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J'écoute : "DISCO", titres mixés par Eric Kaufman (Sony/BMG, 2008)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Le Coeur a ses raisons"
Je lis : Copi, "Une langouste pour deux" (Christian Bourgois, 1978/1999)
Je cite : «Je pense que Madonna est une grande imposture. C'est une fausse idole. Vous voyez l'épisode du Veau d'or, dans la Bible ? Et bien le Veau d'or, c'est Madonna.», Rufus Wainwright (Têtu, février 2007)
(mis à jour mardi 20 mai 2008 à 05:30)

27/04/2006

27/04/06 - 01:16

Jean-Jacques Mateu et moi

Jean-Jacques Mateu me salue sur le parvis de la Chapelle Casanova. Je n’étais jamais entré ici. Au bar, J.-P. s’éternise sur le récit dactylographié de l’histoire de ce squat artistique installé dans un ancien lieu de culte. Les vitraux ont été masqués par des rideaux noirs qui en épousent les formes. Le noir tombe après une longue attente. Trois musiciens s’installent. "Les Morts Joviaux" débute par l’entrée d’un monsieur loyal. Il annonce un cabaret macabre. Je m’amuse devant la démonstration d’une momification en ombres chinoises burlesques. Je suis intrigué par les détails d’une recette destinée à jeter un sort mortel. Hamlet est aussi de la partie. Enfin, la grande faucheuse de Dario Fo visite en douce un apôtre pendant que les autres sont à la Cène. L’apôtre désigne du doigt un Judas dans la salle. J’explique à J.-P. que le type ainsi montré est l’un des deux directeurs du TNT. Cela m’amuse beaucoup, même si je ne suis pas sûr que le comédien l’ait fait exprès. Nous rentrons à pied en passant devant le Clandé. J’interdis à J.-P. de sonner à la porte.

24/04/2006

24/04/06 - 03:33

Boudu les Cop’s et moi

Lola débarque à la tombée de la nuit. Il me raconte son séjour en Espagne. Je l’entraîne au Grand Cirque. Les Boudu les Cop’s viennent d’entamer leur concert. Bernadette souffle dans un entonnoir, Véronique saisit une bassine en guise de grosse caisse, la troisième exhibe une tapette rose. Je suis agacé par le public des pédés si bruyants que les pauvres filles ont du mal à en placer une. Lola hallucine. Il regrette de ne pas avoir emmené Maryse qui rêve d’entrer ici. Pendant l’entracte, je lui dis que j’adore leurs chansons, qu’elles sont rigolotes mais que je trouve dommage qu’elles parlent plus qu’elles ne chantent. Je lui montre l’expo d’Hengé au premier étage. À la fin, nous nous installons dans le patio. Le type qui s'était collé à Lola durant tout le concert ne cesse de le reluquer. Il me dit qu’il le trouve trop gros. À travers un glory hole avec vue dans une cabine du sous-sol, je tombe nez à nez sur un type dont le visage est englouti dans une belle paire de fesses. C’est déjà terminé quand je redescends avec Lola pour lui faire profiter de la scène. Je l’abandonne ici. Chez J.-P., je mange une madeleine accompagnée d’un verre de jus de fruits.



