J'écoute : "Les Héroïnes romantiques, vol. 3 : les Tragédiennes", Véronique Gens et Les Talents Lyriques sous la direction de Christophe Rousset
Je regarde : les films de Frank Capra à la Cinémathèque de Toulouse
Je lis : Serge Daney, "Ciné journal" (Cahiers du cinéma, 1986)
Je cite : «je ne crois pas que l’art et le spectacle peuvent se faire en laissant les gens tranquilles. Si on ne dérange pas, il ne se passe rien», Claude Régy, lalibre.be (04/03/11)
(mis à jour dimanche 18 décembre 2011 à 03:57)

07/11/2011

07/11/11 - 01:24

John Malkovich et moi

Je suis curieux de découvrir "l'Ombre du vampire" d'E. Elias Merhige dont le scénario s'inspire du tournage de "Nosferatu" et fantasme autour de l'identité de l'acteur principal de l'œuvre de Murnau, celui-ci aurait à l'époque interprété son propre rôle. Je m'amuse de la présence au générique de John Malkovich, il jouait son propre rôle dans "Being Malkovich" (Dans la peau de John Malkovich). Je suis subjugué par la performance de Willem Dafoe en vampire, mais le film ne comble malheureusement pas mes attentes. Je suis envoûté par l'installation d'une atmosphère trouble due au talent des acteurs, aux inserts de plans du chef-d'œuvre de Murnau, à un travail ingénieux de l'image et aux décors judicieux. Je constate pourtant que le scénario et la mise en scène échouent à provoquer chez moi l'effroi propre au genre.
Dans le journal de Bruce Benderson du mois de novembre 2000 publié dans Têtu, je lis ce récit de la même journée :
«Mercredi 29 novembre. Victoire et moi avons loué une voiture et avons conduit de Syracuse à Montréal. L'accent québécois me fascine. Le quartier gay semble immense et beaucoup plus intéressant que celui de New York ou de Paris. Beaucoup, beaucoup de gogo boys, beaucoup de vieux (qu'on voit peu dans les bars gay à New York), ambiance d'une politesse française déjà perdue en France ; par exemple, après qu'un danseur a fait un show privé pour toi (si tu ne touches pas: 6 dollars par chanson ; si tu touches : 10 dollars par chanson), il t'aide à remettre ton manteau. C'est bizarre, mais les danseurs sont classés et arrangés par type de corps. Dans le premier club, ils étaient tous hyper-musclés ; dans le deuxième, faits comme des nageurs ; et, finalement, dans le dernier, très, très minces, des corps adolescents. Ils disent tous qu'ils ont au moins 18 ans, mais leurs corps sont comme des brindilles, seules leurs fesses ont un peu de chair. Le style de danse n'est pas du tout anglo-saxon. Tous nus, ils offrent à la salle quelque chose qu'ils appellent le "danse sensuelle", une série de poses séduisantes et classiques, des gestes qui sont choquants et titillants pour un New-yorkais habitué aux mouvements rapides, impolis et grossiers. Ils ne connaissent pas les États-Unis, qui sont si près, et se disent davantage attirés par l'Europe. L'un d'eux m'a demandé si New York était près de Las Vegas.»



