29/06/2005Romain Duris et moiFilmer Romain Duris comme le fait Jacques Audiard dans " De battre mon cœur s’est arrêté " me laisse songeur. Je ne l’ai jamais vu aussi beau à l’écran. Au début du film, mon regard fixe une poignée de poils noirs émergeant de sa chemise blanche entrouverte. J’ai très envie d’en voir davantage. Plus loin, son torse dénudé et velu révèle un corps massif et sculpté par le sport. Dans une autre scène, il est nu, de dos, assis devant un piano dont il tire quelques notes sous une lumière ocre et diffuse.
Dans " Les Poupées russes ", Romain Duris perd tout son potentiel érotique. Il est aussi palot ici qu’il est sexué chez Audiard. Son personnage est désespérant et je m’emmerde dès que l’action quitte Paris. Il n’y a là que des trentenaires qui ne pensent qu’à s’accoupler, convoler en juste noce, puis pondre des mômes. Je sors écoeuré par tant de clichés superficiels et béats, sans parler des effets de mises en scène horripilants. Ces derniers temps, j’en ai un peu marre de voir au cinéma autant de trentenaires pleurnichards, des caricatures de petits bourgeois largués qui n’aspirent qu’à un conformisme ennuyeux. Je suis déjà effrayé à l’idée qu’une suite nous soit livrée dans un lustre ou deux.
Quelques jours plus tard, je ne résiste pas à la tentation de revoir Romain Duris interpréter " La chanson de Lola " dans " 17 fois Cécile Cassard " à la télévision. En pleine nature quelque part au bord de la Garonne, le slip rentré dans les fesses, il chante et danse sous le regard amusé de Béatrice Dalle. Dans le film, elle arpente les allées ombragées du cimetière de Terre-Cabade que je traverse aussi, été comme hiver, assidûment. Filmée par Christophe Honoré, Toulouse n’a jamais été aussi belle et douloureuse au cinéma, saignée à vif au matin du 21 septembre 2001. Les ravages de l’explosion éclaboussent l’écran. Reconnaître Julien Collet dans les bras de Romain Duris me réconforte. Encore étudiant, je m’étais identifié à lui dans " L’histoire du garçon qui voulait qu’on l’embrasse ", de Philippe Harel.
Je découvre enfin " L’Auberge espagnole ". Je suis vite horripilé par la voix-off qui décrit inlassablement ce que l’on voit déjà à l’écran. L’accent catalan me refile une grosse nostalgie de l’Espagne où je n’ai pas mis les pieds depuis un an. Je trouve cet épisode moins catastrophique que sa suite. Je suis même plutôt amusé quand il emprunte les codes de la comédie burlesque. Mais je me demande encore où est passé le Klapisch du " Péril jeune " et de " Chacun cherche son chat ".

25/06/2005Brigitte Roüan et moiChristophe me dit qu’il a été déçu par " Travaux, on sait quand ça commence… ", de Brigitte Roüan. Il me dit qu’il n’a pas ri. Je lui réponds que je me suis bien amusé de mon côté. Je lui raconte que j’avais détesté son premier film, " Post coïtum animal triste ". A l’époque, j’avais trouvé ça insupportable, trop excessif, trop d’hystérie. Autour de moi, les avis étaient très partagés. C’était au Festival de Cannes. Notre jury de sept personnes devait choisir le film français auquel remettre le Prix de la Jeunesse, parmi les premiers et seconds films de réalisateurs présents dans les sélections parallèles. " Post coïtum… " avait recueilli trois voix. J’avais voté pour " J’ai horreur de l’amour ", de Laurence Ferreira Barbosa, qui a finalement reçu le prix. Je n’ai jamais revu " Post coïtum… ". Christophe me dit qu’il ne connaît pas l’existence de " Sa mère la pute". Je lui explique que c’est un film produit par Arte que j’ai vu à la télé récemment, par curiosité. Brigitte Roüan interprète le rôle d’une mère en deuil qui se prostitue pour refaire le parcours des derniers jours de sa fille. Elle veut retrouver les responsables de sa mort. Le film m’a tenu en haleine dès le début. J’en ai été surpris. Je devrais revoir " Post coïtum… ", à la lumière des films suivants.