21/04/2006

21/04/06 - 14:55

Julien Clerc et moi

Chez J.-P., je m’endors devant l’ennuyeuse "Révolte des morts-vivants" d’Amando de Ossorio. Au milieu de la nuit, nous longeons la voix ferrée. Depuis la rue Denis Papin, je lui dévoile les recoins où je pratiquais le sexe en plein air derrière l’église Saint-Aubin, à l’époque où la drague nocturne entre hommes y était encore de mise.
Le lendemain au Zénith, Julien Clerc saisit un énorme œuf en chocolat que lui tend une spectatrice. Deux chansons plus tard, il avoue que c’est la première fois qu’il chante dans cette salle. Il dédie son concert à Etienne Roda-Gil. Sa relecture rock de "Yann et les Dauphins" me surprend et me captive. De timides larmes brouillent ma vue pendant "Utile". Au fil du récital, je ne cesse d’être ébloui par les lumières colorées jusqu’au kitsch. Il termine "Femmes… Je vous aime" dans une avalanche sucrée qui m’aveugle. Le parti pris parodique de la mise en scène me saute alors aux yeux. À mi-parcours du concert, sorties de toutes parts, des femmes courent pour se planter au pied de la scène. Dès les premières notes de "Melissa", je laisse Martin au fond du parterre pour m’avancer dans une allée. Je me retrouve au cœur d’une poignée de quadragénaires qui s’agitent sur "La fille aux bas nylon" telles des twisteuses énervées. Pas vraiment dans mon élément mais satisfait d’avoir vu l’idole de près, je regagne ma place à la fin du medley. En plein rappel, il quitte la scène après "Jaloux de tout" qui clôt tous ses spectacles. Debout, le public est conquis. La salle se rallume subitement. Je suis hystérique. Nous partons nous désaltérer au Grand Cirque.



19/04/2006

19/04/06 - 03:27

Anne Sicco et moi

Après "Miroirs de La Fontaine", d’Anne Sicco, je laisse Martin devant le Théâtre Sorano pour rejoindre Pascal. D’une armoire, J.-P. sort un petit bidon d’eau de Lourdes. Il en remplit un fond de bouteille d’eau de source en plastique vide qu’il remet à Pascal. Je demande si, avant un plan cul, un lavement à l’eau de Lourdes immunise contre le virus du sida.
Le lendemain, au Sorano pendant "Le Souffleur d’Hamlet", de Michel Deutsch mis en scène par Anne Sicco, le passage intitulé "Le Costume de la reine du Danemark, rendez-vous compte" me fait glousser de rire. L’évocation crue, par la comédienne qui interprète la reine, des pratiques sexuelles du costumier pédé m’a sorti de mon état de circonspection. J’entre peu à peu dans le déroulement des textes successifs qui égratignent les travers du théâtre d’aujourd’hui. Je suis scotché par les comédiens qui enchaînent les caractères avec dextérité. Après la représentation, j’avoue à Martin que j’ai préféré ce spectacle à celui de la veille.



Photo "Le Souffleur d’Hamlet" : Nelly Blaya

16/04/2006

16/04/06 - 03:41

João Paulo Pereira dos Santos et moi

Sur la terrasse du Quinquina, J.-P. propose à Pascal de lui céder à l’occasion un peu d’eau en provenance de Lourdes. Martin me suit jusqu’au Petit théâtre du TNT. Nous n’y croisons que des gays et des veilles dames. Dans "(Peut-être)", João Paulo Pereira dos Santos, l’acrobate, et Guillaume Dutrieux, le musicien, se cherchent et entament une approche homo érotique autour d’un mât chinois. L’acrobate dévoile un torse impressionnant. B. nous attend à la sortie de la salle. Arnaud, David et Pascal nous rejoignent au restaurant du théâtre. Malgré mes efforts pour changer de sujet, B. ne cesse de détailler ses plans culs sinistres de la semaine. Le serveur gay nous offre un verre de manzana pour fêter la fin du festival ¡Mira!. E. rejoint B. au Milk. Ils échangent de précieuses informations sur les mensurations de leurs anciens amants dans la place. À la soirée Golden age du Grand Cirque, ils disparaissent vite dans les sous-sols.
Le lendemain, "The Sex of Madame H", de Rémi Lange et Christophe Marcq, réjouit beaucoup Pascal mais laisse Arnaud aussi bleu que son sofa. Il va se coucher avec son chat et sans son homme. Nous terminons la soirée en riant devant "La Saga des transpédégouines".



