28/04/2005Jacques Nolot et moiA la Cinémathèque, le festival Extrême cinéma se poursuit. La sélection " Salles obscures " retient mon attention. Samedi, j’ai revu " Le Voyeur ", de Michael Powell. Ce film de 1960 est d’une modernité aussi troublante qu’effroyable. Dans la salle, il y avait ce beau garçon blond souvent croisé ici, généralement accompagné d’une fille blonde qu’il enlace dans le noir. Cette fois, il était seul, assis devant moi, au bout d’une rangée de sièges, les jambes étirées dans l’allée. Il était encore là mardi soir, à peu près à la même place, avec une fille brune dont il est resté distant pendant la projection de " La Chatte à deux têtes ", de Jacques Nolot. A sa sortie, je ne me souviens pas avoir autant ri que cette fois. C’était au Cratère, la salle était remplie de pédés et plutôt silencieuse. Je déteste toujours ce genre d’ambiance. Le public de la cinémathèque était plus hétéroclite. A côté de moi, L. gloussait joyeusement. Mille pensées me traversaient l’esprit. Je repensais aux éclats de rire partagés avec Christophe, lors des séances mémorables des Faubourgs du cinéma programmées par la même équipe de pervers (nous avions vu ensemble " La Bête ", film de nouveau à l’affiche cette semaine). Curieusement, dans le souvenir gardé de " La Chatte à deux têtes ", j’avais occulté la séropositivité du personnage principal, et les billets de banque destinés aux petites frappes vénales cachés dans les chaussettes.
Avant de me quitter, devant l’ABC où il s’était garé, L. a exprimé une subite envie de déféquer. Il a refusé d’aller se soulager dans les toilettes du cinéma. Il m’a demandé des mouchoirs en papier. Il m’a dit qu’il partait draguer dans le parc de l’île du Ramier, avant d’ajouter : « J’adore chier dans les bois ! »

24/04/2005Takashi Miike et moiAprès son trip CGT, Lola propose une descente en ville. On entre chez Floury Frères, j’achète " Le Paradoxe du comédien " de Diderot dans une édition bon marché. Avec Eric, il m’entraîne rue Bayard. Nous mangeons dans une cafétéria asiatique. On mate bruyamment un mec pas trop mal foutu qui mange devant nous. Il porte une tenue de sport bleu qui réveille nos libidos de pédales nymphomanes assoiffées de muscles. Je ne le lâche pas des yeux. Il se rend très vite compte de notre petit manège. Il semble s’amuser de la situation. A la fin de son repas, debout, il soulève légèrement son tee-shirt pour ajuster son jogging, laissant entrevoir la peau blanche de son ventre. Il se dirige aussitôt vers les toilettes. Cela nous rend hystériques. Lola se lève faisant mine de le suivre, puis se rassied. On imagine qu’il s’est rhabillé devant nous pour attiser nos appétits sexuels. On rêve qu’il attende l’un d’entre nous dans les chiottes. La machine à fantasmes tourne à plein régime. Je quitte un moment les deux acolytes, le temps d’honorer un rendez-vous chez ma coiffeuse. Devant la glace, alors qu’elle s’affaire, je vois le spectacle de la fatigue. Je regrette de ne pas m’être rasé cette semaine, comme je l’avais pourtant décidé. Je rejoins Eric et Lola assis sur une bite de la place de Damloup. Devant la générosité dont fait preuve le soleil, on s’installe à la terrasse du café, après avoir nettoyé avec soin les chaises mouillées par la pluie et maculées par le pollen. Lola se lève brusquement lorsqu’il réalise que l’heure de travailler ses muscles approche. Je rentre me raser et me tailler les poils du torse.