03/11/2011

03/11/11 - 01:35

Lars von Trier et moi

Je prolonge la lecture du journal de Bruce Benderson du mois de novembre 2000 publié dans la rubrique "Singulier pluriel" de Têtu :
«Jeudi 23 novembre. Le club kid de la soirée Honcho m'a téléphoné parce que je lui ai envoyé par e-mail une photo que j'ai prise de lui. Il est certain, dit-il, qu'il peut être engagé comme vidéo-DJ sur MTV s'il peut obtenir de belles photos de lui. Est-ce que je peux les faire ? Il n'a pas d'argent, bien sûr, mais peut-être… Victoire sort pour la journée. Le club kid arrive avec un sac à dos farci de vêtements sales, de vieux jeans. Je prends une centaine de photos numériques. Il est mignon, drôle, usé, très maigre, avec une langue percée, des yeux stoned, des cheveux rouges, une peau très claire, 23 ans. On fait toutes les pauses : diable, ange, jeune garçon bourgeois, gigolo, enfant perdu, voyou. Pendant la séance de photos, il me raconte un peu sa vie : à la rue et sans parents depuis l'âge de 14 ans, accro à l'héroïne, amis avec Michael Alig, le club kid qui est maintenant en prison pour meurtre. Les heures passent, j'imprime les photos pour lui. Il me demande s'il peut passer des appels téléphoniques longue distance. Je dis non. Il boit mon whisky irlandais. Moi aussi. Il me demande de faire des photos de lui nu. Je veux bien lui accorder cette faveur. Il regarde Romulus dans Honcho. Il bande. Je le suce.
Vendredi 24 novembre. Je mange mieux et plus régulièrement maintenant que Victoire s'occupe de moi. Elle sort faire les courses. Le club kid appelle. Il arrive chez moi. On commence à baiser dans mon lit. Victoire et sa cousine Lili arrivent. Tout le monde rit.
Samedi 25 novembre. De plus en plus satisfait avec mon journal de Roumanie. J'incorpore une partie d'un des essais sur le sujet que j'ai fait pour www.nerve.com.»

Le tapage médiatique autour de la sortie de "Dancer in the dark" m'a agacé, mais je finis par me rendre au cinéma Utopia où s'affiche le film. "Breaking the waves" m'avait fort ému mais "les Idiots" vu à la télévision m'a laissé de marbre, j'entends dire que Lars von Trier fut à l'époque fort vexé de ne pas avoir obtenu la palme d'or au festival de Cannes. Je suis affligé par la laideur des images de son dernier film tournées avec une caméra sans cesse tremblante, les effets de mélodrame sont lourdingues et les grosses ficelles du scénario travaillent grossièrement à émouvoir le spectateur. Je ne me laisse pas enfermer par cette mécanique effroyable calibrée pour broyer les personnages, le cinéaste va jusqu'à filmer la pendaison de son héroïne avec une insistance grotesque après une scène gratuite d'hystérie. Je ne sauve de "Dancer in the dark" que la dizaine de minutes durant lesquelles celle-ci est dans sa cellule, la caméra cesse alors de s'agiter pour se poser en plans fixes sur le visage de Björk. Je garde aussi les chansons du film et les actrices, Catherine Deneuve et Björk, mais surtout pas les chorégraphies. Rendu furieux par l'obscénité assumée de la mise en scène, je quitte la salle jurant que c'est la dernière fois que je me déplace pour un film de Lars von Trier.



16/10/2011

16/10/11 - 17:52

Barry Levinson et moi

Dans le journal de Bruce Benderson du mois de novembre 2000 publié dans la rubrique "Singulier pluriel" de Têtu, je lis ce récit de la journée du mardi 21 novembre : «Beaucoup de progrès sur mon journal "noir-érotique" ; tout ce qui s'est passé en Roumanie et avec Romulus : la chaleur horrible pendant cet été, son nez énorme comme une hachette, le fleuve près de chez nous qui s'est asséché à cause de la chaleur, l'odeur des poissons morts, les seins de Romulus qu'il aimait se faire sucer, l'histoire de sa carrière de footballeur et son obsession du foot à la télé, la fille qu'il a baisée dans les toilettes du cinéma après m'avoir dit qu'il sortait seulement se faire couper les cheveux, les méthodes que nous avons inventées pour cacher les bruits que nous faisions pendant la baise parce que la loi en Roumanie condamne l'homosexualité, la multitude de repas qu'il a cuisinés pour moi, le chauffeur de taxi qui a essayé de me faire chanter après que je l'ai dragué parce que s'il parle aux policiers, je peux être arrêté rien que pour ça, la nonchalance de Romulus à propos de cette affaire, les gitanes qui ont essayé de piquer mon portefeuille et la colère et la honte de Romulus quand j'ai hurlé de peur, parce qu'il a pensé que mon comportement n'était pas assez masculin, nos vacances à la Mer Noire et l'hôtel post-communiste où on est restés, lui sur la plage dans un slip trop petit et toutes les filles sur la plage qui le désiraient, la fille qui l'a rejeté et le plaisir méchant que j'en ai retiré, la nuit où il m'a dit qu'il ne pouvait plus me supporter…».
Barry Levinson revient dans "Liberty Heights" sur son enfance au cœur du quartier juif de Baltimore dans les années 50, je ne connaissais la ville qu'à travers le regard décomplexé de John Waters. L'enfant prend conscience de sa différence quand il s'éloigne du périmètre où il a grandi, je me plais à suivre ce récit intimiste perfusé au polar où la musique est omniprésente. Les générations et les communautés se croisent autour de lui, je m'amuse qu'une enfant noire lui fasse découvrir James Brown et l'éjaculation précoce.



