31/12/2004Philippe Meynard et moiIl y a quelques jours, en lisant les infos de tetu.com, j’ai appris que Philippe Meynard venait d’être élu maire de Barsac. En 1999, j’avais été révolté par les circonstances de son coming-out dans le quotidien régional Sud-Ouest, puis par les conséquences de son geste largement médiatisé. Cet été là, à Sauternes, à quelques kilomètres de Barsac, je lui avais écrit une lettre. Il m’avait répondu pour me remercier. Quelques semaines plus tard, le gratuit gay pour lequel j’écrivais avait publié ma lettre ouverte. Au printemps suivant, Hervé, le directeur de la publication, me l’avait présenté à Toulouse. La veille de la gay pride, nous l’avions accueilli à l’aéroport. Pendant la marche, je distribuais à quelques amis des colliers de coquillages que Sylvain m’avait laissé avant de repartir à Tahiti. Philippe Meynard n’avait pas voulu porter de collier.
23/12/2004Mes amis et moiDe passage à Toulouse hier, Christophe achète deux feuilles de papyrus sur lesquelles il rédigera le contrat de Pacs qu’il doit signer avec K. le 31 décembre.
Arnaud attrape son petit chat et lui soulève la queue pour vérifier si le cul de l’animal est réellement sale, comme l’assure Christophe qui raconte que le colocataire de K. nettoie le cul de son chien avec des lingettes.
Le soir même, Bruno m’annonce au téléphone qu’il a déjà mis le couvert pour le réveillon du 31 décembre.
Pascal me raconte que lors de la manifestation du 1er décembre, à laquelle il participait avec l’Autre Cercle à Paris, il n’a pas voulu se coucher sur le bitume comme les autres parce qu’il était habillé en Cerrutti.
André Téchiné et moiJ’ai mis beaucoup de temps à entrer dans « Les Temps qui changent », le dernier film de Téchiné. J’avais en tête toutes ces critiques entendues à la radio. Et puis, tout a basculé en une scène, celle qui révèle la crise du couple interprété par Deneuve et Melki. En une fraction de seconde, j’ai été submergé par l’émotion. Encore une fois, Téchiné met la famille à l’épreuve pour explorer de nouvelles voies libérées des hypocrisies bourgeoises et des carcans rigides. Il y a ce beau personnage de fils bisexuel et amoureux que joue Malik Zidi. Père le jour et amant noctambule, il vit au-delà des normes, comme Daniel Auteuil dans « Ma Saison préférée ». Pourquoi suis-je toujours ému de la sorte devant un film de Téchiné ? Pourquoi suis-je systématiquement au bord des larmes, l’estomac noué et la gorge serrée ? Depardieu traverse l’écran comme un fantôme, « un revenant » dit Deneuve. Il est absent. J’ai repensé au personnage de Lambert Wilson dans « Rendez-vous ».
Samedi dernier, sur France Culture, Gaël Morel a dit son admiration béate pour le film de son mentor. Claire Denis lui a reproché d’employer des mots passe-partout qui ne veulent pas dire grand chose. Elle a comparé le film à « Combat de nègre et de chiens », de Koltès. Christophe Honoré n’a l’a pas aimé, il s’est dit frappé par la laideur de l’image. Catherine Breillat n’y a vu qu’une bluette, un film superficiel. Elle a été « accablée par le pathos ». La veille, sur Europe 1, Laurent Ruquier a expliqué son agacement pour la manie qu’a Téchiné de caser des pédés dans chacun de ses films. En fait, cette saillie un peu sotte m’éclaire un peu plus la personnalité de Ruquier. Je l’adore, mais pas quand il passe son temps à s’excuser publiquement d’être pédé. S’il a fait un jour son coming-out, c’est pour se donner une occasion supplémentaire de jouer avec les mots et d’amuser la galerie. Rien de plus.