Je rejoins Joël à la Cinémathèque pour l’ouverture d’Extrême cinéma. J’évite de croiser les gens que je connais parce que la plupart sont plus ou moins liés à mon ancien job. Dans la salle, sous la forme d’un générique fantaisiste des " Dossiers de l’écran ", une intervention étrange du collectif Mucho Bizarre annonce " La Mélodie du Malheur " (The Happiness of the Katakuris), un Takashi Miike de 2001. Pendant la projection, je réalise que c’est la première fois que je ne déteste pas un film de Miike. Je rie même beaucoup devant cette comédie musicale trash qui détourne allègrement le genre. Ce gentil divertissement passe pour inoffensif et fantaisiste comparé aux œuvres que j’ai vues du cinéaste japonais. A la fin du film, pour s’éclipser furtivement, nous devons braver le dispositif anti-départ des spectateurs, malgré le Dj qui mixe dans le hall et les verres de vin qui attendent d’être bus. Pour soigner mon mal de crâne, j’abandonne Joël à un vendeur de sandwiches de la rue de la Colombette.

22/04/2005Pierre Seel et moiEn feuilletant les quelques 350 pages annoncées du numéro double anniversaire (10 ans + n° 100) de Têtu pondu cette semaine par le facteur dans ma boîte aux lettres, je ne trouve aucune trace de Pierre Seel parmi les 100 personnalités " Têtu ". Peut-être Pierre Seel n’est-il pas une personnalité ? Il est pourtant le seul homosexuel français à se battre depuis des années pour que son statut de déporté soit reconnu. N’est-ce pas là une belle preuve d’entêtement ? Peut-être sa souffrance n’a-t-elle rien de glamour ? Je viens d’apprendre qu’il serait très malade, épuisé par son combat et abandonné à sa quête. Cela ne m’étonne pas. Lors de ma dernière conversation téléphonique avec lui, il y a environ un an, déjà souffrant depuis plusieurs mois, il était sur le point d’être hospitalisé. A la veille de la Journée du Souvenir des victimes et des héros de la déportation, je considère cet oubli comme une grave faute de goût de la part de Têtu. Le rédacteur en chef annonce pourtant dès son édito la couleur : « Le people et le militant ». Pour son anniversaire, il semblerait que le magazine ait quelque peu oublié d’être militant. Dans ces pages là, on ne nous aura pas épargné la présence d’une pseudo " icône " connue sous le nom de Mylène Farmer…

18/04/2005Jean-Michel Rabeux et moiA l’heure de l’apéritif, je rejoins B. chez Arnaud. Je m’inquiète de l’absence du chat habituellement envahissant dans cette maison. Je soupçonne Arnaud d’avoir jeté l’animal dehors pour le protéger des saillies ludiques et immatures de B. qui se plaint : « C’est dommage, il ne profite pas de notre présence ». Après un verre de Red Bull, nous quittons Arnaud pour le théâtre Sorano.
Dans "Le Sang des Atrides", de Jean-Michel Rabeux d’après "L’Orestie" d’Eschyle, la mort se répand comme une malédiction, une maladie génétique transmise de génération en génération. Le sang ne gicle pas, il coule en longues traînées rouges sur les poitrines dénudées. La scène est jonchée de terre maculée de rouge. Vêtu de rouge, le fantôme d’Iphigénie rôde comme un mauvais rêve vengeur. Un homme-animal chaussé de souliers rouges à talons, nu dans une tunique noire et transparente, hurle à la mort. Dans le hall du théâtre, des flyers rouges bordeaux sont omniprésents. Ils annoncent "Electre", dans une mise en scène de Claude Bardouil. Le cauchemar de la tragédie continue.
Au Grand Cirque, sans sa mèche Douste-Blazyenne et avec la barbe, je n’avais pas reconnu tout de suite ce jeune PDG d’un groupe de presse et de communication qui évolue avec sa cour de pétasses UMP. Alors que B. a disparu dans des sous-sols trop sombres et grouillants de chairs fatiguées, je m’éclipse après l’apparition furtive mais rassurante de Lola affublée de son inséparable acolyte.