24/06/2005Mes amis et moi (5)Vendredi soir, en bordure de la Prairie des Filtres, nous assistons au grand bal forró depuis le haut de la digue qui surplombe la scène du festival ¡Río Loco!. Les brésiliens tiennent le haut de l’affiche. Les Fabulous Trobadors et les Femmouzes T. font de courtes apparitions. Dans une "ronde toulousaine" au coeur de la foule, les Bombes 2 bal sont invisibles et inaudibles.
Je rentre chez moi avant la fin de la fête, un peu déçu. Pour me vider la tête, j’ai renoncé à suivre Arnaud, David et Bruno. Romain me rejoint à la Hot Pepper après s’être largement abreuvé à la Pelouse Interdite. Un petit hétéro ivre me donne son numéro de portable dans l’hypothèse où je chercherais un acteur pour films pornos. Sa copine lesbienne m’explique qu’il ne faut pas le prendre au sérieux parce qu’il n’est pas dans son état normal. Romain me raconte qu’un de ses anciens potes a récemment tourné dans plusieurs pornos hétéros. Il est curieux de voir le résultat à l’occasion d’une soirée entre amis où seront projetés les exploits dudit camarade.
Samedi soir, à la Hot Pepper, j’annonce à tout le monde que je veux devenir agent d’acteurs de films X. F. pose aussitôt sa candidature. Il se dit prêt à être testé par mes soins, à ma convenance. Avec J.-P. et Christophe, je fais une fixation sur une lesbienne butch surnommée Casimir à cause de sa façon de danser qui se rapproche étrangement de la démarche du héros de mon enfance.
Dimanche soir, Lola cuisine un poulet au curry qui arrache. Il se rase le torse et se taille les poils sous les aisselles au grand dam de son mari qui ne voit pas l’intérêt de la chose. Il m’entraîne au Grand Cirque avec Eric. Sur place, je leur explique que je ne supporte plus les endroits à pédés parce que c’est le quatrième soir consécutif que j’y traîne. Dans Je magazine, je leur montre la photo du garçon qui s’est divinement occupé de moi ici, le mois dernier. Je dis au revoir à Lola sur le trottoir du boulevard Riquet. Il part faire ses valises avant de s’envoler pour Frisco. Il m’a dit qu’il n’avait pas lu les " Chroniques de San Francisco ".

20/06/2005Reynald Rivart et moiSur la scène du Théâtre Sorano, Reynald Rivart joue "Le Cardinal", d’Eduardo Pavlovsky. La mise en scène de Gilles Fossier est mal foutue, ennuyeuse. Je vois le spectacle pour la deuxième fois, à un mois d’intervalle. Une note distribuée aux spectateurs explique que le texte est un brouillon, jamais joué sur scène. Je suis au premier rang, c’est une chance car je suis là pour apprécier le comédien. Tout au long de la pièce, je ne vois que lui. Quand il enlève son habit rouge de prélat, il découvre de longues jambes, des mollets fins, des cuisses musclées. Il porte un petit short gris moulant, un court et épais débardeur qui laisse entrevoir son nombril. Les poils de son torse et de son ventre sont taillés. Ses bras dénudés sont légèrement bronzés. Ses lèvres et ses ongles sont teints en rouge. Son crâne est rasé, ses jambes aussi, je crois. J’ai remarqué Reynald Rivart dans ce même théâtre, il y a trois mois. En travesti, il ouvrait "Homme pour homme, l’enfant d’éléphant", de Brecht, mis en scène par Didier Carette. Plus tard, quand j’ai appris qu’il jouait "Le Cardinal", j’ai éprouvé la nécessité absolue de le revoir sur scène. Après avoir assisté une première fois au spectacle, je me suis arrangé pour le rencontrer. Je suis arrivé au rendez-vous, sur les allées de Brienne où le canal du même nom rejoint la Garonne, en même temps qu’une vieille voiture. Elle s’est garée devant l’entrée de la Maison éclusière, il en est sorti. Entre deux séances de répétition, on s’est assis à la terrasse d’un café. Son regard clair faisait écho à un ciel irradié de lumière. Je me suis dit que j’avais de la chance d’être en face de lui. La chaleur était estivale. C’était le début de l’après-midi. Il portait une grande écharpe pour se protéger d’un vent encore frais. Avec les comédiens de la compagnie Jean-Séraphin, il s’apprêtait à se lancer dans "24H" de lecture pour le Marathon des mots. Bien que j’apprécie le curieux décor de la Maison éclusière, je n’étais pas allé le voir. Il m’a dit qu’il avait mis en scène "La Trilogie" de Dario Fo, au Grenier théâtre. Sur le chemin du retour, j’ai réalisé que j’avais vu ce spectacle trois ou quatre ans auparavant. Je l’ai rappelé pour le lui dire. Il m’a invité à assister à une démonstration devant des professionnels de sa méthode de travail axée sur le corps. Je n’y suis pas allé, faute de temps. Je dis à tout le monde que je suis amoureux de lui.

