31/05/2005Têtu et moi (2)Samedi, à l’inauguration du Bear’s, le libraire s’étonne que je ne sois pas au Grand Cirque. Lorsque la soirée commence à prendre la forme d’une troisième mi-temps de rugby, B. et moi prenons la fuite vers le Grand Cirque. Soirée Têtu/Plaquée Or oblige, le rainbow flag flotte sur le boulevard, au dessus de l’entrée. Le hall est jonché d’affiches rouges à l’effigie du magazine. La soirée n’est pas encore commencée. Julian est aux platines. Je me demande encore où j’ai bien pu le croiser avant de l’avoir vu ici. A entendre la musique qu’il choisit, j’imagine que j’ai dû l’apercevoir plus d’une fois au On/Off période gay. Dans les chiottes, je pisse en lorgnant les affiches " Têtu 10 ans " collées au mur. Dehors, B. s’accroche à un type pas sexy du tout. Il disparaît aussi sec dans les sous-sols. J.-P. me harangue depuis le patio où il est attablé avec sa langue de pute academy. Je me joins à eux. Il y a une folle camp stupide et une crevette cleptomane d’origine parisienne. J.-P. dit : « Ca me fait plaisir parce que je ne suis entouré que de gens que j’aime ». La foule envahit vite les lieux et empiète jusque dans le patio. Têtu attire les tapettes comme la merde attire les mouches. Certains traînent dans ce genre de soirées depuis presque aussi longtemps que moi. Sur son téléphone, J.-P. me montre la bite de son mec en photo. Ce dernier l’a prise lui-même alors qu’il urinait. La musique est excellente. Quand J.-P. met les voiles, au lieu de le suivre chez lui, à l’autre bout de la ville, je préfère descendre à la recherche d’un amant. En bas, les tapettes tournent, tournent. Elles n’en finissent pas de tourner. Moi, je voulais juste un amant. A l’aube, je rentre bredouille.

29/05/2005Jacques Nichet et moi (2)Avec E., je suis au deuxième rang de la grande salle du TNT. C’est la première représentation de "Faut pas payer", de Dario Fo, mis en scène par Jacques Nichet. Devant moi, une fille rit tellement qu’elle perturbe un peu ma perception du spectacle. Elle perturbe un peu tous ses voisins. A côté d’E., un pédé se plie en deux. Il ne rit pas, mais il émet des gloussements qu’il étouffe en plaçant sa main devant la bouche, comme s’il était impoli de rire sans retenue. La salle est écroulée de rire. Je ris à gorge déployée. A la fin de la représentation, Christelle me dit : « A force de voir des trucs incompréhensibles, ça fait du bien de voir une pièce que j’ai comprise du début à la fin ». On parle des comédiens. Elle me demande ce que j’ai pensé d’"Electre". Elle ne l’a pas vu. Dans le hall du théâtre, je suis fasciné par l’installation d’un artiste qui projette sur des écrans de télé ses prestations dans des jeux télévisés.
24/05/2005Yolande Moreau et moiDans " C’est magnifique ", Yolande Moreau avait irradié la scène du Théâtre Sorano de son regard démesuré et de sa mystérieuse beauté. Le spectacle de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff était tout entier construit autour d’elle et de son personnage, autour de son grand corps, de sa présence inouïe, de ses gestes gauches, de sa voix aiguë, de son chant fluet, de sa féminité évidente et de son talent fou. Je ne la voyais plus seulement à travers le prisme restreint de la télévision, elle était là. A la fin, je m’étais levé comme les autres pour l’applaudir avec la troupe. C’était il y a une dizaine d’années.
Je ne suis pas allé voir " Quand la mer monte " au moment de sa sortie en salles. Je me suis décidé lorsque Utopia a programmé le film après les César. Le printemps était déjà là, je n’ai pas regretté de m’être m’enfermé dans une salle de cinéma par ce dimanche après-midi ensoleillé. Yolande Moreau est filmée sur une scène, pendant son spectacle. Elle porte un masque et ses bras sont teints en rouge. Elle joue une tueuse, parce que les histoires d’amour finissent mal. Un jour, elle rencontre un homme sur la route, entre deux théâtres. Sur l’écran, Yolande Moreau est amoureuse. Entre la réalité de la scène et la fiction de la vie, je n’ai pas fait la différence. Tout se confondait. Je me suis laissé porter par les élans amoureux de l’actrice de cinéma. J’étais fasciné par les tirades cyniques de la comédienne de théâtre. J’étais ému de percevoir tour à tour dans ses yeux le reflet du bonheur d’aimer puis la nostalgie d’un amour impossible.
La veille, dans un sous-sol poisseux, un garçon ne m’avait pas seulement mis sa bite dans le cul. Il m’avait aussi donné un peu de lui. Ses caresses semblaient vouloir me retenir jusqu’à l’aube, j’avais éprouvé du bonheur d’être dans ses bras. En remontant vers la lumière, j’avais évité de me retrouver seul avec lui. Deux semaines plus tard, j’avais croisé son regard dans un bar où je m’étais aventuré avec E. avant une séance de cinéma. Lorsque nous y étions retourné après, il était encore là, aussi seul. Puis il avait disparu sans que je le remarque. Je ne l’ai pas revu à mon retour au Grand Cirque. Là bas, personne ne m’a pris dans ses bras depuis.