16/04/2005Le sexe et moi (2)De retour à la ville, au milieu d’une nuit sans lune et plutôt fraîche, j’erre dans les sous-bois du parc de l’île du Ramier. Des couples disparaissent dans le dédale des sentiers. En vain, je les cherche pour mater ou me joindre à eux si affinités. Je tourne sans fin à une heure où plus personne ne me paraît vraiment frais et baisable. Sur le parking, devant l’entrée du parc, les voitures disparaissent les unes après les autres. A mon tour, je pars. Chez moi, je me connecte sur un réseau téléphonique. Un garçon de 23 ans me donne son adresse, dans le quartier des Minimes. J’y arrive avec cinq ou dix minutes de retard. Il m’attend nu dans le noir de sa chambre, étendu sur le lit. Je ne suis pas très rassuré. Je lui demande de diffuser un peu de lumière dans la pièce. Je veux vérifier si la description avantageuse qu’il m’a faite de son physique est justifiée. Il se contente de brancher un signal lumineux qui revient incessamment comme un flash blafard. Je n’y vois toujours rien. Il ne veut donc pas dévoiler son visage. Je reste parce qu’il est prêt à satisfaire beaucoup de mes désirs. Je distingue seulement les formes de son corps. Ses cheveux sont coupés très courts, sa peau est douce. En caressant son visage, je frôle l’anneau qui perce le lobe de son oreille gauche. Je suis très excité par ses caresses. Le scénario prévu de domination/soumission s’installe. Je prends soin de lui donner beaucoup de la tendresse que je manifeste habituellement trop peu. Les premières lumières de l’aube pénètrent dans la pièce. Je crois reconnaître le garçon qui fut mon amant d’une nuit au milieu des années quatre-vingt-dix, une petite frappe que j’avais ramené chez moi après l’avoir rencontré dans la backroom du Shanghai. Dès la fin de nos ébats, je me rhabille en silence. Je ne sais pas comment engager la conversation. Je le salue. Il me souhaite une bonne journée. Dans la rue, les éboueurs provoquent les premiers embouteillages du jour.
10/04/2005Angelin Preljocaj et moiGrâce aux conseils de E., j’ai téléchargé le programme qui m’a permis de visionner dans l’après-midi « Ti’touch, passage à l’acte », film inventif et inspiré de Titof, qui attendait depuis un mois d’être dévoilé à ma libido impatiente et à mes yeux fatigués .
En soirée, à Odyssud avec B., « N », ballet violent et hypnotique d’Angelin Preljocaj sur des images synthétiques et des sons mécaniques de Granular Synthesis, a terminé de m’exploser le regard. Les stroboscopes fous ont eu raison de mes sens épuisés. Après la représentation, B. m’a surtout parlé de l’entrecuisse des danseurs moulés dans des dessous blancs très fins. Dans le hall, il s’est mis à parler si fort dans son téléphone au milieu de la foule que j’étais à la fois amusé et gêné de la situation. J’étais encore plus gêné quand il est arrivé en me montrant du doigt à une danseuse chargée d’entraîner le badaud dans un « Bal électro » mal engagé. Elle m’a dit : « Bonjour monsieur, vous voulez danser ! ». J’ai répondu par la négative en la renvoyant vers B. qui se réjouissait déjà à l’idée d’esquisser quelques pas, ce qu’il fit en agitant maladroitement ses grands bras. J’ai terminé la soirée devant « Sex and the city », alors qu’il partait vers le Grand Cirque voisin après avoir ingurgité un cachet de paracétamol effervescent. Prétextant que mes couilles étaient vides, j’avais refusé de l’accompagner.
