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J'écoute : "DISCO", titres mixés par Eric Kaufman (Sony/BMG, 2008)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Le Coeur a ses raisons"
Je lis : Copi, "Une langouste pour deux" (Christian Bourgois, 1978/1999)
Je cite : «Je pense que Madonna est une grande imposture. C'est une fausse idole. Vous voyez l'épisode du Veau d'or, dans la Bible ? Et bien le Veau d'or, c'est Madonna.», Rufus Wainwright (Têtu, février 2007)
(mis à jour mardi 20 mai 2008 à 05:30)

25/02/2006

25/02/06 - 15:43

Philippe Calvario et moi

Après avoir longuement soutenu sa thèse de doctorat intitulée "Une forme notoire de sexualité secrète : Chronique territoriale du désir entre hommes dans le sud de la France", Lola accède au rang de docteur en sociologie. Le jury lui accorde une mention très honorable avec ses félicitations à l’unanimité. L’auditoire des parents et amis applaudit vigoureusement. Il remercie chaque juré l’un après l’autre. A l’instant où la foule se presse vers lui, son regard semble se perdre dans le vague. Pendant l’apéritif qui suit, Camille me demande si je connais Catherine Ferroyer-Blanchard de Wendy Magazine. G. me montre ses grands-parents et, avec la complicité de V., insiste pour que je goûte aux piments dont il me vante l’exquise douceur et les vertus médicinales. Avant de s’engager dans une longue conversation avec le pasteur de Lola, mon médecin suggère de limiter à un verre ma consommation de whisky pour la soirée, antibiotiques oblige. Au moment de quitter le restaurant, Eric s’inquiète de ma présence : « Où elle est la vieille barbue ? ».
Le lendemain à Odyssud-Blagnac, je m’ennuie ferme pendant la mise en scène de Philippe Calvario du "Richard III" de Shakespeare. Le jeu grimaçant de Philippe Torreton m’agace. Pendant l’entracte, assommé, je dis à Arnaud combien les mouvements de la scène suspendue, qui penche tour à tour vers l’avant et vers l’arrière, m’exaspèrent au plus haut point. Je lui assure que je suis prêt à flinguer la vieille qui, derrière moi, fait autant de bruit avec sa gorge qu’Elephant man. Pendant la deuxième partie, Arnaud s’endort. A la fin, après quatre heures de spectacle, je l’interroge sur son entrain à acclamer les artistes. Il m’assure qu’il était content que cela se termine enfin.



22/02/2006

22/02/06 - 00:44

Philippe Caubère et moi (6)

Depuis Dakar, Jef m’écrit : « Tu m'en tiens pas rigueur chérie mais en guise de nouvelles je te forwarde tels que les courriers dus à ma famille, oedipienne à MORT, qui me harcelait depuis plusieurs jours, aie ! "Mardi 14 h/ Je reviens du boulot et installe internet à la maison seulement aujourd'hui. Je mange puis direction l'aéroport pour récupérer le bagage. (…) Mardi 21h/ Bon, je reviens de l'aéroport, il faut payer à Air France et puis ensuite passer les douanes j'ai rien pu faire sauf m'informer aujourd'hui donc j'y retournerai. (…) Tout va bien, je mange et dors bien, il fait bon malgré un vent terrible mais jouable en scooter, et la poussière en pagaille. (…) Je vais bosser cette semaine avec le costard Paul Smith et les godasses Hugo Boss que j'avais au départ de Toulouse, en scooter avec mon casque made in Taiwan intégral bleue, bien jusqu'à 13 heures, ensuite je rentre me change avec le sweet rouge de papa et repars faire la tournée des nombreux guichets qui s'impatientent de mes tunes depuis mon absence. On rigole bien dans les transports en commun et regarder partout les gens et la ville dans ses vastes étendues, des boutiques d'exposition énormes poussent à vues d'oeil : ici encore tout se développe pour une consommation de plus en plus outrancière, et, comme en France, je n'envie rien de cette démesure. Bon baisers, à bientôt" ».
Au Théâtre Sorano, avant la dernière représentation donnée à Toulouse au terme des trois semaines d’un marathon joué à guichet fermé, Philippe Caubère lit un communiqué de l’Assemblée générale des intermittents du spectacle de Midi-Pyrénées. Il revient sur les raisons qui l’ont poussé à ne pas fait grève la veille, contrairement aux compagnies à l’affiche du TNT. Il quitte la scène. Il réapparaît sous les traits de sa mère. Il interprète Ariane Mnouchkine au volant d’une 2cv, puis lui-même sur le tournage de "Molière". Il termine "Ferdinand", sixième et ultime épisode de "L’Homme qui danse", par une mise en scène de la mort de sa mère. Les applaudissements retentissent. La flamme d’une bougie posée sur la scène scintille dans le noir. Lorsqu’il revient saluer, le public se lève pour l’acclamer longuement. Ses yeux trahissent une certaine émotion.