11/05/2005Séverine Bordes et moiBruno m’accompagne au Théâtre Sorano. Dès le début de la représentation d’"Electre", de Sophocle, mis en scène par Claude Bardouil, une femme se met à ricaner, glousser et chuchoter bruyamment à sa fille que tout ceci est ridicule. Au bout d’un quart d’heure, elle se lève et conseille aux spectateurs de partir. Accompagnée d’une cascade de « Chut ! », elle quitte la salle avec sa fille, annonçant qu’elle n’est pas prête de revenir. Sur scène, Séverine Bordes se retourne vers cette femme qui claque la porte pour lui hurler la rage d’Electre : « Lââââche ! ». Une nouvelle fois, je prends le spectacle en pleine gueule. J’en sors heureux. Je suis bien décidé à profiter du reste de la soirée. Au milieu de la nuit, dans les sous-sols sombres du Grand Cirque, je libère enfin ma libido qui languissait depuis trop longtemps. Derrière un simple rideau, je me donne de tout mon être au sexe dur et généreux d’un garçon fort et sensuel qui semble être taillé sur mesure pour mon corps et pour ma soif.

08/05/2005Mes amis et moi (4)A l’heure de l’apéritif, une scène de la vie de couple se déploie devant nous. David et Arnaud viennent de s’abonner amoureusement à PinkTV, mais ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur laquelle des machines à laver (le linge ou la vaisselle) mettre en branle avant l’autre. La négociation est d’autant plus complexe que : 1) le système de programmation diffère d’une à machine à l’autre, 2) elles ne doivent pas laver de concert. Plus tard, devant le film de Titof ("Ti’Touch"), Pascal émet des réserves sur le fait que deux des acteurs en action soient grimés en anges et portent des ailes. « Une grave faute de goût » à son sens, lui qui est persuadé que les anges miniatures qu’il a soigneusement disposés dans sa chambre à coucher veillent sur lui. Le lendemain après-midi, sur la terrasse du Quinquina, je suis tout fier d’annoncer à mes amis que j’ai reconnu le sosie de Stéphane Bern qui vient de passer et qui est la star de mon quartier depuis qu’il a eu les honneurs de TF1. Le soir même, à la Halle aux Grains avec E., au concert des King’s Singers, je suis encore plus fier d’être placé au 5e rang du parterre, devant le journaliste de La Tribune du Gers qui est derrière moi. A l’image des défilés de mode, je me demande si la côte d’un journaliste se mesure au nombre de rangs qui le sépare de la scène, ici aussi.

05/05/2005Claude Bardouil et moiCe soir-là, il y a peu de monde dans le hall du théâtre Sorano. Claude Bardouil me serre la main. Il me dit qu’il a un peu peur. Dehors, le grand parking délimité par les allées Jules-Guesde est fermé, des hommes s’affairent autour de voitures de sport. Il fait une chaleur estivale, je transpire. L’attente se prolonge, je suis impatient. Les créations collectives de Claude Bardouil ont changé mon regard sur le théâtre. Il y a trois ans, j’étais sorti euphorique des "Innocents". Je me souviens en avoir parlé à tout le monde pendant plusieurs jours. J’avais pris une claque. Cela ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu jusque-là, mais je n’avais pas vu grand-chose, alors. Enfin, il invite tout le monde à entrer dans la salle. Il prend la parole pour demander de ne pas applaudir à la fin de ce filage d’"Electre", de Sophocle. Le dernier spectacle que j’ai vu est "Le Sang des Atrides", adapté de l’"Orestie" d’Eschyle par Jean-Michel Rabeux, sur cette même scène. Ce sont les mêmes personnages racontés par deux auteurs grecs, mis en scène par deux artistes aux univers très personnels et extrêmes. Les techniciens son et lumière sont installés au milieu de la salle. Quand la lumière éclaire la scène, Fabrice Cazenave se tient au milieu. Il est devant un micro, torse nu. Ses poils sont taillés. Sa nuque est un peu rouge, il sort sans doute de chez le coiffeur. Son dos fraîchement épilé est encore parsemé de pigments rouges qui contrastent avec la blancheur de sa peau. Il porte un pantalon blanc. En guise de décor, le plateau est délimité par une toile blanche. Tous les comédiens sont habillés de blanc. Au fur et à mesure que se déploie la pièce, cette blancheur se tâche de rouge. Le sang gicle sur les visages et les corps qui se heurtent. Les comédiens entrent en crise, pleurent, hurlent, s’enlacent. Je suis bouleversé. Quand la lumière revient dans la salle, la scène est déjà vide. Dans le hall, les boissons ne sont pas fraîches. Je rentre chez moi en traversant le centre-ville par les places Sainte-Scarbes, Saint-Etienne et Saint-Georges. Les terrasses des cafés sont pleines.

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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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