16/06/2005La gay pride et moi (2)Samedi, je suis épuisé. Je rentre de la campagne où j’ai à peine eu le temps de récupérer de tant de nuits trop courtes. J’y serais bien resté dormir tout le week-end. C’est le jour de la gay pride, mais je n’ai pas envie de voir qui que ce soit. Bruno et Joël cherchent à me joindre depuis la veille pour planifier la soirée. Echaudé par les deux éditions précédentes qui furent des fiascos, je me force pour aller voir ce qui se passe en ville.
Je rejoins la marche à l’entrée de la rue Alsace-Lorraine. Alain et Ronald sont les premières connaissances que je croise. Domi est venu avec son frère. Jean-Christophe a mobilisé une armée de pom-pom-boys affublés de tee-shirts à l’effigie de son commerce. Place du Capitole, je papote un long moment avec Michel. Il est venu de Biarritz où il dit s’ennuyer beaucoup l’hiver. Depuis la décapotable Hot Pepper, Olivier nous tend une cannette d’energy drink ciglée de la fameuse soirée. Du char du Bear’s, des gadgets jaillissent vers la foule comme dans une caravane du Tour de France. Pendant les discours des organisateurs, de toute façon inaudibles, les agitateurs gays du collectif Q continuent de hurler dans leur misérable porte-voix. A l’heure de la minute de silence à la mémoire des victimes de l’épidémie de sida, ils foutent le bordel, sans complexe. Je prends soin d’expliquer à tous mes interlocuteurs que ces gens ont mis la gay pride locale au plus bas l’année passée. La marche se remet en branle. Sur le char de tête, à la montpelliéraine, Stéphane Corbin est un poil trop hystérique à mon goût. Sur un trottoir de la rue d’Alsace, un vieux passant crie au fascisme. Arnaud, David et Bruno font une brève apparition. Bruno a chaussé une paire de lunettes de star hollywoodienne ménopausée. Sur les quais de la Garonne, Joël surgit de nulle part. Place de la Daurade, Arnaud, David et Bruno sont déjà attablés à la terrasse d’un limonadier. J.-P. et son acolyte font le tour des stands. Comme Bruno, il flashe sur un peignoir Men-eXpress très coloré. Au stand d’Act up, je me fournis en documentation médicale en écoutant Guy Molinier me parler du démantèlement de l’hôpital de la Grave. Deux tentes plus loin, Christian le Bars souhaite connaître mon avis sur sa mise en scène de textes de Walter Benjamin lus par René Gouzenne et Anne-Marie Camus, à la MJC Roguet la semaine dernière. Je n’ose pas lui dire que j’en suis sorti assommé par l’ennui et par l’absence de climatisation. Il me demande si je n’ai pas trouvé cela trop long, comme certains le lui ont fait remarqué. Je lui confirme la chose. J’évite soigneusement l’étal de Mec’s Magazine. Au stand de l’Auberginal, un dessinateur du Tarn-et-Garonne me confie son premier album de bande dessinée gay. Didier Genty me dit que Hussein Bourgi a compté plus de 2000 personnes dans la manifestation.