09/04/2005Pierre Matras et moiE. m’accompagne à la salle Nougaro. Il y a six ans, c’est ici que j’ai vu pour la première fois "L’Ultima Récital" avec lui. La salle était remplie de pédés et de lesbiennes du Bagdam venues en force. Ce soir, il y a aussi quelques pédés pour venir écouter des chansons de Lynda Lemay mises en scène par Pierre Matras autour d’une histoire d’amour qui finit mal, comme dans les chansons. Depuis trois ans, "Lynda et Alphonse" est repris à Toulouse où il est toujours accueilli avec le plus bel enthousiasme. Je tenais à me rendre compte par moi-même. Le spectacle doit beaucoup aux chansons de Lynda Lemay et peu à la mise en scène, davantage aux comédiens. Tout cela est sympathique et sans prétention. Devant moi, il y a un jeune mec très grand dont la tête et les cheveux frisés me cachent parfois ce qu’il se passe sur la scène. Il note scrupuleusement sur un bout de papier le titre de chaque chanson entendue. Sa copine ne cesse de se coller à lui, comme s’ils rejouaient le début du spectacle, quand les deux tourtereaux vivent leurs premières semaines de passion amoureuse.
Greg Araki et moiDevant Utopia, j’attrape le programme du cinéma pour les mois d’avril et mai, et deux exemplaires d’Intramuros. Je mets toujours un exemplaire de côté pour ma vieille amie qui s’ennuie dans sa résidence pour vieux. Dans la salle, je feuillette le programme. Il y est indiqué la date de fermeture des salles Utopia Toulouse pour travaux. Je me dis que ce n’est pas trop tôt. Juste avant le début de « Mysterious skin », je suis contraint de changer de place parce qu’un jeune mec très grand avec de longs cheveux bouclés et attachés s’est installé devant moi. En arrivant, il a fait la bise à un pote à lui qui lui serrait la main. L’autre a tendu sa joue en disant : « je savais pas que tu faisais la bise » avant de lui présenter la fille qui était assise à côté de lui. Le grand est accompagné d’un autre mec beaucoup plus petit et plus jeune que lui.
Comme de coutume, j’ai pris soin de ne rien lire sur le film. Je n’ai rien entendu à la radio sur le sujet. Je suis totalement vierge. Je suis là parce que j’aime les films de Greg Araki. La manière dont il traite le secret partagé par les deux héros de son film est audacieuse. Il filme la chose avec une forte dose d’ambiguïté, le genre d’ambivalence qui fait souvent défaut au cinéma américain. Les vies parallèles des deux garçons défilent. Je fais abstraction du fameux secret pour confronter des souvenirs de mon adolescence à la leur. Il y a un peu de moi dans chacun d’eux. J’étais aussi coincé et torturé que Brian, le blondinet binoclard. Parfois, j’étais capable d’extravagances sexuelles, comme accepter de me faire payer pour un peu de sexe et brûler ma jeunesse au fer rouge comme le fait Neil, le brun libéré et inconscient.

06/04/2005Dominique Pitoiset et moiJ’attends B. dans le hall du TNT. La cloche sonne une première fois, puis une deuxième fois, et une troisième fois. La foule des lycéens disparaît vers l’entrée de la grande salle. L’immense hall se vide. Je rentre seul dans la salle à l’heure annoncée de la représentation de "La Peau de chagrin", de Dominique Pitoiset d’après Balzac. Au centre de la scène, un comédien est déjà allongé dans un cercueil devant lequel se trouve une gerbe avec la mention « Jeune poète ». Dans un coin du décor, ces mots apparaissent en surimpression : « Quelques jours auparavant ». Le héros pactise avec un bavard qui lui vend son talisman. Cette scène m’ennuie un peu. La fatigue m’assomme. La scène suivante me réveille. C’est une soirée mondaine. Des gens dansent sur de la house music. Les comédiens portent tous un masque de latex blanc. J’entre peu à peu dans le spectacle. De nouveau, de la musique house résonne sur une mélodie chantée par une femme. J’aime l’austérité nue du décor, les odeurs de cigare consumé et de métal poncé, la modernité éclatante de la mise en scène. Peu avant la fin, une sonnerie interminable de téléphone portable retentit du fond de la salle. A la sortie, B. est planté devant la porte du théâtre. Il me demande si la musique m’a plu. Il était placé au balcon à cause de son retard provoqué par des embouteillages. Il me dit qu’il s’est senti honteux quand son portable s’est mis à sonner juste avant la fin du spectacle.

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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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