hésite pas à me le dire... ».

Photo: Pascal Guiblain  |
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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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