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J'écoute : "DISCO", titres mixés par Eric Kaufman (Sony/BMG, 2008)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Le Coeur a ses raisons"
Je lis : Copi, "Une langouste pour deux" (Christian Bourgois, 1978/1999)
Je cite : «Je pense que Madonna est une grande imposture. C'est une fausse idole. Vous voyez l'épisode du Veau d'or, dans la Bible ? Et bien le Veau d'or, c'est Madonna.», Rufus Wainwright (Têtu, février 2007)
(mis à jour mardi 20 mai 2008 à 05:30)

30/01/2006

30/01/06 - 00:30

Philippe Caubère et moi

Dans ma boîte à mails, je lis : « Bonjour, je ne comprends pas trop pour mercredi soir. J'ai toujours ton mail, j'essaie ce moyen. Je suis quelqu'un de plutôt timide, réservé, le contraire de ma démarche pour te rencontrer en tout cas. C'est vraiment trop bête, et cela devient ridicule, mais je pense que l'on peut se rencontrer, qu'en penses tu ? Je ne suis pas à Toulouse ce week-end. Je ne te relaisse pas mon tél., je pense que tu l'as. Je ne veux surtout pas te gêner, mais vraiment pas, je pense que je le suis tout autant en tout cas. C'est mon adresse mail au bureau. @ + Christophe ». Je cours vers le théâtre Sorano. La scène est jonchée de tapis. Au début de "Claudine ou l’éducation", premier épisode de "L'Homme qui danse", Philippe Caubère tire un chariot en bois. Allongé sur un petit banc de bois, les jambes en l’air qu’il retient avec ses mains, les cuisses écartées et le cul face au public, il interprète sa mère consultant un gynécologue. Il lui annonce qu’elle est enceinte. Il joue son propre rôle à l’intérieur du ventre, puis sa mère et le médecin pendant l’accouchement. Trois heures et demi plus tard, je contourne le Grand-Rond vers le Canal du Midi. Les premiers flocons de neige tournoient dans l’air. Je raconte à J.-P. que Caubère reconstitue à lui tout seul un concert de Johnny Hallyday au Parc Borelli de Marseille, en 1965, chanteur, musiciens, techniciens, public et V.I.P. compris. Je lui avoue que je riais à ne plus pouvoir ouvrir les yeux. Entre deux crêpes, j’explique pourquoi, sans le prévenir, je ne me suis pas rendu au rendez-vous fixé l’avant-veille chez lui par le fameux Christophe. Au milieu de la nuit, dans un vent glacial et sous la neige, nous longeons la voix ferrée jusqu’à chez moi. Il me laisse vite pour se consacrer à ses occupations ferroviaires.



28/01/2006

28/01/06 - 18:14

Dominique Lagier et moi

B. me traîne au Nouvelles Galeries. Il achète une demi-douzaine de strings Dim et Athena à 0,50 euros pièce. Je lui demande s’il compte les mettre ou les offrir. Sur la route de Roques-sur-Garonne, il m’inflige une halte au rez-de-chaussée du magasin Ikea. Guidés par les panneaux de signalisation, nous traversons le village en direction du centre culturel. Le soir de la première de "La Locandiera", de Goldoni, dans une mise en scène de Pierre Margot, la petite salle du Moulin est à moitié pleine. Pierre Matras s’installe dans le public. J’explique à B. qu’il dirige la compagnie Le Grenier de Toulouse. J’entends son rire au fil du spectacle. Du deuxième rang, je scrute à loisirs les moindres détails brodés sur les costumes créés par Joël Viala. L’apparition de Dominique Lagier et de Florence Marquier en baronnes de pacotille me met en joie. J’observe les mains tremblantes de la première. Je la regarde sautiller avec allégresse, changeant de rôle d’une scène à l’autre. Dans l’"Electre" de Claude Bardouil, je me souviens avoir été frappé par sa voix rauque, son visage sec et ses grands yeux ronds. Sur la route du retour au centre-ville, je donne à B. les dernières nouvelles de mon histoire sans fin avec l’inconnu empressé. Nous terminons la soirée à tourner en rond dans un Grand Cirque désert.