13/09/2011

13/09/11 - 17:04

Barbet Schroeder et moi

C'est la sortie au cinéma de l'adaptation du roman de Fernando Vallejo "la Vierge des tueurs", je suis très intrigué par cet objet singulier qui raconte la relation amoureuse d'un vieil écrivain cynique et râleur avec un adolescent nerveux des quartiers pauvres de Medellin. Ils apprennent à se connaître au fil de balades diurnes dans une ville où la mort surgit à chaque carrefour, je perçois une angoissante plénitude face au récit de cet amour insensé exposé au déferlement de la violence. L'intensité du sentiment amoureux semble décuplé par cette menace mortelle permanente, je devine là une métaphore de l'épidémie de sida. Barbet Schroeder est le premier cinéaste à utiliser une technologie de vidéo haute définition pour le tournage, j'ai par ailleurs rarement eu l'occasion de voir à l'écran la peinture d'une homosexualité si épanouie et librement vécue par les héros comme par les autres personnages.
Dans le journal de Bruce Benderson du mois de novembre 2000 publié dans la rubrique "Singulier pluriel" de Têtu, je lis son récit du même jour et des suivants:
«Lundi 13 novembre. Je parle au téléphone avec Dennis Dermody, meilleur ami de John Waters et critique de films pour Paper Magazine. Dennis est très excité par un festival bizarre qui a lieu tous les six mois dans le New Jersey. C'est le Chiller Convention, une rencontre de fans de films d'horreur et de films kitsch avec des vedettes du cinéma B. Toutes les comédiennes des films de Russ Meyer sont là. Dennis me promet de faire la copie d'une cassette très rare qu'il a trouvée là-bas : "Forty Deuce", de Paul Morrissey – une cassette bootleg, enregistrée en France, dans laquelle Kevin Bacon joue un prostitué du vieux Times square.
Mardi 14 novembre. Séance de nouveaux talents de la littérature au Bouche Bar, dans le East Village. Le comble de la soirée est un néo-punk très élégant et très agressif, l'Anglais Bertie Marshal, habillé comme un dandy anglo-saxon, lisant un texte homo-érotique et rageur. Bertie est célèbre pour avoir attrapé, il y a vingt ans, les poux de Nancy Spungen, le petite amie de Sid Vicious des Sex Pistols, après avoir dormi dans le lit où Sid et Nancy venaient de faire l'amour.
Mercredi 15 novembre. Dennis Dermody vient chez moi pour un marathon de vidéos : "Miror, Miror", le film de Bailie Walsh, étonnant et jamais sorti, produit par la société française Première Heure, sur la dernière année d'un travesti légendaire de Times Square qui s'appelait Consuela Cosmetic et qui mesurait un peu plus de 2,12 mètres ; "Velvet Goldmine" (encore une fois) ; "Skinology" – une cassette rare de porno, tournée clandestinement en Angleterre par des skinheads, où on les voit se pisser les uns sur les autres. C'est mon copain Bruce LaBruce qui me l'a envoyée, sans leur autorisation.»



