27/07/2006Terry Gilliam et moi (2)Je rejoins Martin dans la grande salle de l’Utopia au centre-ville. Les premières scènes de "Tideland", de Terry Gilliam, m’intriguent au point de me plonger dans la perplexité. Je me prends peu à peu au jeu de ces effrayantes divagations. Elles me paraissent si subversives que je me demande quel américain a bien pu produire un tel film. Dans le générique de fin, je lis que les producteurs sont canadiens. Sur la terrasse du Cyrano, j’explique à Martin combien je trouve la forme du film très proche de celle de "Las Vegas parano", de Terry Gilliam. Déçu par ce qu’il vient de voir, il ne rate rien du va-et-vient des deux gym-queens qui entrent dans l’immeuble en face.
Le soir suivant sur la même terrasse, R. est dépité au terme de sa semaine avignonnaise. Il me confirme les critiques catastrophiques entendues l’avant-veille au "Masque et la plume" sur France Inter, au sujet du texte, d’Edward Bond, et de la mise en scène de "Naître", d’Alain Françon. Il m’explique la raison pour laquelle il a souhaité me rencontrer. Je survole avec lui la saison théâtrale achevée. Nous évoquons les spectacles de Carette, Caubère, Nichet, Lavaudant, Porras, Azéma… Il me parle de son entrevue avec C.. Je raconte la visite des sous-sols du théâtre Garonne. Il me quitte en proposant de se revoir à l'occasion d'un apéro.

16/07/2006John Waters et moiÀ la Cinémathèque, Martin trépigne de joie dans son fauteuil devant "Cecil B. DeMented", de John Waters. Je me réjouis de revoir enfin le film depuis sa sortie en salle. J’attends avec impatience la scène de zoophilie. Une grosse voiture inonde la rue du Taur de musique rap. À l’intérieur, quatre noirs arborent grosses montres et moult chaînes autour du cou. A l’arrière, les passagers regardent un clip dans le moniteur incrusté dans les appuis-tête. Sur la place du Capitole, un podium exhibe des filles affublées de paillettes et de longues plumes blanches dans le dos. L’une chante des chansons de Marilyn Monroe entourées de deux garçons en costume blanc. Hilares, nous poursuivons notre route pour la terminer au bal des pompiers, sur les allées Jules-Guesde, où nous rejoint J.-P.. Au cœur de la faune hétérosexuelle, nous ne comptons plus les homosexuels masculins amateurs d’uniformes. Je mets les pieds ici pour la première fois. Martin découvre l'atmosphère des bals populaires locaux. J.-P. salue son concierge mais évite ses anciens amants. À deux heures du matin, il reluque un garçon qui urine peu discrètement sur le trottoir du Grand-Rond. Sur plusieurs mètres, les traînées d'urine sont si rapprochées que Martin se donne beaucoup de mal pour ne pas souiller ses tongs.

13/07/2006Takeshi Kitano et moiJe passe l’après-midi pendu au téléphone. Éric me donne des nouvelles de Lola. Bruno m’affirme qu’Arnaud est une desperate housewife. La voix d’Arnaud me semble très proche de celle d’une femme au foyer désespérée. Je reçois un mail via un site de rencontre en ligne : « Salut. On organise une touze le 13 au soir et le 14 au matin sur les bords de l'Ariège, à 10 minutes de Toulouse. Feu de camp, grillades, vins et baise. On dort sur place (tentes, sacs de couchage). Si intéressé laisse message avec description et pix à ... ». Plus tard, J.-P. annonce qu’il est invité à cette partie champêtre. Il nous impose la dernière de "Tout le monde en parle" à la télévision. Pendant le blind-test, je reconnais l’intro de "Tata Yoyo". Martin se goinfre de fingers. Comme je confonds Jean-Louis Aubert avec C. Jérôme, il me rappelle que ce dernier est mort. À la soirée Hot Pepper, il y a tellement de beaux mecs clonés qu’on s’emmerde un peu.
Le lendemain soir, des fourgons de police sillonnent la ville. Des terrasses de café sont encerclées d’une foule compacte qui assiste religieusement au dénouement de la finale de la Coupe du monde de football. La caissière de l’ABC m’explique qu’il y a cinq personnes dans les trois salles du cinéma. Je regarde" Takeshis’", de Takeshi Kitano, d’un air intrigué et amusé. Ce vaste remix de l’oeuvre de Kitano me parait parfois vain. Certaines scènes m’évoquent d’anciens films du cinéaste. Je suis incapable de les nommer précisément. Après la séance, les rues me paraissent bien calmes.
À midi sur France Culture, des metteurs en scène invités du festival d’Avignon débattent. Jean-Pierre Vincent affirme que Zidane est un grand artiste. Claire Lasne pense que le coup de tête était justifié comme acte de révolte contre le racisme. Ariane Mnouchkine assimile le match de la veille à une représentation d’"Othello", de Shakespeare.