19/02/2006

19/02/06 - 03:59

Matthias Langhoff et moi

Je rejoins Martin dans le hall du TNT. Dans la salle, un rideau aux allures de voile blanc masque la scène. Dès l’apparition du plateau tournant de "Doña Rosita la célibataire ou le langage des fleurs", je réalise que Matthias Langhoff s’est resservi de l’incroyable structure mouvante utilisée dans "L’Inspecteur général", d’après "Le Révizor" de Gogol, vu au TNT six ans auparavant. Le décor a changé, l’escalier est recouvert de paillettes, et des roses de toutes les couleurs tapissent le sol. Après l’entracte, je m’assoupis un peu sous le poids de la fièvre. Les saluts me réveillent. J’applaudis gentiment. A ma grande surprise, le spectacle continue dans une sorte de pantomime paillarde, du même Federico García Lorca, écrite pour un théâtre de marionnettes. Ce "Petit Tréteau de don Cristobal et doña Rosita" me ravi parce qu’il est question d’un vieil obsédé sexuel porté sur l’amour tarifé et d’une belle qui s’envoie en l’air avec une poignée de jeunes marins au torse nu. Cette fois, la salle est conquise. Après la représentation, les quinze comédiens et les cinq musiciens envahissent le bar du théâtre où je suis installé avec Martin. Sans le vouloir, parce que je n’ose pas dire non, je me retrouve au Grand Cirque pour la troisième fois en huit jours. Dans les sous-sols, je sers de guide à Martin. Il m’avoue n’avoir jamais mis les pieds dans une backroom jusqu’à ce jour.



16/02/2006

16/02/06 - 02:00

Philippe Caubère et moi (5)

Lola souffre d’un mal de dos. En le conduisant chez le médecin, je lui déconseille de poursuivre les plans cul dans les voitures. Je l’abandonne dans la douleur de ses doutes pré-soutenance de thèse pour rejoindre le Théâtre Sorano. Dans le hall, je m’inquiète de savoir si le spectacle est commencé. J’entre dans une salle bondée vingt minutes après le début annoncé de "Ariane", le cinquième épisode de "L’Homme qui danse" de Philippe Caubère. La moitié de la quatrième rangée se lève pour me permettre d’accéder à ma place située en son milieu. A peine installé, j’aperçois la souffleuse rejoindre sa place au bout du premier rang, à droite. La voix off prie les spectateurs « d’éteindre les téléphones portables et de ne surtout pas faire de sms ». Le noir tombe. Le comédien est tellement détendu qu’il se perd en improvisation dès le début du spectacle. Lorsqu’il interprète un chien hystérique, la souffleuse se laisse aller à lever les yeux vers la scène et à rire de bon cœur. Depuis le premier épisode, c’est la première fois que je la surprends dans cet état. Elle s’éclipse dès que retentissent les premiers applaudissements. En guise de salut, Philippe Caubère entame sa longue danse de révérences au public.



14/02/2006

14/02/06 - 18:42

Philippe Caubère et moi (4)

Au Théâtre Sorano, je somnole un peu pendant la première partie de "68, Avignon", le quatrième épisode de "L’Homme qui danse" de Philippe Caubère, peut-être parce que je l’ai déjà apprécié au TNT, il y a quatre ans. Pendant l’entracte dans le hall du théâtre, j’ai l’impression d'être à la fête de l’Huma. Son acharnement à traiter Béjart de pédé me fait rire aux éclats, son monologue du "Cid" m’enchante, son délire d’anticipation politique m’émeut.
Le lendemain après-midi, J.-P. m’explique que les grands tapis couchés sur la scène du Sorano étaient dépareillés. Il se dit choqué par ce détail. Je rejoins E. à la Cinémathèque. Dans "En plein Caubère", des répétitions aux premières représentations, je regarde stupéfait la naissance d’un spectacle. À Avignon, avant la première de "Claudine ou l’éducation", la caméra d’Anne-Laure Brénéol suit le comédien jusque dans sa loge. A la fin de la représentation, pendant le repas, Philippe Caubère explique à son équipe que les spectateurs sont trop éloignés de la scène pour qu’il se sente enveloppé et galvanisé par leurs rires : « Quand on fait l’amour, la bite est dans le trou, pas à plusieurs mètres ! ».



