30/06/2006Corinne Mariotto et moiLe sous-sol de la Cave Poésie baigne dans le noir. Dans l’escalier qui conduit jusqu’à la salle, des bruits de pas se terminent par un pied qui trébuche. Corinne Mariotto apparaît dans une robe de mariée désuète. Elle sourit avec une innocente béatitude. "Les règles du savoir-vivre dans la société moderne", de Jean-Luc Lagarce, mis en scène par Francis Azéma, débute par un long et kafkaïen exposé sur l’organisation d’un baptême. D’un air pincé, elle énumère un certain nombre de consignes pour le choix du parrain et de la marraine. Elle me désigne brutalement du doigt et me pose une question à laquelle je suis censé répondre du tac au tac à ce sujet. Je me mélange les pédales et donne une mauvaise réponse. Elle sous-entend lourdement que je dors. Elle reprend le fil pour aborder les fiançailles : « Quelle qu'elle soit, de toute manière, la bague doit être bien accueillie, c'est le moins qu'on puisse espérer, la jeune fille s'émerveille et s'exclame : "Ah..." ». Le propos est si vieillot qu’il m’amuse. Les réflexions acerbes et ironiques de l’auteur m’enchantent. Je suis tétanisé lorsque la comédienne me désigne à nouveau. Elle soupire lorsque je murmure tardivement une réponse soufflée par un spectateur. Je reste muet lors de la troisième interpellation. La répétition du gag commence à fonctionner. Les spectateurs éclatent finalement de rire à chaque fois qu’elle jette de lourds regards vers moi. Après le mariage, les noces d’argent et d’or, l’enterrement, elle en vient au deuil : « On s'abstient de tous plaisirs, de toutes distractions, on reste chez soi, on ne rit pas à gorge déployée. (…) Deux mois avant la fin, on rétablit le five o'clock tea, on donne un dîner, on assiste au concert, on sifflote dans son bain ». Je suis frappé par l’omniprésence de la mort dans le texte et par d’incessantes réflexions sur les « pauvres ». Entre les lignes, je trouve ce monologue féroce à l’égard des hétérosexuels et des bourgeois. Dans la rue du Périgord, J.-P. commente le spectacle avec fougue. Il soutient que plusieurs erreurs s’y seraient glissées. Je lui rétorque qu’une veuve a bien le droit de se remarier à l’église.

23/06/2006Sofia Coppola et moiChristophe se coupe les ongles près de la fenêtre. Je le quitte pour rejoindre Martin près du parking Victor-Hugo. Nous nous intégrons à la Marche des fiertés avant l’arrivée sur la place du Capitole. Le char du Kléo envoie tellement de mousse que les terrasses des cafés sont menacées d’inondation. Le char du Bear’s affiche : « Pour la réintroduction des ours à Toulouse ». Des garçons au torse nu agitent des boas de toutes les couleurs aux fenêtres du dernier étage du Théâtre du Capitole. Sur la place de la Daurade, J.-P. bave sur le peignoir arc-en-ciel qui pendouille depuis l’an passé au stand de la boutique Boy Code. Didier Genty m’annonce que les RG estiment à 4.000 le nombre des manifestants. Je demande à Christian Le Bars pourquoi les stands du PC et du PS ne jouxtent pas celui de GayLib. Hervé Hirigoyen me raconte la cérémonie organisée le matin même au Monument aux morts en hommage à Pierre Seel . Jean-Christophe Dardenne signe à la pelle des exemplaires de son livre "Tofino beach". A. fait une apparition remarquée en tee-shirt rose et m’annonce qu’il se produira en Mireille Mathieu au BCV à la rentrée. À la soirée Hot Pepper, Arnaud se réveille enfin. Un autre livre les détails de son dernier fist-fucking au Grand Cirque.
Le lendemain, je jouis devant la mise en scène de la Cour à Versailles dans "Marie-Antoinette", de Sofia Coppola. J’y trouve beaucoup de correspondances avec ma nuit précédente passée à jacasser avec J.-P. sur quelques indiscrétions, à regarder les garçons avec David, à danser avec Martin sur une reprise disco de Christophe Willem, à rire avec Christophe de tout et n’importe quoi... En sortant de l’ABC, je m'avoue déçu que le film se termine si mal, et frustré de ne pas avoir vu les fesses de Fersen. Au Grand Cirque, pendant que Martin m’explique pourquoi il n’a pas aimé le film, J.-P. présente à Jeff un de ses amis amateur de partouzes.