05/09/2011

05/09/11 - 19:32

Bruce Benderson et moi

Je m'abreuve de l'ambiance euphorique de la soirée Madonna à la Ciguë, J. joue à l'instant même les majordomes chez l'un de ses amis qui organise une énorme partouze S.M. dans sa nouvelle demeure. Je poursuis la soirée au Physic-club, S. m'y vante les mérites de son soin du visage à 180 francs et de son massage corporel à 250 francs. Un seul jeune homme traîne encore dans les couloirs du labyrinthe à l'approche de la fermeture, je goûte son cul ferme et imberbe alors qu'un affamé s'occupe de son sexe. Le jeune plie bagages dès l'affaire conclue et l'autre se jette sur moi, je m'enfuis au moment où débarque un nouvel individu. Je débarque au Shanghai, W. boit un verre dans le «bar exclusivement masculin» alors que son mec s'attarde aux Deux G.
Dans le journal de Bruce Benderson du mois de novembre 2000 publié dans Têtu, je lis son récit de la soirée du lendemain :
«Samedi 11 novembre. Stella, seul bar de rencontre pour les gigolos et leurs clients qui existe encore à Manhattan. C'est dommage comme cette atmosphère a changé. Avant, ce n'était pas seulement un endroit pour draguer, mas aussi un vrai club, où toutes sortent de gens pouvaient fréquenter et discuter avec des gigolos du South Bronx. Maintenant, ces voyous sont bannis. On a le sentiment de payer pour l'abonnement à la gym des gigolos super musclés et presque bourgeois qui travaillent ici, qui sont toujours en train de regarder leur propre corps dans le miroir et qui font si peu dans le lit qu'ils donnent l'impression que la seule existence de leurs muscles leur fournit une bonne excuse pour ne pas travailler. Plus tard. Karim, jeune marocain pas musclé, me drague. Vraiment, il est un peu trop précieux, mais quand même… Chez moi, on décide de faire des clichés "artistiques". Ça veut dire que moi, je prends des photos de lui en slip pendant qu'il est en train de prendre un rendez-vous avec le prochain micheton sur son portable. Il ne faut pas perdre de temps !
Dimanche 12 novembre. Se rendant compte qu'il a besoin des photos pour une annonce de pute dans un journal gay, Karim est revenu pour me demander de faire des photos "sérieuses" de son corps – gratuitement, bien sûr. Problème : il est tard et la lumière est en train de diminuer. Autre problème : le narcissisme de Karim empiète sur toutes les poses.»



31/08/2011

31/08/11 - 02:38

Maurice Sarrazin et moi

Le théâtre Sorano rouvre ses portes deux ans après le déménagement du Centre dramatique national de Toulouse dans le bâtiment flambant neuf du TNT, je suis curieux de voir Maurice Sarrazin dans le rôle-titre de "l'Avare". J'ai découvert le vieux comédien quelques mois plus tôt sur la grande scène du TNT dans une adaptation signée Didier Carette des "Frères Karamazof" de Dostoïevski, il a rassemblé autour de lui une troupe d'éminents acteurs toulousains pour sa troisième interprétation du personnage créé par Molière. Je retrouve Denis Rey en Valère et Francis Azéma en maître Jacques, la Marianne de Delphine Dewost est la seule erreur de ce casting. La discrétion de la mise en scène laisse tout le loisir aux comédiens de se déployer, j'observe que l'art de la mimique dont fait preuve Maurice Sarrazin en dit long sur son Harpagon. Je lui trouve une touchante dignité, celle d'un vieux monsieur qui aurait un peu perdu le sens des réalités à force de courir après ses sous. Il clôt la pièce comme il l'avait débutée en fredonnant une chansonnette, je m'émeus de cette trouvaille attendrissante qui emporte le public en acclamations.
Je parcours le journal du mois de novembre 2000 de Bruce Benderson publié dans la rubrique "Singulier pluriel" de Têtu, il écrit ce jour-là puis les suivants :
«Samedi 4 novembre. Néo-codion.
Dimanche 5 novembre. L'argent est arrivé ! À Bucarest, Romulus, "mon amant hétérosexuel, et moi avions fait des essais avec un petit appareil photo. Dans un vieil hôtel délabré plein de faux meubles du XIXe siècle, nous avons fait un porno shoot. J'ai servi comme photographe et fluffer (argot pour désigner le mec ou la fille sur le tournage d'un porno qui suce les acteurs entre les scènes pour rendre leurs bites dures). Les photos ont été publiées dans le magazine Honcho avec un petit texte de moi. Romulus était ravi de devenir "professionnel". Maintenant, il est question du paiement des photos. J'appelle Romulus à Sibiu, en Roumanie, pour lui dire que j'envoie l'argent par Western Union. Comme avant, l'échange d'argent entre nous m'excite tellement. Je bande pendant toute la conversation.
Lundi 6 novembre. Néo-codion.
Mardi 7 novembre. Néo-codion. La télévision américaine n'est pas mal du tout.
Mercredi 8 novembre. Peux pas rester sans bouger. Trembler. Je pense que c'est un état de manque. Vraiment, c'est assez !
Jeudi 9 novembre. Exercice. Les aérobics avec Jane Fonda, devant la télé. Ça me fait du bien. Oui, c'est vrai que j'ai mangé tout un gâteau après, mais c'est mieux que d'avaler des opiacés.
Vendredi 10 novembre. Manger.»


