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J'écoute : "DISCO", titres mixés par Eric Kaufman (Sony/BMG, 2008)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Le Coeur a ses raisons"
Je lis : Copi, "Une langouste pour deux" (Christian Bourgois, 1978/1999)
Je cite : «Je pense que Madonna est une grande imposture. C'est une fausse idole. Vous voyez l'épisode du Veau d'or, dans la Bible ? Et bien le Veau d'or, c'est Madonna.», Rufus Wainwright (Têtu, février 2007)
(mis à jour mardi 20 mai 2008 à 05:30)

29/12/2005

29/12/05 - 16:12

François Ozon et moi

C’est un dimanche après-midi ensoleillé et froid. Dans l’immense hall du TNT, je tourne en rond. E. n’est pas à l’heure. Las de l’attendre, je finis par m’affaler dans un fauteuil rouge posé face à l’entrée. E. apparaît au moment où je décide d’entrer dans la salle. "Ma Famille" de Carlos Liscano, mis en scène par Michel Didym, est déjà commencé. Nous sommes placés au fond de la grande salle. J’ai du mal à me passionner pour le spectacle. Je ris parfois. Je suis vaguement intrigué par le dispositif consistant à faire interpréter chaque personnage par tous les comédiens. Je pense que j’aurais davantage apprécié cette pièce dans un lieu plus intimiste. E. me propose d’aller manger une glace. La fatigue me pousse à rentrer chez moi.
Plus tard au téléphone, je raconte à J.-P. ma soirée de la veille au Grand Cirque avec Romain, à lui faire visiter les sous-sols, à l’écouter me parler des confidences de sa cousine sur la bite démesurée d’un ex, à lui détailler les spécialités du porno gay, à lui expliquer ce qu’est un sling, à l’entendre me parler de sa copine enceinte dont la libido est devenue trop perturbée à son goût. Fatigué, J.-P. renonce à m’accompagner à l’ABC. Je trouve que Melvil Poupaud est mauvais dans les premières scènes du "Temps qui reste", de François Ozon. Je suis effaré en découvrant la nouvelle tronche de Jeanne Moreau. Je n’arrive pas à entrer dans le film. Pendant près d’une heure, je reste dans la position du spectateur déçu, pas vraiment convaincu par l’histoire qu’on lui raconte. La dernière demi-heure, sublime, me renverse. Je m’abandonne, enfin.



22/12/2005

22/12/05 - 02:34

Tsai Ming-Liang et moi

Rue Montardy, caché sous un bonnet et derrière une écharpe, Pierre m’interpelle. Il me demande si je vais au cinéma. Nous nous installons côte à côte. Il me parle des films qu’il a vus dernièrement, dont le dernier Ozon. Dès les premiers instants de "La Saveur de la Pastèque", je suis rassuré par la capacité intacte de Tsai Ming-Liang à m’étonner. Je reconnais vite Lee Kang-sheng, l’acteur de tous ses films. Je suis étonné par ses capacités physiques à interpréter le rôle d’un acteur de film porno. Le jus de pastèque coule entre les cuisses et sur la poitrine de sa partenaire. Plus tard, je réalise qu’il s’agit de la suite de "Là bas, quelle heure est-il ?" dont les deux personnages se retrouvent par hasard. Cette fois, je trouve que Tsai Ming-Liang rajoute une couche de mauvais goût dans les scènes de comédies musicales qui me rappellent celles de "The Hole". J’aime retrouver son univers, les thèmes qu’il explore sans cesse. Après le film, Pierre suggère de terminer la soirée au Grand Cirque. Je décline l’offre.



