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J'écoute : "DISCO", titres mixés par Eric Kaufman (Sony/BMG, 2008)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Le Coeur a ses raisons"
Je lis : Copi, "Une langouste pour deux" (Christian Bourgois, 1978/1999)
Je cite : «Je pense que Madonna est une grande imposture. C'est une fausse idole. Vous voyez l'épisode du Veau d'or, dans la Bible ? Et bien le Veau d'or, c'est Madonna.», Rufus Wainwright (Têtu, février 2007)
(mis à jour mardi 20 mai 2008 à 05:30)

31/10/2005

31/10/05 - 02:26

Phil Soltanoff et moi

Au TNT, je sors de "Plus ou moins l’infini", de la Compagnie 111 dans une mise en scène de Phil Soltanoff, assommé par la longueur du spectacle qui ne dure pourtant qu’1h20. J’explique à J.-P. que les acrobaties et les numéros visuels auxquels nous avons assistés sont certes d’une grande originalité et d’une fantaisie décoiffante, mais que tout cela pèche par excès de mécanique trop bien huilée et par faute d’humanité. J.-P. me distrait en me racontant comment, l’avant-veille, il a quitté la dernière partouze organisée par un de ses amis parce qu’il n’y avait que six personnes. Il me dit que la soirée était pathétique mais son ami l’a inscrit sur la liste des invités d’une partouze organisée par un ancien patron de sauna où une trentaine de personnes sont attendues. Je finis par lui avouer ma grande déception après avoir expérimenté deux godes vibreurs chez un collectionneur, le week-end précédent. Nous terminons la soirée devant "Sexe ?", le documentaire de Fabrice Gardel et Sophie Nahum, diffusé l’avant-veille sur Arte. L’apparition de Coccinelle me surprend. Je ne la croyais plus vivante.



29/10/2005

29/10/05 - 17:13

Rodolphe Dana et moi

Sous la Tente du Théâtre Garonne, la Compagnie des Possédés joue "Oncle Vania", de Tchekhov, dans une mise en scène de Rodolphe Dana et Katja Hunsinger. Cette dernière interprète Eléna, sa voix m'est souvent imperceptible depuis le dernier rang des gradins. Je trouve les autres comédiens nettement plus affirmés. Je suis impressionné par des effets de mise en scène, comme cette longue table éclairée par la multitude de bougies dont elle est jonchée. Je me remémore le film de Louis Malle, "Vanya, 42e rue", dans lequel une grande table de victuailles est dressée sur la scène d’un théâtre. La fin du spectacle me rappelle fortement l’adaptation filmée d’Andreï Mikhalkhov-Kontchalovski, vue à la cinémathèque l’hiver dernier. Je m’étais alors un peu ennuyé. Après la représentation, Lola se dit agacé par le filet de voix de la comédienne qui interprétait Eléna.



27/10/2005

27/10/05 - 01:34

Pierre Notte et moi

Au Grand Palais, les rosiers étincelants et les portraits vertigineux de Klimt cohabitent avec les dessins de sexes féminins et humides de Schiele. A la Pépinière Opéra, "Moi aussi je suis Catherine Deneuve", de Pierre Notte dans une mise en scène de Jean-Claude Cotillard, me paraît bien glauque. Je n’avais pas imaginé le spectacle comme cela. Pendant la représentation, je me souviens qu’à l’époque où je fréquentais le Shanghai, dans le décor de marbre noir, un de mes ex. m’avait fait remarquer ma froideur à la Catherine Deneuve.
Le lendemain, dans une exposition parfaitement carrée et pédagogique du Centre Pompidou, j’apprends des tas de trucs sur le mouvement Dada. Mais un article paru la veille dans les pages Rebonds de Libération m’éclaire autrement : « Rendre vraiment hommage à Dada, c'est incendier Beaubourg, le transformer en foire à la saucisse, avec le directeur ivre mort au milieu des marchands. Mais non... En présentant Dada comme un simple mouvement artistique, l'exposition de Beaubourg ne fait rien d'autre que mortifier Dada en le transformant en «culture générale». Que les institutions culturelles s'attachent à ne présenter que le cadavre d'un mouvement aussi vivant que Dada n'est pas sans signification. C'est le signe que tout ce que voulait détruire Dada est toujours et désespérément au pouvoir. », écrit Yann Kerninon.
Le jour suivant, au Festival de films gays et lesbiens avec Pascal, je vois enfin "Vampyros Lesbos" de Jess Franco. Je réalise que ce n’est qu’un vague film érotique comme on en faisait dans les années soixante-dix.
A la cinémathèque, au dernier jour de mon séjour parisien, je m’émerveille devant les extraits des films de Jean Renoir, autant de reflets des tableaux du père accrochés tout près. Plus tard, au Troisième lieu, le nez dans un grand saladier, Arnaud s’inquiète de savoir si j’ai lu Wendy Magazine et vu les photos de la dernière Mort aux Jeunes.