20/06/2006Eytan Fox et moiIl n’y a toujours pas de climatisation dans la petite salle de l’ABC où je vois "Yossi & Jagger", de Eytan Fox. J’étouffe. Je trouve les acteurs sexy. Je pense à ce que m’a dit Lola sur la fin du film. Je pense à "Jules et Jim" et à "My beautiful Launderette". Je me dis que cette histoire a déjà été maintes fois filmée. Je sors un peu ému de la salle et soulagé de respirer un peu d’air frais.
Le lendemain sous une pluie légère, j’arrive en retard à la Cinémathèque pour la projection de "India Song", de Margueritte Duras, dans le cadre du Marathon des mots. La chaleur est pesante. Je transpire. Je m’étonne que le vigile soit réquisitionné pour m’accompagner. Je suis excité de me retrouver enfin seul avec lui dans l’escalier qui mène à la salle. Il marche devant moi. Je scrute ses fesses qui s’agitent sous mon nez. Elles sont moulées dans un pantalon de toile. Je distingue la marque de son slip. Il m’ouvre la porte et me conduit jusqu’au fond de la salle. Il m’indique une place libre en bout de rangée et disparaît. Je m’installe à ma place habituelle. Michael Lonsdale est assis sur scène. Il lit des textes de Margueritte Duras sur une petite table. Il trébuche parfois sur les mots. Je crains que cela dure trop longtemps. Il termine enfin son allocution par une anecdote personnelle à propos du tournage. D’un pas lent et saccadé, il se dirige vers un siège réservé. Le film débute par le long coucher de soleil. L’ombre d’un papillon de nuit tournoie sur l’écran. Les uns après les autres, quelques spectateurs quittent la salle au fil de la projection. Je suis fasciné par la beauté de chaque plan et par la lascivité des mouvements de caméra. Mes pensées s’évadent pour se fixer sur le vigile. J’imagine un scénario au cours duquel je me serais collé à lui dans la pénombre du sas qui conduit à la salle de cinéma. Je le vois m’entraîner vers les toilettes et nous enfermer. Je me vois à genou, la joue collée contre la bosse de son pantalon avant qu’il ne le baisse et que j’entreprenne de dévorer son slip… Juste avant le générique de fin, Michael Lonsdale se lève. Il se dirige discrètement vers la sortie en longeant le mur, à reculons.

15/06/2006Nanni Moretti et moiÀ l’ABC, je souffre de l’absence de climatisation dans la petite salle où est projeté "Le Caïman", de Nanni Moretti. Je n’arrive pas à m’intéresser au sort de ce pauvre producteur esseulé, sauf quand il s’affaire à la préparation de films. Le portrait que dresse Nanni Moretti de Berlusconi ne me convainc guère plus. Dans le dernier plan, je suis consterné quand il le filme tel Darth Vador.
Dans un mail, Lola m’écrit à propos de l’interview de Ségolène Royal à paraître dans le prochain numéro de Têtu : « La prochaine fois que je viens chier chez toi, je te jure que je le lirai... ». J.-P. me ramène 50 cl d’eau de Lourdes. Je lui promets de me gargariser après mes prochaines visites au Grand Cirque.
12/06/2006Felicity Huffman et moiÀ peine sorti du cinéma Utopia, je recherche la filmographie de Kevin Zegers sur allocine.fr. Pendant toute la durée de "Transamerica", de Duncan Tucker, j’ai eu l’intuition de l’avoir déjà vu dans un autre film. Ce n’était pas le cas mais, en naviguant sur le site, je réalise que Felicity Huffman est par ailleurs une des héroïnes de "Desperate Housewives".
Plus tard, Lola me parle de "Transamerica" qu’il a adoré. Je lui dis que j’ai été séduit par la partie road movie, et que j’applique la même méthode que l’héroïne pour éloigner les serpents dont j’ai une peur bleue. Je lui fais écouter "Soy infeliz", par Lola Beltrán, entendue à la fois dans "Transamerica" et "Femmes au bord de la crise de nerfs", de Pedro Almodóvar.
Le lendemain à la Cinémathèque, je revois "Wild Side", de Sébastien Lifshtiz, qui fait écho à "Transamerica" en montrant ce qu’on ne voit pas dans le film de Duncan Tucker ou en l’éclairant sous une autre lumière.
08/06/2006Philippe Flahaut et moiJe salue A. qui prend le soleil devant la vitrine de son salon de coiffure. Il s’étonne de ne pas m’avoir vu à la dernière soirée Tremplin du Grand Cirque. Je lui demande s’il s’y est transformé en Mireille Mathieu. Il m’explique qu’il accompagnait seulement un ami. Il me raconte qu’un des participants était en Mireille Mathieu. Il ajoute : « Quand je fais le play-back de "Je suis une femme amoureuse", je peux te dire que je vis vraiment la chanson ». À la vue d’une voiture de police, il m’avoue qu’il fantasme sur les uniformes. Ses yeux pétillent quand il me détaille le plan cul de ses rêves avec un policier. Au Théâtre Sorano, J.-P. peste contre l’enthousiasme expressif des handicapés mentaux placés derrière nous pendant "Zoll". Je suis embarrassé par quelques maladresses de mise en scène et par la poussière que dégage la terre dont le plateau est recouvert. Je suis subjugué par le charisme de certains acteurs du Centre d’art dramatique pour comédiens différents de Millau. Après la représentation, Michel Genniaux, l’auteur, et Philippe Flahaut, le metteur en scène, répondent aux questions des spectateurs. Un des comédiens handicapés s’avance avec fierté devant le public. Quand Philippe Flahaut le présente en précisant qu’il s’agit bien de son vrai nom, tout le monde sourit en entendant : « Vincent Perez ».