19/12/2004Paul Verhoeven et moiJe ne me lasse pas de revoir « Starship Troopers ». Pour la troisième fois, avant-hier, j’ai pris mon pied à la Cinémathèque devant ce monument de subversion, tellement subtil que les américains n’y ont rien compris. Cette manière de pervertir l’univers aseptisé d’une jeunesse innocente et insouciante est jouissif au plus au point. J’adore cette façon de jouer avec les clichés du cinéma de genre le plus superficiel (film catastrophe, teen-movie, science-fiction, propagande guerrière, série Z, …) pour en faire un film de divertissement bourré de messages cryptés et de sous textes multiples. Il y a quelque chose de jubilatoire à voir un film de guerre détourné ainsi à des fins peu avouables. On peut y voir Casper Van Dien, torse nu, recevant plusieurs coups de fouet punitifs en public. Curieusement, je ne me souvenais pas de cette scène alors qu’elle pue le sexe. Ma libido a apprécié. J’en frémis encore. Celui qui a filmé ça est un pervers notoire nommé Paul Verhoeven. J’ai encore, gravée en moi, cette image sacrilège vue dans un de ses premiers films, « Le Quatrième homme » : dans une église, un Christ, vivant et en slip rouge sur la croix, se fait tripoter le paquet par un homme. Le jour où j’ai vu ça, je me suis dit que je devais m’intéresser de plus près à ce type.
17/12/2004La Star Ac’ et moiJe n’ai strictement rien à cirer de la Star Academy, mais là, je dois avouer que, telle Régine chantant « Je survivrai », j’ai été pétrifié d’apprendre sur les ondes radiophonique qu’Hoda n’avait plus de voix ce jour, à quelques heures du prime. C’est mal barré quand on doit chanter du Whitney Houston, assurer un duo avec Serge Lama et qu’on est désignée par les médias et les observateurs éclairés depuis plusieurs jours comme la gagnante assurée de cette demi-finale. D’ailleurs, la journaliste nous a assuré que la pauvre fille était arrivée en pleurs au studio. De toute façon je vais au ciné ce soir.
16/12/2004AZT et moiHier matin, je reçois la visite de Domi. Je ne l’avais pas vu depuis plus de trois mois. On se compare nos effets secondaires. Il a la chiasse, je suis hystérique : chacun sa merde. Il me suggère d’aller retirer un dossier à la Cotorep. S’il est accepté, je serais exempté de la taxe d’habitation et de la redevance télé. Vu sous cet angle, cela mérite réflexion…
Dans l’après-midi, je passe un coup de fil à Eric. Je lui propose d’écrire sur Eliane Pine Carrington qui s’expose à la galerie Sollertis ( http://... ). Il m’explique que Nathalie est trop occupée pour continuer à fournir ses articles. Il a l’air d’être d’accord pour que je prenne le relais.
A l’hôpital, mon médecin me demande des nouvelles de mes effets secondaires. Avant même que j’en formule le souhait, elle me propose de démarrer un nouveau traitement dans un mois, après analyses des résistances éventuelles aux autres molécules. Mieux : en attendant, compte tenu des effets secondaires de moins en moins glamours, elle m’autorise à prendre des vacances thérapeutiques. Cela veut dire que pour la première fois depuis près de huit ans, je n’aurais plus à prendre ces satanées pilules pendant quelques jours. Je prends de l’AZT depuis tout ce temps, déjà. Comme elle me sent désemparé par cette annonce, elle me donne une ordonnance au cas où j’éprouverais le besoin de poursuivre les prises, pour me rassurer. Elle tente de me convaincre de faire le deuil. Elle m’explique que les fêtes arrivent, que je pourrais abuser d’alcools en tous genres sans craindre les mélanges chimiques explosifs. Sur le chemin du retour, je calcule que j’ai de quoi tenir jusqu’au 29 décembre. Après cette date, mes boites de Sustiva et de Combivir seront vides…
12/12/2004HHH et moiDepuis « Les Fleurs de Shanghai », je vois tous les films de Hou Hsiao-Hsien. Le dernier, « Café Lumière », est une relecture de l’œuvre d’Ozu, cinéaste japonais qui s’est employé à confronter le Japon traditionnel à la modernité. A sa manière, avec ses précédents films, en passant du classieux et ancestral « Fleurs de Shanghai » à l’ultra contemporain et futuriste « Millenium Mambo », HHH avait fait le grand écart entre tradition et modernité. Dans « Café Lumière », il aborde quelques thèmes chers à Ozu dans un style réaliste et austère. On est loin de la flamboyance et du spectaculaire des mises en scènes antérieures. J’ai eu un peu de mal à m’intéresser aux déambulations de l’héroïne dans les faubourgs populaires d’un Tokyo qui m’était jusqu’alors inconnu. Le film a le mérite de montrer cette facette de la ville peu visitée au cinéma, loin des clichés habilement travaillés par Sofia Coppola dans « Lost in translation ». Les plans où des trains traversent l’écran, se croisent, et suivent des rails qui se chevauchent, de tunnels en ponts ferroviaires, sont d’une poésie rare. Il y a aussi ces longues et poignantes scènes en famille qui révèlent le fossé creusé entre les générations par l’accumulation de non-dits et de dialogues impossibles.