11/02/2006

11/02/06 - 16:58

Jean-Quentin Châtelain et moi

Dans la petite salle du TNT, les invités du Théâtre Garonne et du TNT s’installent : Jacques Nichet et son directeur adjoint, le personnel, les attachées de presse, les journalistes de La Dépêche du Midi, et sûrement quelques spectateurs qui ont payé leur place. Durant le premier quart d’heure de "Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas", de Joël Jouanneau, je suis consterné. La voix et la diction de Jean-Quentin Châtelain me font un effet identique à celui du crissement de la craie sur un tableau noir. Le comédien est seul en scène. Je me remémore l’avoir vu dans "Médée" qu’interprétait Isabelle Huppert dans la grande salle. Je finis par assimiler sa voix. Je suis captivé quelques minutes pendant le récit de la déportation à Auschwitz. Je trouve le texte d’Imre Kertész trop littéraire. Je me dit qu’il aurait dû être adapté pour la scène. Le spectacle me parait interminable. Au bar du théâtre avec Jef, je croise Brigitte Carette avec qui j’échange mes impressions. On parle de Philippe Caubère. Je scrute l’ouvreur qui va et vient. Lola nous rejoint chez moi. Sa thèse dans les mains, il ne nous épargne rien des détails de ses derniers plans cul. Il a mal au dos.



10/02/2006

10/02/06 - 03:17

Philippe Caubère et moi (3)

Après une banale "Histoire extraordinaire de Basile Vincent", de Laurence Roy, joliment interprétée par Pierre Matras à la Cave Poésie, nous longeons le canal du Midi. Je me penche au dessus du trou béant où était autrefois niché le ON/OFF. Avec J.-P., nous repensons encore aux soirées dominicales passées à fouler ce dance floor sur fond de chansons des années 80. Aujourd’hui, nous ne voyons plus qu’une montagne de sable. Pendant le dîner, Jef insiste pour évoquer l’ex que nous avons en commun dont il dit qu’il souffre de schizophrénie.
Le lendemain au Théâtre Sorano, dans "68, Octobre", troisième épisode de "L’Homme qui danse", Philippe Caubère donne à sa mère, qu’il interprète lui-même, le rôle d’une spectatrice. Elle commente le spectacle de son fils en interpellant le public. Des professeurs du cours de théâtre qu’il fréquentait en 1968, il tire des caricatures irrésistibles qui m’évoquent la "Star Academy". Il joue une sombre scène de fist-fucking qui me réjouit mais laisse froid le public. Avant de me coucher, je prépare de la pâte à crêpes devant un épisode de "Sex and the city".



08/02/2006

08/02/06 - 02:51

Ohad Naharin et moi

Lola me fait lire un extrait du pré-rapport de thèse qu’il vient de recevoir. Sa thèse est dédiée à la drague entre hommes en plein air. Il est soucieux car le rapporteur écrit qu’elle ressemble davantage à un travail d’éthologie qu’à de la sociologie. Après "Deca Dance", un best of des chorégraphies de Ohad Naharin à Odyssud, nous rejoignons Maryse à la sortie d’une séance de "Brokeback Mountain". J’approuve lorsqu’elle avoue que le film lui a évoqué "Sur la route de Madison". A deux heures du matin, je marche dans les rues désertes du vieux Blagnac avec Lola. De l’Hôtel de ville jusqu’à La Poste, il règne un calme apaisant.



06/02/2006

06/02/06 - 00:37

Philippe Caubère et moi (2)

Dans "Le Théâtre selon Ferdinand", deuxième épisode de "L’Homme qui danse", Philippe Caubère revisite ses rêves d’adolescent. Dans sa chambre, il se voit recevant la Légion d’honneur des mains de de Gaulle. Pour l’occasion, il a invité Mauriac, Sartre, Johnny, la Pape, et pléthore de V.I.P. de l’époque. Pendant la lecture d’un poème écrit par l’adolescent, de Gaulle se masturbe et éjacule. Ma respiration devient difficile à cause des rires que cela me provoque. Dans le hall du Théâtre Sorano pendant l’entracte, Reynald Rivart me raconte qu’il a vu "La Belgique", les cinq spectacles de la seconde partie du "Roman d’un acteur" de Caubère, à Lille. Il m’annonce qu’il ne sera pas dans la distribution du "Bourgeois gentilhomme" que mettra en scène Didier Carette au mois de mars parce qu’il souhaite se consacrer à ses projets de mise en scène. Il me dit qu’il a vu "Colère!", de Solange Oswald, durant la dernière semaine de représentation au TNT. Il m’assure que le spectacle avait enfin trouvé l’équilibre qui lui faisait défaut jusqu’alors. Après l’entracte, mes vieux voisins de gauche qui n’avaient pas ri une seule fois ne sont pas revenus. Mes vieux voisins de droite supputent qu’ils devaient être papistes et gaullistes. A la fin du "Théâtre selon Ferdinand" située en 1968, Philippe Caubère fait virevolter à bout de bras un long drapeau rouge. Le public se lève pour l’acclamer.