Je quitte les lieux avec Hervé. Nous prenons l’apéritif à l’Almodo’bar. Il me raconte son séjour à Singapour où il s’est tapé 14 personnes, dont un travlo et une fille, en 20 jours. Il me dit que les blonds aux yeux bleus et à la peau blanche y sont l’idéal masculin. Il veut y retourner dès qu’il le pourra. Je rentre chez moi rassasié, heureux de mon après-midi et du succès de la marche. Tous les sourires croisés m’ont donné la pêche, mais j’ai besoin de faire une pause. Je dédaigne les propositions de dîners au restaurant. Je prends une douche et j’ingurgite un énorme plat de pâtes pendant que Jeanne Mas chante " En rouge et noir " sur TF1.
Je pars retrouver Joël à l’Almodo’bar. Sur le chemin, je croise B. qui me propose de m’y accompagner après avoir reconduit sa cour les uns après les autres chez eux. Arrivés sur place, Joël n’est plus là. Je le retrouve devant la porte des chiottes de la Hot Pepper, au Kléo. Il y fait une chaleur étouffante. La foule se densifie à chaque minute. Comme de coutume, B. me lâche vite pour aller s’encanailler ailleurs, sur l’île. Je papote longuement avec Alain et Ronald au frais, sur le sable blanc en bord de Garonne. Je remarque que Sicklysweet est dans la place. Je me fais déposer devant le Grand Cirque. A l’entrée, je félicite Philippe pour son char. Je lui certifie que c’était le plus beau de tous.

14/06/2005La gay pride et moi (1)En 1995, date de la première gay pride toulousaine, je marchais devant, sous la banderole de tête. C’était ma première gay pride. Je m’étais retrouvé là parce que le groupe de pédés et de lesbiennes que je fréquentais à la fac avait décidé d’initier l’organisation d’une marche à Toulouse. Ma contribution avait consisté à coller des affiches dans les cinémas et les sex-shops. C’était la première fois que je mettais les pieds dans un sex-shop. C’est à cette époque que j’ai rencontré Lola. Il présidait à tout cela et rayonnait de toute sa colère. Cette poussée militante n’a pas perduré. Je suis devenu un lecteur de Têtu, superficiel et léger. Mais depuis cette époque, je ne rate jamais une gay pride à Toulouse et je m’emploie le plus souvent, du mieux que je peux, à être out. Dans mes jobs successifs, mes collègues ont toujours raffolé de mes tee-shirts Têtu. Ma grand-mère les adore aussu même si elle n’est pas en mesure de décrypter le message.
12/06/2005Olga Stolpovskaya, Dmitri Troitsky et moiJ’attends devant l’ABC. Lola arrive. Il salue un mec et l'invite à se joindre à nous dans la salle. Nous voyons " Je t’aime toi ", film russe d’Olga Stolpovskaya et Dmitri Troitsky. Lola et moi rions beaucoup. Les acteurs sont charmants, mais pas seulement. J’y retrouve la fraîcheur et l’enthousiasme de certains films indépendants américains des années quatre-vingt dix qui abordent l’homosexualité, avec tout ce que cela comporte de didactique, il s’agit du premier film gay russe. Il en dit long sur l’occidentalisation galopante de cette société. Surtout, il plane là une étrangeté nonchalante, quelque chose d’insaisissable, d’un peu illuminé. Après la projection, le troisième type part en courrant rejoindre le foyer conjugal. Je regarde Lola ingurgiter un sandwich sur une terrasse du boulevard de Strasbourg. Il a raffolé de ce qu’il vient de voir. Cela lui rappelle une aventure teutonne. Il me parle de son séjour imminent à San Francisco. Nous finissons la soirée au Grand Cirque. Une demi-heure avant la fermeture, je laisse Lola engager la conversation avec une de ses connaissances. Je m’enfonce dans les sous-sols. J’ai juste le temps de sucer un beau blond qui, à la lumière de sa cigarette rougeoyante, venait de s’exciter devant trois mecs en train de baiser dans une backroom. Il y a quelques années, j’étais tombé sur ce même mec au hasard d’un réseau téléphonique bon marché. Je m’étais rendu chez lui, tout près de la caserne Pérignon. Ce soir là aussi, il avait jouit sans tarder.