26/01/2006

26/01/06 - 12:40

Jérémie Kiesling et moi

Le téléphone sonne. J’interromps mon repas. Je reconnais la voix de l’inconnu qui me poursuit depuis plusieurs jours. Il me vouvoie. Il m’assure que ce n’est pas dans ses habitudes d’approcher les gens comme il le fait avec moi. Il s’en excuse. Il me demande de me décrire pour s’assurer que je suis bien la bonne personne. Il m’avoue son homosexualité. Je lui propose le tutoiement. J’accepte de le rencontrer, sans conviction. Je lui propose une date, huit jours plus tard. Il termine : « On se rappelle…».
Au Café Rex, la salle est pleine de filles et de pédés trentenaires. J’aperçois E. dans le fond. Je lui fais un signe. Il me fait comprendre qu’il ne souhaite pas braver la foule pour me rejoindre. Un gars monte sur scène avec sa guitare. Il se saisit d’un chapeau fleuri posé sur le micro. Il le chausse sur son crâne. Il se présente comme étant Jérémie Kiesling, chanteur suisse. Je crois avoir vu une photo de lui illustrant un article paru dans un numéro de Têtu de l’année passée. Ses mélodies mélancoliques me touchent. Le public l’écoute à peine. Un léger brouhaha règne dans la salle. Son tour de chant terminé, il passe près de moi pour rejoindre le bar. Le public s’impatiente. Au devant, une armée de lycéennes entoure le mec qui dépucela Arnaud il n’y a pas si longtemps. Il les dépasse toutes d’une tête. Clarika entre en scène. Dans une chanson où il est question de patineurs, je flaire un évident clin d’œil au "Patineur" de Julien Clerc. Plus tard, je reconnais, pour l’avoir plusieurs fois entendu à la radio, un curieux emprunt à "Quand je l’ai vu", de Valérie Lemercier. J’adore la reprise de "Antisocial", autant que celle de "Une femme avec toi", de Nicole Croisille. Je suis surpris, puis conquis par son énergie. Je finis par me lasser de son répertoire aussi limité que répétitif. Elle bloque sur son adolescence, dans les années 80. Quand elle chante "Les Garçons dans les vestiaires", les pédés ne se sentent plus, à commencer par le mec qui dépucela Arnaud il n’y a pas si longtemps.



23/01/2006

23/01/06 - 23:58

João Pedro Rodrigues et moi

A l’ABC, après "Odete" de João Pedro Rodrigues, Lola et Pascal ne cessent de ricaner. Bouleversé, je n’arrive pas à partager leurs rires. Dans un café, ils évoquent la plastique d’un des acteurs en insistant sur son sexe. Je note que son cul n’est pas mal non plus. Dans la scène où il urine nu, de dos, Lola ajoute en blaguant qu’il aurait aimé être à la place de la cuvette. Je leur parle de "O Fantasma", des riches affinités de ce film avec "Odete". J’évoque le garçon qui laisse des messages dans ma boîte aux lettres et sur mon répondeur.
Le lendemain, je rends visite à un ami commerçant. Je lui indique le prénom et le nom de la rue où réside l’individu qui souhaite me rencontrer. Grâce à son fichier clientèle, il me fournit les coordonnées exactes du type en question. Je vérifie que le numéro de portable coïncide bien. Il me renseigne sur sa profession et la nature des services achetés dans l’établissement. Je lui demande des précisions sur le physique. Il le décrit comme grand et maigre. Un client nous interrompt. Après un léger détour, j’arpente la rue Saint-Bertrand depuis l’avenue du Cimetière. Je découvre que l’adresse de résidence de l’inconnu est située dans l’axe de la rue où j’habite.



20/01/2006

20/01/06 - 20:00

Francis Azéma et moi

Au Théâtre du Pavé, dès les premiers vers du "Misanthrope" de Molière, je me sens en confiance. Je suis surpris que le texte me paraisse si familier. Je ne me souviens pas l’avoir étudié au collège, et ce n’est que la deuxième fois que je le vois sur scène. J’en ai vu une mise en scène de la Comédie Française à la télévision. J’aime cette comédie parce qu’elle n’est pas vraiment drôle et qu’il me plaît de me sentir en osmose avec Alceste. A force de fréquenter les grandes scènes subventionnées, je suis un peu mal à l’aise face au décor discount de cette petite salle fauchée. Assis à mes côté, un type ne cesse de glousser en s’agitant, pourtant rien ne me paraît amusant. Les comédiens sont vêtus d’un costume noir pour les hommes et de tenues de soirée rouge pour Célimène. Interprété par Denis Rey, Oronte m’apparaît comme une folle précieuse. A l’arrivée des petits marquis, j’en compte dix, les cheveux graissés au gel et les yeux maquillés. Je me réjouis que le salon de Célimène devienne un dance floor où les jeunes garçons s’agitent. Très vite, je réalise que la mise en scène de Francis Azéma est largement empruntée à celle de Dominique Pitoiset pour "La Peau de chagrin", vue au TNT la saison dernière. Ici, je la trouve très hautaine et un peu réactionnaire dans sa manière de ridiculiser la jeunesse dorée. Sur la longueur, je constate que Francis Azéma dévoile quelques faiblesses dans le rôle d’Alceste. Il n’arrive pas à me convaincre. Je repars un peu fatigué et persuadé que Denis Rey, relégué à un rôle mineur, aurait fait un excellent Misanthrope.



