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J'écoute : "DISCO", titres mixés par Eric Kaufman (Sony/BMG, 2008)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Le Coeur a ses raisons"
Je lis : Copi, "Une langouste pour deux" (Christian Bourgois, 1978/1999)
Je cite : «Je pense que Madonna est une grande imposture. C'est une fausse idole. Vous voyez l'épisode du Veau d'or, dans la Bible ? Et bien le Veau d'or, c'est Madonna.», Rufus Wainwright (Têtu, février 2007)
(mis à jour mardi 20 mai 2008 à 05:30)

29/03/2006

29/03/06 - 02:11

Angelin Preljocaj et moi (2)

Dans la voiture en direction de Saint-Orens, Lola ne m’épargne aucun des détails de son dernier plan cul, après la manif du jour, dans les chiottes du centre commercial Basso Cambo. À Altigone, après "Centaures" d’Angelin Preljocaj, il me détaille ses projets belges. Dans "Empty moves (Part I)", je suis frappé par la ressemblance de Thomas Michaux, un des quatre danseurs, avec l’effigie d’Astroboy qui décore son tee-shirt. Au Grand Cirque, Lola me raconte que, dans la salle de sport de son quartier, il fait chaque jour une séance de fitness avec sa copine Maryse sur fond du "Relax" de Frankie goes to Hollywood. J’éclate de rire en imaginant la chose. Plus tard au téléphone, je réveille Joël pour confronter nos visites respectives au sex-club.
Au lendemain de cette conversation qui m’avait semblée détendue, je lis un mail qui me consterne. Joël m’écrit à propos d’un mot que j’emploie comme d’autres utilisent des "voilà" et autres ponctuations linguistiques : « Ton "connasse" était de trop mec. Veille à ce que cela ne se reproduise plus. Pour qui tu te prends Jérôme? Arrête de traiter certains comme s'ils étaient moins que toi ». Dans la soirée, j’accompagne Martin voir "Les Oiseaux" d’Aristophane, mis en scène par Luc Montech. C’est ma première incursion au Théâtre Jules-Julien. Après la représentation, je traîne Martin au Bear’s. Il en sort horrifié par les images d’un film porno qui défilent au dessus du bar. Un peu plus haut dans la rue des Sept-Troubadours, nous nous replions vers le BCV où la triste vulgarité ambiante termine de nous achever.
Le soir suivant au Milk, je suis contraint de revoir mon jugement sur la clientèle qui a gagné en mixité capillaire depuis ma précédente visite. Je bave devant un jeune barman chapeauté comme un cow-boy. Frank se fait dragouiller comme une pucelle par un autre. Arnaud entame son deuxième litre de bière de la soirée. J.-P. se déhanche sur "Ring my bell". B. et Eric nous quittent, le premier pour se vautrer au Ramier, le second au Grand Cirque. Sur le chemin du retour, Christophe hallucine de voir J.-P. s’inquiéter des tarifs pratiqués par les prostituées noires de mon quartier.



27/03/2006

27/03/06 - 17:09

Alwin Nikolaïs et moi

Dans l’après-midi, Joël me fait le récit détaillé au téléphone de son plan cul dans les wc de la gare de Cahors, entre deux trains. Plus tard, j’entraîne J.-P. en catastrophe à Odyssud où "Nikolaïs dance Theater", un programme hommage au chorégraphe américain Alwin Nikolaïs par la Ririe-Woodburry Compagny, tient l’affiche. Les premières pièces ressurgies des années 50 et 60 sont tellement pépères et désuètes qu’elles me calment définitivement de mon hystérie passagère. Pendant l’entracte, je confie à J.-P. qu’à mon goût trop de tissu recouvre les danseurs. La dernière partie du spectacle, plus sensible, me convainc davantage.



25/03/2006

25/03/06 - 03:49

Mathilde Monnier et moi

Dans "Publique" au TNT, Mathilde Monnier est parmi les danseuses qui se déhanchent fougueusement sur la musique de PJ Harvey. Revigoré par tant d’énergie, j’entraîne J.-P. chez moi. Au mépris de toutes les règles de savoir vivre, j’allume la télévision pour suivre vaguement "La Nouvelle star". Il ne semble pas partager mon enthousiasme.
Deux jours plus tard, curieux de découvrir le travail de Mathilde Monnier, Bruno me suit au TNT. Il râle lorsque je lui annonce que nous sommes placés à la première galerie. De nouveau, la chorégraphe est sur scène. Voir le ballet de "frères&sœurs" avec autant de recul me parait fort exotique. Je me souviens m’être beaucoup ennuyé lors de sa diffusion sur Arte en direct d’Avignon, l’été dernier. La caméra était au plus près des danseurs mais je réalise là que je n’avais rien vu ni compris du spectacle.