11/04/2006

11/04/06 - 14:12

Marta Galán et moi

La grande salle du TNT est en délire. À la fin du "Quijote hip hop", de la Breaker Danni Pannulo Dannertheater Compagny, une poignée de jeunes quittent leur fauteuil pour investir la scène au milieu de la troupe. Ils dansent à tour de rôle un free style improvisé. Je sors revigoré mais les oreilles explosées par les hurlements des beurettes assises derrière moi. L’une d’entre elles n’a cessé de crier son amour pour certains danseurs. Avec J.-P., bluffés par l’incroyable interprétation de "Où sont les femmes" par le Christophe de "La Nouvelle Star", nous terminons la soirée écroulés devant deux épisodes de la saison 2 de"The Simple life".
Le lendemain, Lola m’annonce par mail qu’il renonce à me suivre le soir même à la représentation de "Lola", de Marta Galán. Lorsque j’entre dans le Petit théâtre du TNT avec J.-P., Santiago Maravilla mange des yaourts sur la scène et regarde les spectateurs arriver. Une fois tout le monde installé sur les gradins, il se met à parler de foot, longuement. Il détache ses cheveux longs, enlève son jean et son maillot de foot pour enfiler une petite robe blanche en matière synthétique. Il lèche et suce le micro. Alternant l’espagnol avec le français, il parle de sa vie de femme. Il chante une chanson d‘amour espagnole. Il invite les spectateurs à boire un verre de rhum Crémat alors que trois musiciens jouent des habaneras. Karine me dit qu’elle reste sur sa faim car elle s’attendait à quelque chose de plus trash, à la Rodrigo García comme annoncé dans le programme du festival ¡Mira!.
Le jour suivant, Karine m’écrit dans un mail : « … Je te souhaite une très bonne fin de ¡Mira! Si Marta Galán ne m'a pas transportée hier soir, en tout cas elle m'a encouragée à poursuivre ma soirée à boire du rhum !!! Et Finalement, je suis plutôt restée sur une bonne impression. Bon week-end et à mardi. Bises, Karine ». Plus tard au Petit théâtre du TNT, dans "Machos", de Marta Galán, Santiago Maravilla fait un discours sur Vélasquez pendant que Vicens Mayans glisse une main dans sa braguette et se tripote jusqu’à l’orgasme. Ce dernier se saisit ensuite d’une poupée gonflable qu’il retourne dans tous les sens avant de l’asperger avec le contenu d’une bouteille de lait. Sur un écran géant, la vidéo d’un accouchement en gros plan me met très mal à l’aise. J’ai beaucoup de mal à convaincre J.-P. de fuir le concert épuisant de musique punk qui termine le spectacle. Je lui dis que j’ai préféré celui d’hier. J’insiste sur ma déception de ne pas avoir eu l’occasion d’apprécier le troisième volet de la trilogie, "El Perro", qui s’achève en fête disco.



09/04/2006

09/04/06 - 16:35

Pedro Almodóvar et moi (2)

Lola me décrit la laie aperçue sur l’île du Ramier avec ses marcassins. Il me précise qu’il n’imaginait pas l’imposante stature de ces animaux. Il me dit son intention de créer une association de sauvegarde des sangliers, menacés selon lui par la construction imminente d’un casino sur le principal lieu de drague masculin de l’île. Après "La Loi du désir", de Pedro Almodóvar à la Cinémathèque, je dis à Lola que j’ai été frappé par plusieurs scènes renvoyant à ses derniers films : les retrouvailles de la transsexuelle, interprétée par Carmen Maura, avec un prêtre dans une église sont un condensé de "La Mauvaise éducation" ; la veille par une infirmière du cinéaste plongé dans un coma amnésique est un avant goût de "Parle avec elle". Lola ne cesse de pester contre Almodovar dont les films récents l’ont déçu. Nous prenons l’apéro au Bear’s où un Japonais égaré qui ne parle que l’anglais s’avère fort loquace. Il nous quitte pour se préparer à prendre l’avion du retour vers Tokyo, alors qu’un Anglais installé à Toulouse s’accroche à Lola. Rue de la Colombette, J.-P. nous tombe dessus par hasard, au retour d’un pèlerinage dominical et éreintant à Lourdes.
Le lendemain, Lola me raconte sa nuit rocambolesque avec l’Anglais. Il imagine comment aurait pu évoluer le plan cul si le Japonais avait été de la partie.