08/07/2006Jean-Marcel Vallée et moiPassée la première heure du film de Jean-Marcel Vallée, "Crazy", l’envie de rire s’évapore. Je commence à trouver lourdingue cette histoire familiale. Devant l’avalanche de bons sentiments, je m’attends à voir surgir Céline Dion à chaque plan. J’attends avec impatience que tout cela se termine enfin. Le dénouement me paraît grotesque. Au bout de la rue du cinéma Utopia, sur la terrasse du café, je fais remarquer à M. et à J.-P. que les gens baisent habillés dans ce film. Le défilé incessant de jeunes bacheliers en bande fait le bonheur de J.-P.. Rentré chez moi, je découvre ce mail de Joël : « … figure toi que hier soir, au Grand Cirque, j'ai rencontré un homme qui a vu ton blog. C'est lui qui y a fait allusion. Il m'y a vu, ma fille, du moins ma chérie, il a vu ma photo et m'a laissé entendre qu'il est souvent fait allusion à moi dans tes écrits : "JP par ci, JP par là". Je lui ai dit "JP", un peu surpris et puis, tout de suite, je me suis dit qu'il s'agissait de J.-P.. Cet homme avait tout simplement associé ma photo aux initiales JP car, lecteur sans doute assidu de ton blog, il devait savoir que le JP n'était pas une caucasienne. Voilà une petite histoire qui va horripiler le JP en question, qu'on le prenne pour moi. (…) ».

06/07/2006Paul Vecchiali et moiSous la scène du Théâtre Garonne, le cortège des visiteurs arpente le couloir sinueux en chantier qui relie les loges entre elles. Quelques unes sont occupées par des ouvriers qui font une pose matinale. J’ai tout à fait l’impression d’être dans les sous-sols d’un sex-club avec vue sur les cabines ouvertes aux passants. Encore plus bas, nous marchons au cœur d’immenses et désertes galeries en briques qui alimentaient l’ancienne station de pompage des eaux du fleuve. Cécile suggère d’y organiser des fêtes. Revenus à la surface, elle s’étonne que je sois parti la veille si tôt de la soirée. Le soleil m’aveugle sur la terrasse nue qui surplombe la Garonne. À la Cinémathèque, je rejoins la poignée de spectateurs affaissés dans leur siège devant "À vot’bon cœur", de Paul Vecchiali. Assis au dernier rang de la salle, je ne vois bientôt plus aucune tête dépasser. J’ai l’étrange sentiment d’être seul face au défilé des images sur l’écran. Dans le hall, j’attends dans un fauteuil la fin de l’averse de pluie. Derrière une porte vitrée, le vigile observe le ruissellement des eaux sur le pavé. Chez J.-P., Jef se justifie sur la nécessité impérieuse de ramener en Afrique un imposant tube de gel lubrifiant dans ses bagages. Je danse sur les tubes des années quatre-vingt que la radio égraine.

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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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