10/08/2011

10/08/11 - 01:34

Christine Angot et moi (2)

Installé à la terrasse d'un café, je bois un jus d'oranges pressées à l'ombre de la cathédrale de Huesca. Je suis debout depuis à peine deux heures, le soleil triomphe dans le ciel d'un bleu parfait et la température avoisine trente degrés à 15 heures. Je contemple le monument ocre, une poignée de cigognes volent autour du clocher. La mairie abrite l'office du tourisme dans un vieux bâtiment du pur style aragonais situé juste en face de l'édifice gothique, je profite de la torpeur espagnole à l'heure de la sieste. Des enfants gitans jouent et s'agitent sous les arbres abritant une fontaine, je quitte parfois mon état contemplatif lorsqu'une voiture bruyante fend le silence et traverse la place.
Je lis le journal d'Arnaud Viviant publié dans la rubrique "Singulier pluriel" d'un numéro de Têtu de l'an 2000, il écrit à la date du lendemain:
«Dimanche 10 septembre. Je reçois les épreuves du nouveau roman de Christine Angot, "Quitter la ville". Dans plusieurs pages, je fais de la figuration – en tout cas, mon nom est là, couché sur la page, Christine évoquant plusieurs de nos rencontres, et le fruit de quelques-unes de nos conversations. Une histoire que je lui ai racontée, concernant l'histoire de Flammarion Raphaël Sorin, devient même le nœud hystérique – ou colérique – de son récit. "Quel rapport entre mon nom et moi-même ?" je me demande à cette lecture. De fait, je peine à me reconnaître sous les treize lettres qui, accumulées, composent mon prénom et mon nom. Leur surgissement impromptu sous la plume de Christine Angot me fait à chaque fois l'effet d'une petite secousse électrique, qui me torture moins qu'elle me laisse dubitatif. Si tout est vrai dans ce que raconte Christine, et si je ne trouve rien à y redire, je ne parviens pas pour autant à m'identifier et à me rendre tout à fait compte que c'est bien de moi qu'il s'agit là. Il me faut un petit moment pour saisir la vérité. Et elle est, me semble-t-il, quoique je l'eusse bien mérité, un peu déshonorante : je suis devenu un personnage de roman. C'est une sensation d'écart – ou d'écartèlement, si l'on veut – assez vive. Ce que vous êtes sensé désigner aux yeux de tout le monde ne vous désigne plus tout à fait à vos propres yeux. Vous êtes travesti, mais de manière exhibitionniste, non ; de telle façon que vous seul y serez vraiment sensible. Or, il se trouve qu'il y a de très belles pages, dans "Quitter la ville", sur le changement de nom que l'écrivain a opéré un jour, passant de Christine Schwartz, le nom de son père, à Christine Angot. Si bien que j'émets ici l'hypothèse que Christine se venge inconsciemment de cette douloureuse dépossession en faisant en sorte que votre nom, imbibé dans – et par - sa prose, ne soit plus tout à fait le vôtre, mas un miroir déformé de votre propre réalité. Un ricanement soudain que votre nom, pour vos seules oreilles anéanties par son ridicule clapotement syllabique.»