20/12/2005

20/12/05 - 01:28

Pascal Rome et moi

Devant l’entrée du petit théâtre du TNT, E. me parle de ses trois ou quatre amants réguliers du moment. Pendant l’attente, on distribue une carte de tarot à chacun des spectateurs. E. me dit qu’il n’a jamais joué au tarot. A l’intérieur de la salle, devant un tube Citroën, nous sommes accueillis par un type fringué comme un curé de campagne en civil. Il se présente comme le responsable du Conservatoire des Curiosités. Juché sur une minuscule estrade branlante, il explique que nous allons voir "La Crèche à moteur" fabriquée naguère par un certain Raoul Huet. J’ai l’impression d’être le seul à rire devant cet homme au jeu incroyablement précis et subtil. Il me regarde ricaner. Je me demande si les autres sont dupes, s’ils se sont aperçus que le spectacle est déjà commencé. Je n’arrive pas à garder mon sérieux. Quand il appelle son assistant un peu benêt, tout le monde rigole. Le type demande au détenteur de l’atout 21 de se manifester. E. ne réagit pas. Je lui balance un coup de coude : « C’est toi ! ». Il regarde sa carte, puis lève le bras. Le public est placé dans les gradins comprenant 78 places. J’entre le dernier. Je m’assieds sur un prie-dieu libre. Une petite femme traîne E. vers moi. « Ben c’est la place du grand ! Tiens, ben met toi là », dit-elle en me montrant une chaise derrière un meuble. Elle installe E. devant moi, sur le prie-dieu. Elle lui demande de faire une quête car il doit mettre une pièce dans le mécanisme qui déclanche le lever du rideau. A la fin, Pascal Rome remercie les spectateurs d’avoir éteint leur télévision et d’être sortis de chez eux pour aller au théâtre. « Les gens » sont invités à partager un verre de vin chaud avec les comédiens. Pascal Rome remet un exemplaire du Petit Cure-yeux, (« magazine à tirage aléatoire et à parution épisodique ») à E. pour le remercier de sa participation. E. est très content de sa soirée. Il s’achète un milkshake au McDo des allées Roosevelt. Il m’offre un sundae au caramel.



19/12/2005

19/12/05 - 01:42

Christine Angot et moi

F. et J.-P. fument devant l’entrée de la Tente du Théâtre Garonne. Le froid me pousse à me réfugier à l’intérieur. Dans "La Place du Singe", Christine Angot est la première à apparaître sur la scène. Elle est habillée en noir. Elle s’approche du public. Elle se tient droite. Elle dévisage les gens. Elle s’installe derrière une table. Elle dit son texte en s’aidant de feuilles imprimées. Mathilde Monnier surgit des coulisses. Elle s’agite dans tous les sens. Elle s’enroule dans un drapeau tricolore. Elle se déshabille. Vêtue d’une petite culotte, elle se tord. Christine Angot évoque la famille de grands bourgeois qu’a fuie Mathilde. Elle parle de sa propre famille, de l’enfant naturel qu’elle est. Elle cite "L’Inceste". Elle raconte la première rencontre avec son père, à 15 ans. Elle détaille la liaison qu’elle a entretenue avec lui. Elle dit plusieurs fois qu’elle a froid. Mathilde Monnier s’est rhabillée. Elle entame un dialogue avec Christine Angot, comme une partie de ping-pong. Au micro, Mathilde Monnier improvise. Christine Angot dit son texte. L’une improvise, l’autre pas. A l’apparition d’un singe, J.-P. se met à glousser. Elles chantent ensemble sur une chanson de Jean-Louis Murat.
Le lendemain, je lis dans un mail du théâtre Garonne à propos de "La Place du Singe" : « Les conditions météorologiques actuelles rendent extrêmement difficile la présentation de ce spectacle sous la Tente des Arènes romaines de Purpan. Pour le respect des artistes et du public, nous nous voyons donc contraints d’annuler les représentations des 15 et 16 décembre ».
Dans sa chronique du numéro de janvier de Têtu, Christine Angot écrit sur le théâtre. A propos de la polémique entre modernité et conservatisme née lors du dernier festival d’Avignon, elle écrit : « […] On va dire que je ne parle que du théâtre de répertoire. Je ne peux tout de même pas parler de moi. Ce n’est pas de ma faute s’ils disent qu’il n’y a pas d’auteur de théâtre alors que je suis là, s’ils continuent de s’accrocher au découpage en situations dialoguées avec des personnages qui se répondent les uns aux autres, comme si dans la vie les gens se répondaient les uns aux autres. "My Dinner with André", au Théâtre de la Bastille par Tg STAN. Tout ça existe, tout ça les gens le voient ou pourraient le voir. Ce n’est pas de notre faute s’ils continuent de regarder ce qui n’est pas intéressant pour mieux se convaincre qu’il n’y a rien. […] ».