18/01/2006

18/01/06 - 03:10

Georges Lavaudant et moi

Dans le hall du TNT, je fais la connaissance d’une consoeur. Je fais un signe de la tête à J.-P.. Nous nous engouffrons dans la salle. Le rideau se lève sur une longue table hérissée de verres à pied de toutes les tailles, à moitié pleins. Les cinq comédiens de "La Rose et la hache", de Georges Lavaudant, s’agitent. C’est la première fois que je vois Ariel Garcia Valdès sur scène. Les costumes sont si soyeux, les couleurs sont si pures et la lumière si intense que j’ai l’impression d’être au cinéma. Adaptée de "Richard III" de Shakespeare par Carmelo Bene, la pièce est découpée en courtes séquences parfaitement chorégraphiées. Je suis partagé entre l’amusement et la stupéfaction. Le spectacle est encore plus surprenant que ce que j'en attendais. Au bout d’une heure, le public fait un triomphe aux comédiens et au metteur en scène qui est l’un d’eux. J.-P. trouve que les sifflets des lycéens enthousiastes sont un peu déplacés dans ce contexte. Alors que la salle se vide, il me montre un de ses anciens amants. Celui-ci converse avec la personne qui m’a présenté une consoeur tout à l’heure. J’en déduis que le type est sûrement un confrère. J.-P. ne se souvient pas de son nom. Il me dit que le mec lui parlait vulgairement pendant l’acte.
Le lendemain, de retour d’une soirée chez Arnaud et David, terminée à pirater le blog de B. après son départ, je trouve un message laissé sur mon répondeur à 22h13 : «Bonsoir, je suis Christophe. J’ai essayé de vous appeler plusieurs fois, j’ai pas réussi. J’habite rue Saint-Bertrand. On s’est croisé plusieurs fois… cet été, rue Saint-Bertrand par là, et à l’ABC, il y a deux mois. En fait, je ne sais même pas… j’espère que je m’adresse à la bonne personne. Voilà, je voulais savoir si on pouvait se rencontrer, et euh… voilà. Mais il n’y a pas de souci, voilà. Il n’y a aucun problème, si ce n’est pas possible, ou quoi. Voilà, j’ose pas trop parler par répondeur, comme ça. Voilà, j’ai 34 ans, je m’appelle Christophe. Ce week-end, je ne suis pas là donc, ben je rappellerais la semaine prochaine. Voilà, je rentre dimanche soir. Bon, ben j’espère en tout cas que je m’adresse à la bonne personne. J’avais laissé un mot dans la boîte aux lettres, c’est vrai. Parce que je ne savais pas trop, enfin je vous avais vu… un soir, je m’étais garé en même temps que vous arriviez, donc je vous avais vu rentrer dans… c’est pour ça que je vous avais laissé un mot. J’ai vu plusieurs boîtes aux lettres, et j’ai laissé deux mots aux personnes sur lesquelles il y avait un nom, voilà. C’est tout. Sinon, y’a pas de souci. Ben, je rappellerais ou on se rappelle. Bonne soirée, au revoir».



11/01/2006

11/01/06 - 02:02

Solange Oswald et moi (2)