04/08/2011

04/08/11 - 01:34

John Waters et moi (2)

"Cecil B. Demented" filme des justiciers du cinéma underground en guerre contre le système hollywoodien, je retrouve avec plaisir le John Waters période comédies hystériques façon "Polyester". Il rend hommage au cinéma décalé comme le porno ou les films de kung-fu, je m'amuse des noms de cinéastes dont je raffole portés en pseudonymes par les personnages : Warhol, Almodóvar, Anger, Peckinpah. Le film s'achève dans une partouze libératrice et sanglante, je ne me lasserai jamais du mauvais goût selon John Waters.
Je lis dans la nouvelle rubrique "Singulier pluriel" de Têtu, en cette rentrée de l'an 2000, ce que note Edmund White dans son journal à la date du lendemain :
«Mardi 29 août. Comme je ne dormais pas, j'ai lu l'étude de John Boswell sur l'époque médiévale, où les hommes pouvaient avoir ne sorte mariage entre eux. Il y avait même une cérémonie chrétienne. Je me souviens d'avoir rencontré Boswell en 1981 à New York pendant un séminaire de Michel Foucault. Boswell était aussi beau q'un dieu. Plus tard, lui et Foucault sont mort du sida, mais aucun d'eux n'a parlé ouvertement de sa maladie. Dans l'appendice du livre de Boswell, il y a plusieurs versions des cérémonies pour le mariage homosexuel qui existaient jusqu'au quatorzième siècle. Je me demande pourquoi les couples pédés qui sont croyants n'emploient pas ces cérémonies qui sont si simples, poétiques et touchantes.
J'aimerais écrire une nouvelle où un jeune homme de 25 ans se réveille en découvrant qu'il ressemble à quelqu'un de 60 ans. Du coup, les gens autour de lui commencent à l'ignorer, personne ne le regarde, un seul gérontophile bizarre le poursuit. Quand il n'aime pas quelque chose de nouveau, les autres jeunes gens font des clins d'œil entre eux à son insu pour se moquer de ses opinions démodées, encore d'autres jeunes cherchent son avis paternel ; quand il exprime un désir sexuel, les jeunes sont horrifiés… Son appétit féroce pour la bouffe n'est plus considéré comme sympathique et un signe de l'élan vital mais comme un excès grotesque…».



14/07/2011

14/07/11 - 02:56

Joël Hubaut et moi

Dans la Dépêche du Midi du 6 avril 2001, je lis les explications de Joël Hubaut à propos de son exposition "Psyclom-clom épidemik" annoncée au musée des Abattoirs : «Je travaille sur les couleurs d'une façon démoniaque au niveau de la monochromie pour la dénoncer. Car elle est une métaphore qui reste évidente de la pensée unique, du système sectaire. Je fais donc aussi des travaux sur le jaune ou d'autres couleurs. Le rose, le rose extrême, est l'élément qui me permet de créer l'harmonie totale pure. Mais comme cette harmonie devient fascinante et séductrice, c'est là que j'interviens pour dire: Attention à la séduction de l'harmonie! Vive l'impureté! A bas ce chant qui semble être l'idée d'une pureté et qui est démoniaque. Parce que la pureté n'est qu'un leurre qui cache des aberrations qui, elles, font très mal. C'est tout le sens de mon travail.»
Je me rends au vernissage de cette installation constituée d'objets de la même couleur, des petits drapeaux et des ballons roses jonchent la cour d'entrée. Le hall du musée est occupé par une immense installation formée d'espaces enchevêtrés et reliés par des escaliers ou des passerelles à la manière d'un paquebot, je tente de me frayer un chemin dans la foule grouillante. Je repère l'artiste arborant des lunettes à montures roses calé sur un sofa et coiffé d'une perruque de la même couleur assortie à ses vêtements et à son boa, il est assailli par une armée de journalistes qui le filment. Je passe d'un espace à l'autre, chacun d'eux reconstitue une pièce d'appartement pourvue d'un mobilier dont le visiteur peut largement profiter. Je croise une poignée de drag-queens à l'endroit où des militants d'Act Up distribuent leur propagande agrémentée d'un triangle rose. Une jeune fille nue se fait recouvrir le corps de peinture rose près d'une file d'attente formée devant un photomaton, je suis décidé à revenir un jour de moindre affluence pour la photo. Une armée d'objets et de bibelots en tous genres parsème ce parcours kitschissime, je relève la présence de quelques godemichés et autres poupées gonflables. Je lis «la Verge Marie» inscrit sur un panneau orné de jolis graffitis. Un salon de coiffure est à la disposition de chacun, je surprends en partant de jeunes majorettes en rose levant la jambe devant des objectifs amusés. La soirée Cyber-Pink se tient à la nuit venue dans une friche industrielle située en face du théâtre Garonne, je porte le sifflet rose accessoire de chacune de mes gay-prides. A. m'accompagne, je retrouve J. et ses amis. La musique techno nous incite à nous replier vers la Luna Loca où G. ne semble pas vraiment apprécier mes vannes, je me lasse d'entendre la même ambiance musicale qu'au bar Les Deux G quelques années auparavant. La nuit se termine avec un dernier verre chez P., je contemple la vue plongeante sur le canal du Midi.