11/12/2004Takeshi Kaneshiro et moi« Le Secret des poignards volants » de Zhang Yimou vaut pour ses belles images automnales d’étendues boisées et interminables, pour une impressionnante scène de combat au cœur d’une forêt de bambous, et surtout pour Takeshi Kaneshiro. Aperçu dans « Chunking express » et « Les Anges déchus » de Wong Kar-Wai, il ne m’avait pas ému plus que ça. Peut-être était-il encore trop jeune pour m’impressionner, et son charisme était-il trop hésitant alors ? Peut-être son rôle dans le film de Zhang Yimou et la manière dont il est filmé le rendent-ils aujourd’hui furieusement bandant... Gong Li n’est-elle pas divine dans les précédents films du cinéaste ? Sans la présence de Takeshi Kaneshiro, je me serais assurément endormi tant le scénario se la joue mélo baveux et insipide. Il est de tous les plans, ou presque, beau et désirable à chaque seconde. Vais-je m’en remettre un jour ? J’ai passé deux heures à me dire qu’aucun acteur n’avait perturbé de la sorte ma libido depuis l’apparition fugace de Bruno Todeschini, flirtant sauvagement avec Catherine Deneuve sur un banc de la Prairie des filtres, en bord de Garonne, dans « Ma saison préférée » de Téchiné. C’était en 1993.


07/12/2004Dominique Fernandez et moiHier, sur France Inter, Dominique Fernandez parlait à Frédéric Bonnaud de son dernier livre consacré à la « Rome » baroque. « Le Rapt de Ganymède » est le premier livre de Dominique Fernandez que j’ai lu. J’en avais entendu parlé sur une radio locale bordelaise, dans une émission faite par et pour des gays. C’était il y a plus de dix ans. Après l’avoir lu, je n’étais plus le même. A l’époque, on n’avait pas internet, ni toutes ces séries peuplées de pédés. Pas de pacs non plus, et les débats à la télé sur le sujet étaient rares. Têtu, qui fêtera bientôt ses dix ans, n’existait pas et les journaux gays, que je ne lisais pas encore, ne s’affichaient pas en grand format dans les rues. Je n’avais accès qu’à quelques chansons, des clips, une poignée de films et des livres. Je me souviens que chaque page du « Rapt de Ganymède » me plongeait dans une euphorie libératrice. C’est resté ma bible pendant plusieurs années. J’en parlais à tout le monde. Je lisais les livres qu’il citait et je m’intéressais aux cinéastes dont il était question. Je me suis mis à lire d’autres romans de Fernandez. J’étais moins enthousiaste. Un jour, je l’ai interviewé à l’occasion d’une de ses nombreuses visites à Toulouse. Il était venu présenter à la Fnac un essai sur les débats autour du pacs, « Le Loup et le chien ». En allant au rendez-vous, j’étais dans un état de nervosité avancé, comme une midinette qui allait à la rencontre de son idole. Puis, je suis passé à autre chose. J’ai fait le grand écart : je me suis mis à lire tout Guillaume Dustan après être tombé sur « Nicolas Page ».