Photo "Publique" : M. Coudrais

23/03/2006

23/03/06 - 17:29

Alexandre Sokourov et moi

Après "Le Soleil", d’Alexandre Sokourov, je quitte l’ABC intrigué mais apaisé. Je suis curieux de voir un jour les deux premiers volets de cette trilogie sur le pouvoir. Quelques heures plus tard, Jef m’écrit dans un mail qu’il s’est mis à bloguer depuis peu. Il me raconte aussi : «Hier à 14 heures après le boulot j'étais là-bas emmener un bago d'armée (souvenir de mes classes à Cassis, j'avais piqué tout l'équipement) plein de linge à laver et repasser. En l'absence de P. en voyage à Paris la maison est seulement occupée par la cuisinière et une bonne, un gardien jamais là la journée. Toutes les deux adorables m'ont débarrassé pour s'occuper de ça eux-mêmes et m'ont invité à me reposer dans le patio de cette maison magnifique et luxueuse dans un décor classique et raffiné devant un luxuriant jardin remplit des chants et des couleurs d'oiseaux exotiques, seule agitation perceptible en plus de la brise toujours assez forte dans ce quartier, et du ronron d'un groupe électrogène dans le voisinage – coupures d'électricité incessantes ici - mais ça c'est un autre problème africain. Bref me voilà semi contemplatif voire dormeur sur des lits de jardin en fer forgé attendant qu'elle prépare à manger, détente. Elle vint me servir une part de leur modeste repas tié bou yap (riz à la viande) sur plateau et couvert en argent, trop pour moi mais j'ai tout avalé avant de revenir à ma contemplation du jardin. Je ne languissais pas mon ménage à faire en rentrant alors je suis resté jusqu'à 16h30 car plus tard je vais m'entraîner sur la plage face à chez moi, entre 18 et 20h. D'ailleurs hier soir la télé m'a interviewé sur cette plage... Oui je mène une vie à la Dalessandro c'est heureux, j'ai les poches vides mais le coeur plein.»



21/03/2006

21/03/06 - 03:32

Claude Bardouil et moi (2)

Dès le début de "Tailleur pour dames", de Georges Feydeau, mis en scène par Pierre Matras, Claude Bardouil apparaît en habit de domestique. Il s’avère vite que son personnage "en est". Je m’en amuse. Au fil des scènes, la folle se révèle de plus en plus tordue. Je m’en réjouis. Les assauts qu’il exerce sur le personnage du maître de maison interprété par Pierre Matras sont de plus en plus répétés. J’en ris aux éclats. Depuis le troisième rang, aux instants les plus hystériques du déroulement dramatique, je perçois aisément la jubilation des comédiens face aux rires déployés par le public. Claude Bardouil continue de tortiller du cul et je réalise que c’est la première fois que je le vois sur scène interpréter un texte. Je quitte la salle du Moulin de Roques-sur-Garonne aussi ravi et satisfait que B.. Nous terminons la soirée au Grand Cirque.

19/03/2006

19/03/06 - 03:30

Didier Carette et moi (4)

Au Théâtre Sorano, Didier Carette passe dans les allées pour demander aux adolescents nombreux d’éteindre leur portable. J’assiste stupéfait à l’entrée en scène fracassante de Georges Gaillard, façon Line Renaud au Casino Paris. La mise en scène de Didier Carette du "Bourgeois gentilhomme", de Molière, est encore plus débridée que je ne l’aurais cru. J’ai l’impression d’être dans un film d’animation de Tim Burton. Dans le fond de la salle, des enfants rient aux éclats. A la fin du spectacle, la scène de la « turquerie » m’évoque à la fois la partouze de "Twin Peaks, fire walk with me" et le bal vénitien du "Casanova" de Fellini. Plus tard, je montre "Heat", de Paul Morrissey, à J.-P. sur Arte. Il est fasciné par le personnage de la patronne du motel.
Le lendemain, au salon Antic et thé, Jean-Christophe Dardenne m’explique que depuis qu’il a abandonné son activité de libraire pour la condition de simple salarié, il a le temps de prendre l’apéro tous les jours au Quinquina, de sortir régulièrement dans des bars gay dont le BCV, le Bear’s, le Paradise, parfois le Grand Cirque, et de fréquenter les saunas. Il me dit qu’il ne tient pas de blog. Il me quitte pour rejoindre le Quinquina où une amie attend qu’il lui dédicace son roman, "Tofino Beach". Je lui fais remarquer qu’il n’a pas dédicacé mon exemplaire.