17/12/2005

17/12/05 - 16:31

Omar Porras et moi

Peu avant le début de la représentation de "La Visite de la vieille dame" au TNT, Didier Carette s‘installe dans la salle. Grimé en vieille dame, Omar Porras, le metteur en scène, fixe la salle. Le public rit. Plus tard, il braque une lampe torche sur Didier Carette en le nommant. Le public est pris à témoin de la mascarade de justice que la pièce met en branle. Grimé en animateur de show, Omar Porras arpente les premiers rangs. Il s’arrête devant Didier Carette et lui serre la main. Croyant à la fin du spectacle à deux reprises, le public est tellement enthousiaste qu’il applaudit au moindre temps mort. Plus tard, Bruno me traîne au BCV qui s’avère être le dernier bar gay où il faut être vu. Je l’accompagne jusqu’au Grand Cirque. A la vue d’un strip-teaseur qui n’a rien de sexuel, je m’enfuis aussitôt.



16/12/2005

16/12/05 - 01:05

Reynald Rivart et moi (2)

En route vers le Théâtre Sorano, J.-P. me raconte sa dernière technique d’approche de l’hétéro sauvage. Depuis mon siège, je cherche en vain Reynald Rivart dans la salle du théâtre, mais il n’est pas des comédiens qui accueillent les spectateurs et les guident vers leur place. Au fil de la mise en scène de Didier Carette, j’attends l’entrée en scène de Reynald Rivart. L’arrivée du roi des trolls et de sa cour sortis de terre est aussi fabuleuse que dans mon souvenir, lors de la création de ce "Peer Gynt", il y a deux ans. Je cherche toujours Reynald Rivart sans réussir à le reconnaître derrière les masques de trolls. Après l’entracte, il apparaît enfin en costume cravate derrière une paire de lunettes de soleil. Dans la pénombre, il revient vêtu d’un simple pagne flottant et les fesses dénudées, parfaitement rebondies. Chez J.-P., j’évoque mon éventuelle apostasie. Je raconte mon interminable expérience d’enfant de cœur dans l’église de mon village, avec mon frère. Je lui dis que je jubilais d'être comme sur une scène, de servir le vin et d'agiter la cloche.



13/12/2005

13/12/05 - 01:17

Chantal Morel et moi

Dans un coin de la Tente du Théâtre Garonne les deux comédiennes de "Macha s’est absentée" sont assises à la table d’une pièce minuscule dont les murs et les meubles sont en bois. Je sais que le texte est tiré de "Trois sœurs", de Tchekhov. Je ne me souviens plus du détail des autres œuvres qui composent le spectacle de Chantal Morel. Je reconnais un extrait de "L’Iliade" ou de "L’Odyssée" dit par les deux comédiennes. D’autres textes sont interprétés par une voix off qui m’évoque celle de Jean-Louis Trintignant. Je ne reconnais pas les extraits de dialogues de films qui sont intégrés au spectacle. Plus tard, je finis par reconnaître la voix de Sarkozy parce qu’il lit des chiffres qui indiquent, selon lui, une nette chute de la délinquance en 2003 par rapport aux années précédentes. Assis à mes côtés, Wolf glousse bruyamment à l’écoute de ce passage. Je m’ennuis un peu. Le jeu de l’une des comédiennes m’insupporte, alors que celui de sa partenaire m’émeut. L’émotion finit par l’emporter sur l’ennui. Après le spectacle, Wolf me conduit jusqu’à Lola qui revient sur le récit de sa contravention pour franchissement de ligne blanche, un matin de pluie alors qu’il sortait d’un labo d’analyse, à jeun. Comme il n’avait pas ses papiers, il a présenté sa carte vitale. Les flics ont décidé de ne pas tenir compte du fait qu’il n’avait pas encore bouclé sa ceinture. Il assure qu’ils étaient sexy. Cette histoire me fait beaucoup rire.