04/02/2006

04/02/06 - 02:09

Ang Lee et moi

Lorsqu’un des deux héros de "Brokeback Mountain" se marie, je repense à mon premier amoureux qui, longtemps après la fin de notre liaison, m’avait invité à son mariage. L’image du corps mutilé laissé dans un fossé m’est insupportable. A la fin du film, mes yeux sont humides. En quittant la salle, j’avoue à Jeff que je n’aurais pas aimé être à la fois hétérosexuel et spectateur de ce film. Dans le café situé à l’angle de la rue Saint-Antoine du T. et de la rue Montardy, je dis à Lola et à Jeff que je m’attendais à une œuvre plus inoffensive. Je leur affirme que "Hulk", du même Ang Lee, est un film sur le coming-out. Lola fait une fixation sur l’incroyable blondeur de la femme de Jack Twist, l’autre héros.



02/02/2006

02/02/06 - 12:28

Stephen Frears et moi

La petite salle de l’ABC est bondée. L’image de "Madame Henderson présente" déborde largement de l’écran minuscule. La première partie du film me met en joie. Je ris beaucoup. La suite m’ennuie. Alors, je passe ma main sur la cuisse de E.. Il tapote ma main avec la sienne. Je chatouille l’envers de son genou avec un doigt. En quittant le cinéma vers le café Saint-Sernin, j’avoue à Jeff que mon idée d’entrer sans payer, pour éviter de faire la queue, était plutôt bonne au regard de la qualité de la projection et du film.



01/02/2006

01/02/06 - 02:47

Julie Brochen et moi

Autour de l’église Saint-Aubin, la neige recouvre les branches nues des platanes. En traversant le pont, je prends soin de ne pas glisser tout en contemplant les berges blanches du canal du Midi. Au guichet du TNT, le garçon me tend les billets : « C’est dans le petit théâtre. Je ne vous indique pas le chemin, je crois que vous le connaissez… ». Je longe les gradins installés de part et autre d’une scène centrale toute en longueur. Assis face à moi, en attendant le début de "Hanjo" de Yukio Mishima, un garçon pose sa tête sur l’épaule de son voisin. Je ne comprends rien à ce texte inspiré du théâtre Nô. La mise en scène de Julie Brochen me paraît trop sophistiquée. Peu à peu, je m’aperçois que des scènes sont de nouveau jouées, cette fois en intégralité. Traduite par Marguerite Yourcenar, la courte pièce, tirée de "Cinq Nô modernes", m’apparaît alors dans sa limpide beauté : « Tragique histoire d’amour d’une jeune démente ; romanesque épisode à la mode d’autrefois dans la gare de … Une jeune et belle fille privée de raison passe ses journées, quelque temps qu’il fasse, sur un banc dans la salle d’attente de la gare de … Elle tient à la main un éventail ouvert. Elle dévisage chaque voyageur débarquant sur le quai, puis retourne chaque fois, déçue, à son banc. Aux questions posées par un journaliste, elle a répondu que son éventail était celui d’Hanjo, une geisha fameuse du temps passé. Un homme dont elle fit naguère connaissance dans une certaine localité échangea son éventail contre celui de cette jeune fille, en guise de promesse de se retrouver dans l’avenir. La fille porte un éventail d’homme, représentant un paysage de neige ; l’amant infidèle a son éventail à elle, orné d’un dessin de belles-de-nuit. Cet homme n’a jamais reparu et la jeune femme délaissée est devenue folle. Elle s’appelle Hanako, et à en croire un employé de la gare, habite chez une dame artiste peintre, Jutsiko Honda, 35, rue X. ». En écoutant les messages successifs de mon inconnu de voisin stockés sur mon répondeur, David prend un air consterné.



 

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

ENTENDU

"Minuit/Dix", Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Par Laurent Goumarre, France Culture, 3 juin 2008. (50 mn)

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008