06/12/2004Mladen Materic et moiJe ne me souviens plus du titre du spectacle de Mladen Materic que j’avais vu au théâtre Garonne. Mais je me souviens de l’émotion ressentie ce soir là. Avec sa compagnie, le Théâtre Tatoo, le metteur en scène yougoslave, toulousain d’adoption, créé des spectacles dépourvus de dialogues où la musique et les chansons populaires ont une large place. "Séquence 3", sa dernière création au TNT, est un concept déjà exploré au cinéma : trois personnages évoluent au même moment, chacun dans leur appartement situé dans le même immeuble. Trois scènes différentes pourtant intimement liées entre elles. Une femme rentre des courses et allume la télé. Un homme, en tenue de chasse, remplit son sac de bières et de cartouches. Une jeune femme sort de sa douche, arrose ses fleurs, et prend son petit-déjeuner. Le metteur en scène a eu l’idée géniale de faire jouer trois fois par représentation chacune des trois scènes qui composent le spectacle. « A la manière du cinéma, il y aura chaque soir au TNT deux séances, chacune composée de trois représentations en continu de "Séquence 3". On y entrera et sortira à son gré pour participer à un déroulement presque identique mais toujours renouvelé », annonçait le programme… Nous sommes sortons au bout de la deuxième représentation, fascinés par ce que nous venions de voir. Au bar du théâtre, il y a Claude Bardouil, un metteur en scène, et Joël Viala qui a créé les costumes de "Faîtes vos jeux, rien ne va plus", joué actuellement dans l’autre salle du TNT. Jean-Pierre Tailhade en est le metteur en scène. Il est aussi au bar. Il se déplace de table en table. Il y a deux ans, à la Cave Poésie, j’ai vu ses folles improvisations sur des thèmes donnés par le public. "Tailhade dans le vif", c’est un concentré d’humour et un délicieux cocktail de personnages. Annoncées au Fil à plomb, l’année suivante, les représentations ont finalement été annulées. Pierre Rigal arrive au moment où nous quittons le bar. Un très jeune DJ , Funky Julian, mixe des tubes disco, dance et house au Grand Cirque. Je n'arrive pas à me rappeler où je l’ai déjà vu. Les gens s’éclatent, mais l’endroit n’est pas spécialement propice au clubbing. Je repense à l’ambiance musicale des "Kitsch sunday" du ON/OFF, à la fin des années 90.
04/12/2004Jonathan Caouette et moi"Tarnation", de Jonathan Caouette est un document édifiant sur l’état de l’Amérique, en particulier texane. A 22 ans, Jonathan a fuit vers New York, avec David, son boy-friend. Les images de sa vie défilent sur l’écran. Sa vie est un roman, il la filme. Jonathan Caouette est né acteur et cinéaste. Il se filme autant qu’il filme son entourage. Devant la caméra, dès l’âge de 11 ans, il interprète une femme violée, sa grand-mère imite Bette Davis, sa mère se prend pour Liz Taylor. Les épreuves qu’il traverse s’impriment sur son visage cerné de trentenaire. Son corps se métamorphose. Du film de sa vie, je ne suis pas sortir indemne. Je remonte seul la rue de la Colombette. Je me dis que si je devais faire un travail sur l’Amérique de W. Bush à travers le cinéma, ce film ferait partie du corpus. Dans ma maîtrise d’histoire contemporaine sur la société américaine des années quatre-vingt, je citais "Blue Velvet", de David Lynch, que Jonathan Caouette s’amuse à mettre en scène au lycée, sur des chansons de Marianne Faithfull.
02/12/2004Sustiva et moiSur l’écran de ma télé, la liste des effets secondaires défile. Au bout de quatre années avec Sustiva, mes nerfs tiennent tant bien que mal. Au début, je ne voyais que des avantages à prendre cet antiviral. Il m’aide à m’endormir et même si mes rêves sont parfois trashs, ils sont aussi souvent doux ou sexy. Se branler deux heures après la prise, lorsque les vertiges sont aux plus fort, c’est aussi too much. Mon rédacteur en chef m’a dit qu’il connaissait quelqu’un qui prenait Sustiva avant de sortir en boîte. Je ne l’ai encore jamais fait, j’ai trop peur de m’écrouler sur le dance-floor. Il m’a dit aussi que jamais il n’accepterait d’en prendre, au vu des pétages de plombs constatés autour de lui. Je ne connais personne qui m’ait dit du bien de Sustiva. Tout le monde a envie de se suicider avec ce truc là. Depuis un an, je dois me faire à l’idée que l’usure gagne. J’ai de plus en plus de mal à maîtriser mes humeurs. Je deviens hystérique parfois. Mes amis séronégatifs s’en foutent. Ils me rétorquent que les effets secondaires ne sont pas une excuse. Un jour, je piquerais la crise de nerfs du siècle, ils comprendront peut-être. J’espère passer à une autre molécule avant d’en arriver là. De tout cela, je ris avec mes potes séropos.