14/06/2011

14/06/11 - 01:28

Patrice Chéreau et moi

Un nouveau mail me parvient d'Athènes le 26 mars 2001 : «Petite omission dans l’histoire de la partouze avortée : je n’ai pas précisé comment j’avais clos l’entreprise : en prenant par le bras un des protagonistes (le seul qui m’agréait en fait) et en le forçant à me suivre dans la chambre d’à côté où l’on a plus ou moins baisouiller… ça m'arrive de coucher ! Mais je n’arriverai jamais au niveau de mes grandes sœurs toulousaines ! Un proverbe : quand on a trop niqué, il faut s’exporter. Cela vient d’une grande coucheuse bruxelloise qui se plaignait d’avoir couché avec tout le monde à Bruxelles et qui écume par conséquent maintenant les grandes villes alentour.»
Patrice Chéreau filme Londres sous son angle le plus glauque et le plus gris dans "Intimacy" d'après des récits d'Hanif Kureishi, j'ai déjà maintes fois vu ce Londres dans le cinéma anglais de ces dernières années. D'audacieuses scènes de sexe ponctuent la première partie comme autant de performances, je ne peux m'empêcher de les juger parfois obligatoires et peu naturelles même si l'érection de Mark Rylance est bien visible par moments. Le film s'égare ensuite dans le sordide, je somnole même quelques minutes durant. L'ennuie s'installe, je suis consterné par l'excès de théâtralité déployé par les acteurs.
Dans le dernier numéro de Têtu, je lis les propos de Patrice Chéreau : «C'est peut-être le problème de l'homosexualité au cinéma : quand je vois un film qui met en scène un couple hétérosexuel, je pense que ça parle aussi de moi. Le contraire n'est pas vrai : des hétérosexuels qui voient un film mettant en scène un couple homosexuel pensent qu'il ne parle que de pratiques particulières. Disons que l'homosexualité n'a pas vocation à l'universalité ; on peut le regretter, mais, si Proust, dans "À la recherche du temps perdu", avait appelé Albertine Albert, je ne sais pas s'il aurait eu autant de lecteurs.»