Photo : Patrick Moll

16/03/2006

16/03/06 - 13:38

Guillaume Delaveau et moi (2)

Jacques Nichet s’installe dans un fauteuil du petit théâtre du TNT. La salle se remplit très lentement. C’est la première de "Iphigénie, suite et fin". Je suis impatient. Au début de "Iphigénie chez les Taures", d’Euripide, la mise en scène de Guillaume Delaveau ne me convainc pas vraiment. Dès l’arrivée d’Oreste, je suis happé par la scène, suffocante, de la confrontation du frère avec sa sœur, puis par celle, poignante, de leurs retrouvailles. Je suis séduit par Dan Artus, en Oreste. Je souris pendant la fuite d’Iphigénie et Oreste. Je suis surpris par le traitement burlesque de la situation, à la manière d’une pièce de boulevard. Je suis troublé par l’atmosphère qui se dégage du "Retour d’Iphigénie", long monologue de Yannis Ritsos. A cet instant, je suis bluffé par l’interprétation d’Océane Mozas, par la richesse du décor, par la maîtrise de l’espace et de la lumière. À M., je signale que je m’intéresse beaucoup au travail de Guillaume Delaveau dont c’est la troisième création que je vois ici. Il me dit que le texte de Ritsos lui rappelle un peu Proust qu’il est en train de relire. Il m’explique qu’après avoir lu "La Recherche" en anglais, il la lit aujourd’hui en français. Sur un mur, un projecteur diffuse des photos des spectacles programmés dans le cadre du prochain festival ¡Mira!. Je suis interpellé par celles du "Ricardo III" d’Àlex Rigola. J’ai déjà hâte.



14/03/2006

14/03/06 - 19:58

David LaChapelle et moi

Sous la pluie, je traîne J.-P. à la Cave Poésie. Dans le hall, il envoie balader sa mère au téléphone, si bruyamment que tous les spectateurs attablés au bar en rient. L’arrivée inattendue de son ex amant m’amuse beaucoup. Il ne semble pas partager ma joie. Avant le début du spectacle, René Gouzenne serre la main au peu de spectateurs qui attendent. Il prend la parole et raconte la genèse de "Vive Bertolt Brecht !". Il invite tout le monde à descendre dans la salle. Trois jeunes comédiens interprètent des courts textes peu convaincants et des chansons de Bertolt Brecht. Le vieux comédien les rejoint ensuite. Il termine en solo avec un magistral Socrate blessé qui me captive.
Le lendemain, je me rends à la Cinémathèque où est programmé "Rize", de David LaChapelle, dans le cadre du festival Cap’danse. Je suis absorbé et ému pendant toute la durée du documentaire. J’en ressors en sachant désormais ce que sont le strippin’ et le krumping. A la nuit tombée, Lola débarque chez moi pour m’annoncer que son homme vient de le demander en mariage via messenger. Je trouve la perspective de ce mariage si surréaliste que je ne peux pas imaginer la chose possible.