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Jarman en son jardin
Intégrale. Au Magic Cinéma de Bobigny, tous les films d’un cinéaste outrageant qui a filmé à l’anglaise
Par Gérard Lefort
Sur le tard de sa vie, alors qu’il se savait déjà condamné à mort par le sida qui l’embarqua le 19 février 1994, Derek Jarman, réalisateur de cinéma, vidéaste, scénariste, peintre, homme de théâtre, écrivain, acteur, costumier et plasticien britannique, né le 31 janvier 1942 à Northwood (Middlesex !), consacra beaucoup de son activité à l’entretien d’un jardin, son jardin, autour d’un cottage de pêcheur du sud de l’Angleterre qu’il avait acheté en 1986 lors d’une chasse aux jacinthes des bois en compagnie de Tilda Swinton, son actrice, amie et égérie. Ce jardinage fut son œuvre ultime et a donné lieu à un livre, un garden book, intitulé Un dernier jardin (1). Des photographies de Howard Sooley accompagnent les textes. Ce qu’on y découvre n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on appelle depuis le XVIIIe siècle un jardin «à l’anglaise». Certes, la nature y est civilisée à la façon d’un faux chaos. Mais le cottage de Jarman n’a rien d’un manoir et tout d’un cabanon en planches goudronnées. Et le jardin qui l’entoure a pris racine dans un environnement pour beaucoup infernal : immense étendue de galets et de végétations étiques, le long de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness, dans le Kent.
Ange moqueur.
Comme un humour, le cottage de Jarman s’appelle Prospect Cottage. Cette maison et son jardin sont cependant un paradis. Le paradis, qui vient d’un mot d’ancien persan signifiant «un endroit verdoyant», hante tous les jardins, mais seuls certains y parviennent. Celui de Michael Derek Elworthy Jarman est un vrai paradis. Touffu, bordélique, bricolage de plantes autochtones (santoline, giroflées, aubépines) et d’essences rares, un vrai parterre d’arlequin, brodé de trésors décoratifs récupérés : galets glanés sur la grève, crocs de marinier rouillé, vieux outils qui font de nouvelles sculptures, madriers, bois flottés et autres fortunes de mer reconvertis en tuteur, poteau, treillage. Se promener aujourd’hui dans les films de Derek Jarman, c’est comme baguenauder en son jardin : à la fois Eden perdu et Gethsémani retrouvé, ce jardin des oliviers où Jésus se recueillit au milieu de ses disciples endormis avant son arrestation et sa Passion. On y marche en faisant attention, on s’arrête devant les plates-bandes d’une trentaine de films (courts et longs métrages), intrigué, médusé, alarmé parfois, embaumé et ravi tout le temps. C’est le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse.
De prime abord le visage de ses films est tellement changeant que l’on peine à singulariser leur originalité : quel est le lien, de l’expérimental des premiers courts métrages (début des années 70) au relatif classicisme de Wittgenstein (1993), biographie érotico-rococo de l’auteur du Tractatus, en passant par diverses pubs et vidéos clips pour Marianne Faithfull, The Smiths, les Pet Shop Boys, Patti Smith ? Comme toujours dans une œuvre d’art, la cohérence est diagonale et le lien, aberrant. Un de ses premiers court métrage (1974), tourné en super 8, se nomme In the Shadow of the Sun. C’est en effet, au sens musical, une suite d’ombres et de lumières. De même pour son élégie à Karen Blixen (Stolen Apples for Karen Blixen, 1972), où le vol des pommes se fond dans un portrait photographique de la baronne.