07/04/2006

07/04/06 - 15:53

Àlex Rigola et moi

Du Théâtre du Pavé, je sors plombé par la représentation du "Dom Juan ou le festin de pierre" mis en scène et interprété par Jean-Pierre Beauredon. J’explique à Serge que les spectacles que je vois peuvent me donner la pêche ou me gâcher la soirée selon le plaisir ou l’ennui qu’ils m’auront procuré. Je lui fais partager mes interrogations sur les trop petits rôles souvent attribués ici à cet immense comédien qu’est Denis Rey.
Le lendemain, je suis impatient de découvrir "Ricard 3er", d'après "Richard III" de Shakespeare, par Àlex Rigola au TNT. Martin m’avoue qu’il n’a jamais vu ce texte sur scène. Je lui raconte que c’est déjà la troisième mise en scène de la pièce que je vois depuis le début de l’année. Celle-ci est fidèle aux photos du spectacle que j’ai vues. J’ai l’impression d’être devant un épisode de "Dallas". Je reconnais aisément les figures incontournables de la série : J.R., Sue Ellen, Bobby,… . Je suis émerveillé par l’esthétique eighties, par les live musicaux, par l’utilisation de la vidéo en direct. Après une halte au bar du TNT qui n’a jamais été aussi animé, je conduis Martin au Milk. Il me raconte sa soirée bridge de la veille.



02/04/2006

02/04/06 - 04:23

Philip Seymour Hoffman et moi

Dans la grande salle de l’Utopia du centre-ville, je reconnais deux assidus de la Cinémathèque, une folle à lunettes et sa bimbo blonde, amateurs de vieilleries américaines. Au bout de quelques minutes, la projection de "Truman Capote" est subitement interrompue. L’ouvreuse nous explique qu’un technicien qui tentait de faire taire une alarme a provoqué l’arrêt de toutes les projections. En attendant la suite du film, Martin me dit que tous les critiques du "Masque et la Plume" ont encensé le film sur France Inter. Je lui explique que les cinéastes orateurs du "Cinéma l’après-midi", sur France Culture, étaient plutôt partagés. Le film reprend. Je suis peu à peu excité par cette histoire de dépendance entre l’artiste et le criminel dont il a fait le sujet de son livre. Mille pensées me traversent. Pendant la scène de la pendaison, je revois celle de "Dancer in the dark" que j’ai tant détesté. A la fin du film, j’exprime à Martin mes regrets qu’un cinéaste comme Cronenberg ne se soit pas attelé à cette tâche là, confiée à un inconnu nommé Bennett Miller. De retour chez moi, dans un mail, je découvre les photos que Lola a prises de la manifestation du jour.
Le lendemain, je tombe sur Frantz et Gaël à la Cave Poésie avant la représentation de "Acide lyrique". J’explique à Martin que je ne vois ces deux là qu’une fois par an, généralement le jour de la gay pride. Quand la diva s’avance sur la scène, la nostalgie de Maria-Ulrika von Glott me rattrape. Quand le baryton se mue en grande folle, la joie m’envahit. Quand le pianiste vocalise, la stupéfaction me dévore. Plus tard, face à la déco et à la clientèle du Rythmo café, j’avoue à Martin que j’ai l’impression d’être au milieu des années 80 dans un bar gay palois. Nous prenons soin de ne pas nous attarder. Je termine la nuit avec un jeune beur, contre un arbre dans le parc de l’île du Ramier. Il s’occupe de moi et me parle comme dans un film porno.



 

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

ENTENDU

"Minuit/Dix", Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Par Laurent Goumarre, France Culture, 3 juin 2008. (50 mn)

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008