Photo : David LaChapelle

11/03/2006

11/03/06 - 20:11

Gonzalo Heredia et moi

Via ma boite à mails, Lola me suggère de le rejoindre le soir même à l’ABC. Au téléphone, avant de me faire des confidences, il lance : « Surtout ne l’écris pas dans ton blog ». Rue Saint-Bernard, je croise Camille en discussion avec une amie. Lola arrive en courant au même moment que David. Lola lui explique que j’étais présent au resto après sa soutenance de thèse. Il ne se souvient pas m’avoir vu. J’avais passé la soirée à le regarder en parlant de lui avec mes voisins de table. Dans "Ronde de nuit", de Eduardo Cozarinsky, la scène où il est question de Margaret Thatcher nous fait bien rire. Au Tchin-Tchin, à propos de Gonzalo Heredia, j’affirme que Gael Garcia Bernal peut aller se rhabiller illico. Nous expliquons à Lola qui est Philippe Katerine. Nous parlons jusqu’à la fermeture du café. Lola me conduit jusqu’à chez moi. Dans la voiture, il me prévient avant de poursuivre ses confessions : « Je t’interdis d’écrire dans ton blog ce que je vais te dire maintenant ! ». Je l’écoute longuement. A travers le rétroviseur, il repère le manège de trois prostituées noires qui, à tour de rôle, entraînent leur client dans une maison située plus bas dans la rue.



08/03/2006

08/03/06 - 15:17

Bruno Todeschini et moi

A l’ABC, devant Un couple parfait de Nobuhiro Suwa, je suis déçu de ne pouvoir apprécier Bruno Todeschini autrement que filmé dans la pénombre ou de dos. Vient enfin la scène dans laquelle son visage éclaire et envahit l’écran. Je savoure ces instants de grâce. Je repense au film de Patrice Chéreau, Son frère. Lorsqu’il s’absente de l’image, je m’ennuie un peu et j’échoue à me concentrer sur le film.
Le lendemain, assis sur un banc dans le hall du Théâtre Sorano, Georges Gaillard me raconte qu’il a longtemps été enfant de cœur et que le cérémonial de la messe l’impressionnait beaucoup. Il pense que cela pourrait être à l’origine de sa vocation théâtrale. Il m’explique qu’il a perdu brutalement la foi à l’âge de 15 ans. Je me souviens qu’après de longues années à porter l’aube, j’ai moi aussi rejeté tout cela au début de l’adolescence.
Lola m’écrit qu’il s’emmerde un peu à Barcelone : « … je languis de rentrer à Toulouse et de te voir. Vraiment. En plus il fait froid. Albert Londres avait raison. ». Jef me raconte les retrouvailles avec un boy-friend dont je ne connaissais pas l’existence. Il termine : « Je désire ardemment me mettre à bloguer mais encore plus de t'avoir pour parrain et tuteur pour le démarrage, et pour la régularité dans l'écriture... Enormes bisous, je t'aime tant ». Je me surprends à ressentir de la jalousie envers ce boy-friend. Je me demande si je mérite autant d’amour.



02/03/2006

02/03/06 - 03:03

François Sagat et moi

Pendant l’oratorio flamenco de Vicente Pradal, "Llanto por Ignacio Sánchez Mejías" de Federico García Lorca, je m’abreuve du charme latin et juvénile de Juan Carlos Echeverry. A la fin, je suis gagné par l’émotion. Je ne résiste pas à la tentation de me lever avec le public pour applaudir les chanteurs et les musiciens. Je croise K. en attendant B. dans le hall du TNT. Elle m’avoue s’être terriblement ennuyée. Au Grand Cirque, B. disparaît dans les sous-sols. Je montre à Joël le mec qui, une nuit d’automne, m’avait terriblement irrité la muqueuse avec les vibrations de ses godes. Je bave devant l’écran vidéo sur lequel l’incroyable François Sagat déploie sa virilité la plus dure dans une production Citébeur. Je tente d’éviter la Maîtresse dans le dédale des couloirs. Il finit par me tomber dessus, et me voilà contraint de subir encore sa conversation la plus creuse. Il m’explique qu’il a atterri ici avec Joël après avoir fuit l’ennui au BCV.
Le lendemain, B. nous reçoit dans sa maison de la banlieue toulousaine. En guise d’apéritif, il nous fait le récit détaillé de son plan cul de la veille avec le plus beau mec de la soirée dans une cabine étroite du Grand Cirque. Je raconte qu’en début de semaine, J.-P. a discrètement pris quelques photos dans une partouze pour me les montrer.
Devant un parterre de coiffeuses atiffées comme des caniches qui auraient abusé de gel ultra fixant, j’ai l’impression d’être dans un concours d'exposition canine au Milk le soir suivant. Pendant quelques minutes, je reste béat devant le barman dont tout le monde me vante certaines qualités. Las, j’abandonne B. pour rejoindre mon lit.



 

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

ENTENDU

"Minuit/Dix", Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Par Laurent Goumarre, France Culture, 3 juin 2008. (50 mn)

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008