Au TNT, c’est la première fois qu’on me demande de déposer mon blouson aux vestiaires. Devant l’entrée de la petite salle, je lis le programme de "Colère!". Je me demande ce qu’il va bien pouvoir m’arriver. J’appréhende parce que je n’ai pas l’intention de me retrouver à faire du trampoline ou quelque chose de ce genre. Je ne me sens pas prêt à jouer quelque jeu que ce soit. Un comédien interpelle mollement les spectateurs. J’arrive à peine à m’intéresser à ce qu’il dit. Les portes s’ouvrent. Solange Oswald s’engouffre devant moi. La salle est vidée de ses gradins. En son milieu, des tapis roulants tournent à vide. Tout le monde se dirige en troupeau vers l’autre extrémité de la salle. Les gens commencent à faire la queue pour voir à travers les œilletons ce qu’il se passe à l’intérieur d’une structure rouge et close, de forme rectangulaire. Je tourne en rond. J’ai déjà fait la queue au vestiaire et je n’ai pas envie de recommencer. Certains finissent par s’emparer des échelles rouges pendues au mur du théâtre. Ils les posent contre les cloisons de la structure pour voir de haut. Des files se forment devant chaque échelle. Impatient, je tourne autour. Les comédiens du Groupe Merci défilent assis sur les tapis roulants. Ils murmurent des fragments de phrase en s’adressant aux gens : « Ça va ? », « Qu’est-ce que tu deviens ? », … . Je parviens à me hisser en haut d’une échelle. Une jeune femme me regarde. Elle me dit qu’elle m’aime. Elle a les larmes aux yeux. Je suis saisi par son apparente sincérité. Elle poursuit sa déclaration mais je n’entends plus ce qu’elle me dit tant ses yeux m’absorbent. D’abord fasciné, je trouve vite cette situation impudique. Les deux personnes qui m’entourent assistent à la scène. Collés contre moi, ils regardent la comédienne. Je suis tellement mal à l’aise que je tente de me raccrocher à ce qu’il se passe autour. Le noir la fait enfin disparaître. Je descends de l’échelle et me positionne en bas de la case d’à côté. Mon tour venu, je grimpe. Je vois un type tourner en rond en murmurant des banalités. Dans la salle, le défilé se poursuit. Je retombe dans l’ennui. Les spectateurs sont priés de s’asseoir sur des sièges pliants à trois pieds. Les comédiens assurent des performances sur les tapis roulants. Ils parlent du monde qui va mal, de la société de consommation, de la course au progrès. Certains sont ironiques, parfois très drôles, d’autres haussent le ton. Bientôt, je trouve cela un peu répétitif. Je me mets à observer les garçons qui m’entourent. J’ai mal au dos. Je pense à Lola qui n’a pas pu m’accompagner, à sa crainte de s’endormir dans le confort des fauteuils du théâtre. Je lui dirais que cela ne risquait pas de lui arriver. Joël Fesel me fait signe de me lever. Avec mes voisins, je pose mon siège plus loin pour faire de la place. Un jeune boxeur entre en scène. Son corps est sec et ses muscles sont saillants. Ses tétons pointent. Il boxe dans le vide jusqu’à épuisement. Impressionné, je l’observe sans me lasser. Je quitte la salle dès la fin des applaudissements pour éviter de refaire la queue au vestiaire.



04/01/2006

04/01/06 - 17:24

Mes amis et moi (7)

De passage à Toulouse, d’après une photo posée chez moi, C. réalise qu’il a été, à deux reprises, l’amant d’une sommité politique locale rencontrée via minitel dix ans auparavant. Il me précise que sa bite n’est pas très grosse mais jolie. Sur une autre photo, Lola reconnaît un de ses anciens amants. Il aime raconter que la forme de la bite l’obligeait à pratiquer un créneau pendant la fellation. J.-P. me confie qu’il ne se rendra pas à la grande partouze organisée par un de ses amis à l’occasion des festivités du nouvel an.
Le lendemain au téléphone, J. insiste pour que je lui parle de mes derniers plans culs. Je réponds que je vis dans une totale abstinence depuis deux mois. Il me réclame alors des détails sur le dernier plan cul de B. qui débarqua la veille au milieu de la soirée, à la sortie du sauna, l’air épanoui et heureux. J. m’avoue : « Parce que je suis en train de me masturber ».

01/01/2006

01/01/06 - 15:51

Louis Garrel et moi

Dans une salle d’Utopia, avant le début des "Amants réguliers" de Philippe Garrel, je fantasme sur l’hypothétique nudité de Louis Garrel dans le film. Lorsque la chose arrive, je me dis qu’il ne doit pas encore exister de films dans lequel il ne montre pas sa bite. Dans un noir et blanc évoquant mai 68, sa beauté me trouble. Avec ses cheveux bouclés et un peu longs, je lui trouve d’étranges ressemblances avec le Julien Clerc de cette époque. Son échappée nocturne sur les toits de Paris m’inspire des sensations vertigineuses de liberté. Le dialogue avec son grand-père, Maurice Garrel, me bouleverse d’autant plus que je sais qu’il est filmé et probablement écrit par son père, fils de Maurice.
Le lendemain, je trouve dans ma boîte aux lettres une carte glissée dans une petite enveloppe blanche autocollante non close. Je lis ces mots écrits à l’encre noire : « Bonjour, je ne sais si c’est votre boîte aux lettres, j’essaie quand même. J’habite rue St-Bertrand, pourriez-vous m’appeler au 06.16.xx.xx.xx. Merci. Christophe ».



 

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

ENTENDU

"Minuit/Dix", Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Par Laurent Goumarre, France Culture, 3 juin 2008. (50 mn)

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008