25/10/2005

25/10/05 - 02:34

Le Phun et moi

La nuit est tombée sur l’immense place de l’Europe. Avec J.-P., je fais la queue au guichet du "Train Phantôme", du Phun. L’hôtesse nous propose une « grande peur » ou une « petite peur ». Nous choisissons la première option. On nous indique une autre file. Pendant l’attente, le train tombe en panne. On nous conduit dans l’envers du décor. Le public est partagé en trois groupes. Dans une pièce au décor de boucherie, une sorte de travelo habillé en Blanche Neige est allongé dans une vitrine réfrigérée. Debout, le public observe le boucher réveiller la créature. C’est une femme. Elle tient un cœur près de son visage. Elle se lève. Sur un écran de télévision, se succèdent des images de la méchante reine de Blanche Neige, d’un clip de Britney Spears, des comédiens filmés devant nos yeux par un vidéaste. Le couple se déchire dans des élans excessifs au milieu de la foule. Le public est un peu bousculé dans les va-et-vient. Je ricane. Les autres semblent pétrifiés. Lorsqu’une musique disco retentit, je suis tellement euphorique que je suis à deux doigts de me mettre à danser. J.-P. aussi a du mal à se retenir. Nous sommes hilares. A la fin du tableau, le public est installé dans une cour aménagée en terrasse de café. Un pâtissier et son apprenti entrent en scène. Madeleine, la femme du pâtissier, débarque en tailleur rose. Lui, il tripote son ouvrier par derrière. Les filles se jettent ensuite sur l’innocent. Le vent souffle sur ce cabaret sordide. Les tôles s’entrechoquent. J.-P. me montre un de ses nombreux amants présent dans l’assistance. On distribue des tartelettes aux spectateurs. Les serveurs nous snobent. La patronne se dirige vers J.-P.. Après avoir constaté l’oubli, elle hurle : « Jaaaaaacques ! Ces messieurs n’ont pas été servis ! ». Le pâtissier rapplique avec un plateau. Il me lance tout bas : « C’est vous qui avez appelé ma femme ? ». Alors que je pose ma tartelette sur la table, il s’exclame : « Vous ne la mangez pas ? ». Je porte aussitôt le délice à ma bouche. Il s’éloigne. Je dis à J.-P. que je n’aime pas la tarte au citron. Après le spectacle, il me raconte que son voisin de table lui a proposé de goûter à la sienne.



23/10/2005

23/10/05 - 13:06

Damiaan De Schrijver, Peter Van den Eede et moi

Le vent bouscule la toile de l’immense Tente dressée au cœur des arènes romaines de Purpan. Je n’ai jamais vu le film de Louis Malle dont se sont inspirés Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede pour leur spectacle, "My dinner with André". Un écran vidéo suit le parcours d’un comédien dans les rues de Toulouse, du centre-ville jusque sous la Tente. Une table est dressée sur la scène. Les comédiens s’y installent. Ils jouent pour la première fois la pièce en français. L’apéritif leur est servi, puis une première entrée, et ainsi de suite. L’un parle, l’autre mange. L’un dit son texte, l’autre improvise. Les avions couvrent parfois leur voix. L’envol de l’hélicoptère de l’hôpital tout proche les contraint de s’interrompre. Le public rit de temps à autre. Les plats se succèdent, les minutes s’écoulent, les heures passent. Les personnages poursuivent leur discussion sans fin sur le théâtre, le succès, les voyages, la famille.... Je suis séduit et intrigué par l’originalité du dispositif. Peu à peu, les comédiens flamands fatiguent et leur français trébuche. Une femme est assise sur la scène. Elle fait office de souffleur. Après deux heures de monologue soutenu, le public se lasse. Le repas est interminable. Des lycéennes ricanent bêtement à chaque faute de français. L’humour et les improvisations se sont éclipsés. Je perds le fil d’une conversation de plus en plus théorique. Mes pieds pendent lourdement dans le vide des gradins. Chaque seconde dure une éternité. A la fin, je suis soulagé. Le spectacle a duré 3h15.