Le cinéma de Jarman ne dira jamais autre chose : un art de la superposition, de la solarisation, de la surexposition, et, plus précisément, de l’anamorphose, qui n’a rien à voir avec le collage et tout à faire avec la coexistence. C’est ça le cinéma, ou c’est ce qu’il aurait pu devenir, loin des scénarios manucurés et des images ratissées. De fait, à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. Et à le voir parfois jouant en personne dans ses films, à Keaton : des mines de triste sire qui font rire, des facéties qui ne sont pas que comiques. Jarman, qui fut élève de la Slade School of Art au début des années 60, a beaucoup emprunté à la peinture. Constable sûrement, étant donné son obsession des paysages anglais, fussent-ils urbains, et par-dessus tout le Caravage, auquel il finit en 1986 par consacrer tout un film. Au début de The Last of England (1987), une saynète peut servir de passe-partout : on y voit un jeune skinhead s’acharner à coup de tatanes sur une reproduction du Bacchus du Caravage. Avant de se vautrer dessus pour s’y branler. Ce qui permet d’en découdre avec deux étiquettes collantes : Derek le pédé, Jarman l’iconoclaste.
Punk.
Certes, Jarman est né au cinéma et a une relative célébrité avec la vague punk qui, au milieu des années 70, submerge la Grande-Bretagne. Certes, son premier long métrage (1975) Sebastiane (unique film de l’histoire du cinéma entièrement parlé en latin) fut considéré comme un manifeste homo-érotique frondeur, rejoignant le Pink Narcissus d’Anonymous. Certes, il n’est pas rien que, dans Jubilee, on entende une lesbienne camionneuse hurler sa version très particulière du Rule, Britannia. Et ainsi de suite pour The Garden (1990), où la vie de Jésus est rapportée à une histoire d’homosexualité transcendée, jusqu’à Wittgenstein (1993), où Jarman, considérant que les anecdotes de la vie valent les aphorismes de la pensée, insiste sur la folle biographie du philosophe qui, il est vrai, lorsqu’il fut invité aux États-Unis par l’université de Berkeley, demanda s’il pouvait rencontrer son héroïne : Carmen Miranda.
Sur tous ces points, Jarman qui fut bien une (drag) queen du queer, frappa dur et sec et on chercherait aujourd’hui un cinéma outrageous qui lui ressemble. Mais ce serait le rater que de le parquer dans ces réductions de lui-même. Ne serait-ce que sur la question de l’homosexualité qui, dans son cinéma, est tout sauf une réponse. Comme Fassbinder, Jarman a toujours considéré que les rapports de classes sont plus forts que les rapports sexuels. Et que la politisation de l’homosexualité, la fameuse «révolution homosexuelle», emporte avec elle le risque de sa propre répression. Voir, ces derniers temps, les dérives sectaires du communautarisme gay, ou, tout ça pour ça, le droit conservateur à se marier, fonder une famille et avoir des enfants, auquel répond une image récurrente dans les films de Jarman : un landau en flammes.
Rêves.
Ça fait du bien de cracher sur un portrait de la Reine ou de Sarkozy quand il prétend être roi, il est nécessaire de défendre les opprimés, mais l’insurrection chez Jarman est d’une nature autrement irréductible. Ses films sont comme des tableaux de son Caravage chéri : tous les souvenirs qu’ils permettent, tous les rêves qu’ils attisent et les raisons de se révolter. On entend le rire d’une femme, on se rappelle de celui de Nico dans La Dolce Vita. Tilda Swinton se lance dans une danse des sept voiles, c’est Isadora Duncan qui revient. On voit un jeune homme fusillé à répétition, c’est Lorca qu’on assassine. Et puis tous ces expulsés, émigrants, sans-papiers, clandestins, bombardés, qui sont les âmes errantes et déportées, éclairées à la torche, filmées au bazooka dans The Last of England, film du XXe siècle qui vaut pour aujourd’hui.
Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. A respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : «Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté.»
Festival Théâtres au cinéma, au Magic Cinéma de Bobigny, du 28 mars au 13 avril. Rens. : 01 41 60 12 36 ou www.magic-cinéma.fr
(1) Ed. Thames et Hudson, 1996, 144 pp., 22,50 €.
Libération,
mercredi 26 mars 2008
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