10/12/2005

10/12/05 - 18:55

Jean-Michel Ribes et moi

A la Cinémathèque, "Femmes", de George Cukor, illumine un dimanche après-midi pluvieux. Devant ce jouissif déballage de méchanceté, de commérage et d’hystérie, je me dis qu’il est dommage que J.-P. ne soit pas là pour apprécier la chose à sa juste mesure. Je pense beaucoup à "Absolutely Fabulous" en voyant ces images tournées en 1939. Je me remémore la réflexion que Jean-Paul Gorce, le conservateur de la cinémathèque, m’avait faite un jour. Il proposait de rebaptisait "Folles", ce film qui lui évoquait le comportement des folles entre elles. C’était la première fois que j’entendais parler de ce bijou trop méconnu.
Le lendemain, avec Arnaud à Odyssud, je vois avec plaisir "Musée haut, musée bas" de Jean-Michel Ribes. Je trouve que l’immense statue masculine qui trône au centre de la scène a un bien trop gros sexe pour une sculpture grecque. Lorsqu’un comédien nu traverse la scène, je comprends alors pourquoi la statue censée le représenter est si bien dotée. Après le spectacle, Arnaud m’avoue avoir trouvé la chose en question « consistante ».



08/12/2005

08/12/05 - 02:08

Jan Fabre et moi

J’arpente le hall du TNT avec J.-P.. "L’Histoire des larmes", de Jan Fabre, débute avec plusieurs minutes de retard. Lorsque le noir est fait dans la salle, les danseurs vêtus de blanc poussent des cris de bébés. Ils sont couchés sur le dos, bras et jambes en l’air. Les hurlements s’éternisent. Plus tard, un homme fait son entrée. Il porte un long manteau de fourrure grise. Face au public, il parle de la naissance de l’homme, de ses larmes et de son urine. Je me demande si quelqu’un va se mettre à pisser comme je l’ai déjà vu sur ce même plateau deux ans auparavant, dans "Jardinerie humaine" de Rodrigo Garcia. Après un premier ballet somptueux, deux hommes grimpés sur des échelles urinent dans des bocaux. Une femme est nue. Au centre de la scène, elle lève une jambe. Un jet liquide est projeté sur le sol. Une autre femme récupère le reste de la pisse dans un grand bocal. Lorsqu’un autre vient se rouler au sol à l’endroit même où elle a uriné, j’entends une femme chuchoter derrière moi. Elle dit à ses voisins qu’elle veut sortir parce qu’elle a « un coup de chaud ». Ils la soutiennent pour descendre les escaliers. Ils sont contraints de la porter avant qu’elle n’atteigne la sortie. L’homme au manteau de fourrure continue son discours. Il explique lourdement ce que nous voyons. Il se répète sans cesse. Je finis par ne plus l’entendre. Un deuxième ballet en forme de danse de la pluie s’avère prodigieux. Le type reprend son interminable tirade. Depuis le début, une femme perchée presque sous les cintres essore inlassablement un bout de tissu. Bardés de grands bocaux de verres multiformes calés dans chaque recoin du corps, des danseurs nus entament une lente parade magnifique. Dans la cohue de la foule évoluant vers la sortie du hall, je croise Eric. Nous échangeons nos impressions. Il trouve que j’ai la pêche.



06/12/2005

06/12/05 - 02:39

Alain Béhar et moi

Sous la Tente du Théâtre Garonne, après "Pentatonique (performance pour cinq interprètes)" de Georges Appaix, Bruno frétille de jalousie devant les fameuses lunettes à montures blanches, siglées Christian Dior, arborées par Simone Dompeyre. Pendant le spectacle suivant, "Des Fins (épilogues de Molière)" d’Alain Béhar, il ne tient plus en place lorsqu’un jeune blondinet tombe le pantalon, et tout le reste. Tour à tour, chacun des comédiens du sexe fort fait de même à un moment ou un autre du spectacle. A chaque fois, la salle remplie de lycéens bruisse d’un brouhaha de consternation. A l’aide d’une note détaillée récupérée à l’accueil, je me guide dans le déroulé des fins de chacune des 33 pièces de Molière présentées dans un ordre rigoureusement chronologique. Je me réjouis d’assister à un joyeux bazar organisé par un metteur en scène qui s’emploie méthodiquement à montrer tout ce qu’on ne voit jamais dans une mise en scène d’une œuvre de Molière. Certains comédiens sont en costume, d’autres ne le sont pas. Le blondinet débarque dans une robe d’époque non ficelé, laissant ainsi découvrir son dos jusqu’à la naissance des fesses, puis jusqu’aux cuisses lorsque la robe glisse de ses épaules. Peu à peu, des spectateurs quittent la salle. Le petit chat mort de "L’Ecole des femmes" est un morceau de viande rouge exhibé du bout des doigts. La salle continue de se vider au fur et à mesure que les fins s’enchaînent sans fin. A la fin du "Malade imaginaire", il ne reste plus que les premiers rangs pour acclamer la troupe. Bruno s’agite frénétiquement en sautillant sur son siège. Dans sa voiture, il m’explique que le spectacle n’aurait eu aucun intérêt si les comédiens ne s’étaient pas déshabillés.