21/10/2005

21/10/05 - 01:43

Jacob Tierney et moi

Lola m’a conseillé d’aller voir " Twist", de Jacob Tierney, à l’ABC. Il a précisé : « Mais c’est glauque ! ». Je n’avais même pas remarqué ce film dans la programmation de ma salle favorite. J’y suis allé parce que je suis fasciné par la prostitution. Le film m’a un peu troublé. A la fin, j’ai trouvé la scène de la fellation réellement glauque et même de trop.
Au Saint-Sernin, après la projection, accompagnée par l’orgue de la basilique, du "Fantôme de l’Opéra" de Rupert Julian, j’évoque "Twist". Je signale à Lola la présence dans le café d’un ancien membre du groupe de gays et de lesbiennes qu’il avait fondé à l’université du Mirail, il y a dix ans. Lola parle de contacter tout le monde pour organiser une soirée de retrouvailles. Je lui conseille d’extorquer le numéro de téléphone du garçon. Il ne se souvient plus de son prénom. Il l’interpelle au moment où celui-ci se lève pour quitter les lieux. Il nous dit qu’il est steward chez Air France. Lola lui demande son numéro de téléphone, puis son email. Lola me dépose chez moi. Plus tard dans la nuit, je me dirige vers le parc de l’île du Ramier.



12/10/2005

12/10/05 - 03:09

Chloe Piene et moi

Allongée sur la roche noire du "Stromboli", Ingrid Bergman, radieuse, s’éveille à la lumière de la Méditerranée. « Fin » s’affiche sur l’écran de la Cinémathèque. Bruno fait une brève apparition jusqu’au Capitole avant de tourner les talons. Il pleut et vente sur le Printemps de Septembre ce soir. Arnaud et David me rejoignent. A l’Espace Ecureuil, le labyrinthe de polystyrène de Stéphane Calais ne nous convainc pas. Dans le cloître des Jacobins, le toulousain Won installe sa musique. Le jardin potager baigne dans une lumière bleutée. Installés dans la petite chapelle contiguë, le nez en l’air vers les peintures murales, nous écoutons les vibrations sonores venues de l’extérieur. Passé l’ancien réfectoire devenu hall d’exposition, nous prenons la direction de la Maison éclusière où nous avions toujours été surpris les années précédentes. Dans le dédale des pièces et dépendances, nous ne voyons rien d’inoubliable. Au Bazacle, un pauvre papillon bat des ailes sur trois écrans vidéo, d’autres s’envolent sur un pan de mur. Je constate que le sous-sol est vide de toute installation, ce qui ne manque pas de me décevoir. Nous longeons la Garonne en contemplant les figures projetées sur l’autre rive, à même la façade lisse de l’Hôtel Dieu. A l’Ecole des beaux-arts, nous sommes écrasés par la blancheur de l’œuvre de Gerhard Merz. Le regard des médiateurs est si lourd que personne n’ose poser un doigt sur les murs blancs de la salle d’exposition parsemés de quelques cheveux noirs. Nous trottons sur le Pont-neuf vers la galerie du Château d’eau qui domine la Prairie des Filtres. A l’entrée, derrière le guichet, une hôtesse appuie son stylo sur le papier à chaque fois qu’une personne franchit le seuil. Les portraits clownesques et colorés de Cindy Sherman me laissent froid. Sous le pont, dans la galerie dédiée aux collections de l’institution toulousaine, des autoportraits en vue m’interpellent autrement. Au musée des Abattoirs, des barrissements d’éléphant résonnent sans discontinuer dans la nef. Je m’impatiente. J’entraîne les autres vers les cris. "Blackmouth", la vidéo de Chloe Piene est courte mais elle me surprend. Je me dis qu’elle a peut-être dû passer beaucoup de temps à regarder les films de David Lynch. A la fin de la visite, sur les allées Charles-de-Fitte, nous mettons le nez dans le chantier de ce qu’il reste de l’ancien NYC. Nous nous remémorons l’emplacement du bar, du dance floor, et de la backroom.