Le lendemain, Lola m’envoie un mail énervé contre la critique, récupérée sur internet, de "Je t’aime toi" parue dans Télérama. Le soir, un message de Joël m’annonce qu’il a croisé Lola au cinéma. Il est retourné montrer le film à son homme et à Eric, son acolyte.

05/06/2005George Lucas et moiDevant " La Revanche des Sith ", de George Lucas, je suis consterné qu’on puisse filmer une des scènes clés de l’histoire d’une manière aussi pitoyable. Il s’agit de l’intronisation du jeune Anakin par Palpatine, au moment où ce dernier le baptise Darth Vador. A cet instant, les gestes, les regards, les dialogues sont appuyés et pesants, comme dans un soap-opéra. Je suis scotché à mon fauteuil par ce qui suit : les multiples combats au sabre, les décors somptueux de planètes lointaines, les envolées lyriques de la musique, la fascinante transformation physique de Vador, et l’émouvante naissance des jumeaux. J’ai l’impression d’avoir bu un cocktail dans lequel on aurait agité des zestes de Shakespeare et de Wagner avec la scène finale de " Gone with the wind ". C’était bon, mais light, et surtout trop court. J’ai beaucoup aimé ce film, mais je serais bien resté une demi-heure supplémentaire à assister aux mutations psychologiques d’Anakin. Cela méritait d’être approfondi. Je trouve cette histoire de rêves prémonitoires un peu cavalière. Je sors frustré, bien que j’estime que c’est l’épisode que je préfère des deux trilogies. Je me heurte à Arnaud et à Joël. Ils ont plus ou moins gobé la chose sagement, comme des consommateurs dociles de Coca Cola.
Dimanche, j’écoute " Le Masque et la plume " sur France Inter. Eric Neuhof trouve que l’esthétique de " La revanche des Sith " est d’une telle laideur qu’elle lui rappelle les décors épouvantables des restoroutes des années 60. Il dit que c’est l’histoire d’un ado qui s’ennuie dans un monde aseptisé et asexué, que c’est le meilleur film de la trilogie. Elizabeth Quin explique que c’est un drame oedipien sur la castration. Elle dit que Hayden Christensen joue comme Lauren Bacall, et que le scénariste est un manchot parce que tous les personnages, sauf Palpatine, sont manichéens et inexistants.

01/06/2005Gus Van Sant et moiDans " Last days ", de Gus Van Sant, il y a deux plans que je trouve audacieux. Ils sont la répétition de deux autres plans, sans l’être tout à fait. Je les perçois comme la répétition des mêmes gestes, à des moments distincts de l’histoire. Sur l’écran, je vois aisément qu’il s’agit en fait de prises différentes de la même scène. Une de ces scènes montre le héros quitter la maison côté jardin, en courant. La caméra le suit jusqu’à ce qu’elle se fixe sur un morceau de verdure. Le garçon disparaît alors du champ. La scène se termine sur ce gros plan, fixe et interminable, d’une haie verte. Les feuilles frémissent. La caméra tourne, sans bouger.
Quelques jours après avoir vu " Last days " à l’ABC, je revois " Elephant " à la Cinémathèque. J’arrive en plein générique. La projection est chaotique. Le projectionniste fait toujours le point alors que le générique est déjà terminé. Après la deuxième scène, le film redémarre au début du générique. Cet incident aurait pu paraître quelconque dans tout autre projection. Il prend une couleur particulière dans le cas de ce film de Gus Van Sant parce qu’il y a une poignée de scènes répétées plusieurs fois. Elles sont filmées sous un angle différent à chaque fois. Le film saute au bout d’une heure. La salle est éclairée. Pendant l’interruption, une femme qui avait balancé jusque là de multiples " Chut ! " à ses voisins, se lève avec fracas en leur reprochant de parler sans cesse, qui plus est pour dire toujours la même chose. Elle part en annonçant qu’elle va se plaindre.

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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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