04/12/2005

04/12/05 - 22:35

Hong Sang-soo et moi

Pour la première fois, je vois un film de Hong Sang-soo. A mi parcours de "Conte de cinéma", je me demande ce que je peux bien foutre devant cet écran de cinéma. Je n’ai vu alors qu’une romantique et déprimante histoire d’adolescents en crise. Je ne comprends pas où le cinéaste veut en venir. Dans la seconde partie, je commence à être intrigué lorsque le puzzle prend forme. Je perçois les liens tissés entre les deux parties, en apparence distinctes, du film. Je m’engouffre dans les failles du personnage.



02/12/2005

02/12/05 - 01:56

Pierre Seel et moi (2)

Entre deux averses, je consulte mon répondeur. Dès les premiers mots prononcés par H., je présage à l’intonation de sa voix que de mauvaises nouvelles s’annoncent. Je l’entends évoquer froidement le décès de Pierre Seel, survenu le jour même à l’hôpital. Je ne le rappelle pas. Je monte à l’étage de la maison. Depuis la fenêtre de ma chambre, mon regard se perd dans les acacias battus par le vent. Je m’allonge sur le lit. Je me remémore le jour de la première rencontre avec le vieil homme. H. me l’avait présenté un samedi alors qu’un réalisateur le filmait pour un projet de documentaire qui ne verrait jamais le jour. Hors champ, j’avais écouté toute l’après-midi le détail de ses souffrances. Avec difficulté, il avait raconté les pires humiliations, les horreurs de la torture, la mort autour de lui. Il avait énuméré les multiples obstacles dressés dans son combat sans fin pour la reconnaissance de son statut de déporté homosexuel. J’étais rentré chez moi pétrifié, exténué, vidé. Plus tard, j’avais quelques fois aperçu sa petite silhouette courbée dans la rue Gabriel-Péri. Quand l’occasion s’était présentée, il avait accepté de me recevoir chez lui. Il vivait dans un appartement jonché de tant de papiers qu’on ne pouvait même pas y apercevoir la couleur du parquet. Il avait commenté ce qu’il restait de sa bibliothèque et une vidéo porno qui était rangée près du magnétoscope. Je l’avais suivi jusqu’au fond de l’appartement où il s’était longuement attardé devant une statue de la Sainte Vierge qu’il tenait de sa mère, disait-il. Il m’avait beaucoup parlé de l’ami qui prenait soin de lui. Je me souviens aussi de la lettre qu’il m’avait tendue. Elle portait la signature de Steven Spielberg, « President of Survivors of the Shoah visual history foundation ». Il m’avait offert son livre, "Moi Pierre Seel, déporté homosexuel". Au feutre rouge, il y avait écrit : « à Toulouse / vendredi 05/04/02 / pour Jérôme / Pierre Seel ». Il m’avait dit : « Avant d'être un homosexuel, je suis un déporté ». Je lui avais envoyé le résultat de mon travail. Il me tenait régulièrement informé des suites de son combat. Il me parlait aussi de l’évolution inéluctable de sa longue maladie. Depuis son séjour dans une maison de repos, je n’avais plus de nouvelles de lui. Au début de ce mois, j’ai appris qu’en raison de son état de santé, il n’avait pu se rendre à l’inauguration du Centre européen du Résistant déporté, en Alsace. Il avait été officiellement invité par la Présidence de la République.



 

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

ENTENDU

"Minuit/Dix", Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Par Laurent Goumarre, France Culture, 3 juin 2008. (50 mn)

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008