04/10/2005

04/10/05 - 01:42

AZT et moi (2)

Sur la terrasse à moitié déserte du Wallace, entre deux averses dominicales, j’écoute François. Il me scrute de ses grands yeux noirs. Je suis un peu mal à l’aise. Pour masquer cela, je tente de le déstabiliser gentiment. J’esquive et me dérobe jusqu’à ce que la fatigue s’installe sous les effets de ma nouvelle trithérapie. Mon regard se perd ailleurs. Une voiture traverse la place Saint-Georges. Je lis « AZT » sur la plaque d’immatriculation. Je suis amusé. Cinq jours plus tôt, mon médecin m’a prescrit une nouvelle combinaison antirétrovirale, la troisième depuis le mois d’août. Sous les effets de la précédente, interrompue au bout d’une semaine, je devenais chaque jour de plus en plus jaune. J’étais furieux de devoir attendre les résultats de l’analyse de sang pour arrêter le traitement. Mon foie n’appréciait pas Reyataz, une antiprotéase que je prenais en remplacement de Ziagen auquel je m’étais révélé allergique. Le médecin m’a lancé : « On dit que la troisième tentative est toujours la bonne ! ». Elle m’a annoncé que mon virus résistait à Epivir. J’en ai pris pendant plus de huit ans. Elle m’a prescrit AZT à la place d’une molécule trop proche d’Epivir. Je suis reparti un peu rassuré de retrouver une vieille connaissance. Je gobe de l’AZT depuis l'âge de 25 ans, hormis une interruption de neuf mois cette année. Les vacances sont terminées.



01/10/2005

01/10/05 - 16:25

Jim Jarmusch et moi

Dans la grande salle rénovée du cinéma Utopia du centre-ville, le générique de "Broken Flowers", de Jim Jarmusch, annonce Julie Delpy, Sharon Stone, Chloé Sevigny, Jessica Lange... Cet été, j’ai revu à la cinémathèque "Dead man" et "Stranger than paradise" au hasard d’un cycle dédié au road movie. Je n’ai pas regretté, à cause de Johnny Depp, de l’humour, de l’aveuglement des personnages face au rêve américain, de la désillusion. Je me rends compte que "Broken Flowers" est un autre road movie, plus féminin et sentimental cette fois. Les actrices se succèdent à l’écran. Je trouve que Sharon Stone a changé, qu’elle a un peu vieilli. Je scrute son visage. Je tente de distinguer ce qui relève de la chirurgie de ce qui relève du travail d’actrice. Je reconnais Frances Conroy, l’actrice qui interprète madame Fisher dans "Six feet under". Pendant le générique de fin, je réalise que je n’ai pas reconnu Jessica Lange.



 

VU

La Nouvelle star, 28 mai 2008 : Ycare chante
Déshabillez-moi

La Nouvelle star, 21 mai 2008 : Ycare chante
Bang Bang

La Nouvelle star, 15 mai 2008 : Ycare chante
Je suis un homme

La Nouvelle star, 7 mai 2008 : Amandine chante
Bad Girls

La Nouvelle star, 30 avril 2008 : Thomas chante
Come undone

La Nouvelle star, 16 avril 2008 : Ycare chante
It's so quiet

La Nouvelle star, 2 avril 2008 : Ycare chante
Le Chanteur

ENTENDU

"Minuit/Dix", Olivier Ducastel & Jacques Martineau. Par Laurent Goumarre, France Culture, 3 juin 2008. (50 mn)

LU

Jarman en son jardin

Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise

Par Gérard Lefort

Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»

Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr

(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.

Libération, mercredi 26 mars 2008