06/06/2006Marie Vialle et moiLes quatre premiers rangs seulement du petit théâtre du TNT sont occupés par le public. Marie Vialle sort de l’ombre. Je ne distingue rien de son corps nu caché par le violoncelle qu’elle tient dans ses bras. Elle chante et joue quelques notes en s’avançant. Elle dit un premier conte de Pascal Quignard, "Fêtes des Chants du Marais", qui débute ainsi : « Dans le quartier du Marais, à Paris au XVIe siècle, tous les ans, à la fin du mois de mars, avait lieu un concours de chants d’enfants qui était très prisé. Tous ceux qui appréciaient la voix que possèdent les petits garçons avant leur mue s’y rendaient pour faire leur choix et acheter les meilleurs d’entre eux pour leur choeur. En 1581 Bernon, surnommé "l’Enfant" - il était alors âgé de neuf ans -, en fut la principale vedette. Pourtant il n’obtint pas le prix car il était protestant. En 1582, il ne fut pas présenté par sa maîtrise et Marcellin, qui était très beau, originaire de Palaiseau, fut déclaré vainqueur. Mais en 1583 il se trouva que Bernon l’Enfant surpassa avec tant de virtuosité ses concurrents que la foule lui imposa un bis. Il chanta un autre chant et obtint le triomphe. Or, le vainqueur de l’année précédente qui s’appelait Marcellin fut relégué à la cinquième place. Marcellin, surnommé "le Palaiseau", ou encore "le Beau Palaiseau", était catholique. Il avait atteint ses douze ans et appartenait à la chantrerie de la basilique de Palaiseau, près de Paris. Il commençait déjà à craindre pour sa mue. Il pensa : "Bernon avait déjà chanté une fois. En chantant une deuxième fois il a pris la place d’une autre maîtrise qui aurait dû être présentée à sa suite. Nos chances n’ont pas été égales". Marcellin guette Bernon à la sortie du Marais. Il l’attire à l’écart. Il le prend par le bras [...] ». Au cours du récit, des cintres tombent un à un les habits qu’elle attrape au vol pour se vêtir. Je ne vois toujours rien de son anatomie. Je me laisse emporter par les mots qu’elle interprète d’une voix douce et délicate, un peu enfantine. En écoutant la fin macabre, je me remémore le fantôme de "Tous les matins du monde". Vient un deuxième conte de Quignard, "Paradis" : « Même aux dieux, jadis, le paradis se déroba. Tous les dieux s’en émurent. Ils se levèrent. Ils s’adressèrent à l’air qui les entourait, ils demandèrent à la lumière qui les faisait briller : "- Le Paradis se dérobe à nous. Veuillez le rechercher pour nous car nous l’avons perdu". L’air, le bleu, le transparent, partirent, allèrent. Ils s’étendirent mais ils avaient beau s’étendre, ils ne le trouvaient point. Un jour qu’ils étaient las parce qu’ils avaient été surpris dans leur course par la chaleur, ils s’assirent. Le Transparent (qui était en tous cas quelque chose qui était invisible) toucha le Bleu. Le Bleu aperçut entre ses jambes un peu d’écume blanche qui jaillissait dans l’Air. L’Air la tenait dans ses mains puis la porta à son nez. Cette substance sentait le sureau. Ils mêlèrent le feu à cette blancheur. L’Air la but et le paradis rayonna de nouveau. » Elle revêt d’autres habits pendant le dernier conte fantastique qui donne son titre au spectacle, "Le Nom sur le bout de la langue". Je ressors émerveillé et séduit par la grâce de la comédienne.

01/06/2006Pedro Almodóvar et moi (3)Alors que Martin s’attarde aux toilettes, la grande salle du cinéma Utopia se noircit jusqu’à la dernière place. Le générique de "Volver" débute dans un cimetière par un ballet féminin qui m’amuse. Je reconnais là cet alliage d’humour et de macabre que j’affectionne chez Almodóvar. Derrière une paire de lunettes aux verres épais, je retrouve avec bonheur Chus Lampreave qui traverse beaucoup d’autres de ses films. Je suis très vite happé par les non-dits qui contaminent les rapports entre les femmes de cette tribu. Je me demande quel est le personnage dont m’a parlé Lola sans m’en dire davantage mis à part qu’il le fascine tant. Est-ce la voisine lesbienne du village ou la prostituée madrilène ? L’apparition de Carmen Maura me stupéfait tant que je crois voir un fantôme. Les tabliers qu’elle porte semblent sortir de la garde-robe de feu ma grand-mère. Je m’attache au personnage de Penelope Cruz pour son sale caractère. L’énergie qu’elle déploie m’évoque irrésistiblement celle de ma mère. Je suis frappé par les multiples passerelles renvoyant aux autres films d’Almodóvar. Le secret que partagent Raimunda et sa fille Paula est exactement identique à celui qui est dévoilé dans "Chinatown", de Roman Polanski, vu l’avant-veille à la Cinémathèque. Je pense beaucoup à "Women" de George Cukor, que j’adore, parce qu’on n’y voit aucun homme à l’écran bien que les femmes ne parlent que de cela. Je pleure beaucoup à la fin. Pendant de longues minutes, je ne trouve pas l’envie de parler.

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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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