"Intimacy" © Bac Films

12/06/2011

12/06/11 - 16:22

Jean-Daniel Cadinot et moi

Je me plonge dans la lecture d'un mail reçu le 5 mars 2001 : «C'est avec plaisir que j'apprends la sortie du dernier Ozon, même si je ne sais pas quand il sera projeté en Grèce. Peut-être au moment où vous y serez ! A défaut de film, je peux me faire des délires chimiques qui m'embarquent parfois sur des kilomètres de pellicules non fictives. C'est l'histoire d'une sainte nitouche qui roule des pelles à un mec dans une boîte chaude d'Athènes, puis qui discutaille avec lui, accompagné de J. (un ami en visite à Athènes) et deux autres gonzes sortis de je ne sais où. L'un propose, lorsque la boîte ferme, un verre chez lui, les autres suivent. J. me dira plus tard que c'était clair qu'il allait se passer quelque chose : je n'avais pour ma part rien compris (pour être naïve comme ça, faut vraiment être conne). J'ai donc été un peu surpris quand K. s'est mis à malaxer ouvertement la bitte du p'tit P. qui continuait la conversation comme si de rien n'était, au milieu du salon. Mes yeux n'avaient pas fini de s'agrandir : non seulement il lui malaxa la bitte mais il finit par la lui sortir du pantalon plutôt en forme. J. s'occupait aussi dans son coin et A. me caressait le dos. J'étais aussi hilare qu'un perdu et je devais effectivement l'être, perdu, parce que l'on s'étonnait de me voir un air si étonné. Si cela ne me dérangeait pas trop qu'A. me tripote, je repoussais, avec la douceur qui me caractérise quand j'ai trop bu, ce vicelard de K.. Mon attitude, combinée à celle du p'tit P. qui ne voulait pas de J., ne rendit pas l'atmosphère très fluide : la partouze avorta. J'étais de toute manière fermement hors jeu depuis le début. Faire capoter une partouze, cela tient de l'exploit! Cela confirme tout de même mon innocence un peu naïve ainsi que mon extraordinaire pruderie : quand je me retrouve au beau milieu d'un film de cul, je ne peux pas m'empêcher de jouer à la Ruggieri se rendant à un concert de musique classique ! (C'est parce que c'était de mauvais acteurs pornos, sinon j'aurais été le premier à tomber la culotte). Racontez, sweetie, à nos amis communs cette charmante historiette. Elle occupera un instant vos conversations du week-end!»
Je lis le dernier numéro de Têtu, Jean-Daniel Cadinot raconte à Jürgen Pletsch ses débuts de photographe professionnel: «… j'ai aussi fait des photos pour le press-book de nombreux jeunes comédiens alors inconnus, comme Nathalie Baye, Tony Marshall, Candice Patou. J'ai réalisé les photos d'Alain Chamfort pour son premier disque, ainsi qu'une sublime pochette pour Pascal Auriat, à poil, pour une chanson contre la peine de mort. Parmi mes premiers modèles nus, j'ai photographié Patrick Juvet pour la revue In, et mon ami Yves Navarre.»



Photo : Patrick Juvet par Jean-Daniel Cadinot
(source : Pierre Guénin)

04/06/2011

04/06/11 - 17:25

Serge Daney et moi

Neuf ans après sa mort des suites du sida, je lis les Inrocks qui consacre sa Une à Serge Daney. J'écoute la série documentaire signée Serge Toubiana et diffusée en nocturne sur France Culture en hommage à l'ancien critique de cinéma de Libération, il déclare à propos de George Cukor qu'il interviewa à Hollywood dans les années soixante pour les Cahiers du Cinéma: «Une vieille folle milliardaire très méchante!»
Je reçois des nouvelles des Etats-Unis dans un mail du 3 mars 2001 : «Salut Jérôme, ça va ? Alors voilà, c'est fait, la sodomie est désormais interdite au Texas. Je veux dire... Même chez toi, il est désormais INTERDIT de se sodomiser. Le "blow-job" ne va pas tarder à être interdit aussi. Mais bizarrement, pas l'homosexualité. Strange, isn't it ? Anyway, pour répondre à ta question, je rentre le 23 mai sur Toulouse et je repars à Paris cet été. Dieu sait où je poursuivrai mes études l'an prochain. Bises, Tom.»



10/05/2011

10/05/11 - 00:22

André Téchiné et moi (3)

Ma correspondance avec Christophe se poursuit avec ce mail reçu le 7 février 2001: «De la censure et de l’art d’écrire. Faites lire, faites lire cette petite étude de cas à La Blonde : si ma modeste production pouvait convaincre une pauvre âme égarée dans ses préjugés, j’en serais honoré. Ce serait quelque part une petite contribution aux lettres françaises. Je pourrais en faire des études de cas, à foison ; mais leur matière m’est parfois bien trop sensible pour y toucher sans embarras. Le cas La Chose, momentanément accouplée avec A. (Quelle conversation délicieuse vous avez eu l’heur de transcrire ! J’en avais l’impression de vécu à tant reconnaître A. et J. dans leur rôle respectif !), pourrait par contre être accroché dans la galerie des portraits sans problème majeur sauf celui de froisser sans le vouloir le mari de J’te-montre-mon-cul. Coucher avec une telle passive doit être à mourir d’ennui : le pauvre a dû se faire enculer sans comprendre le premier jour où un mec l’a mis à quatre pattes et depuis il n’en démord pas, se faisant patiemment besogner parce qu’il n’a pas encore compris que le cul, pour être vivant, a besoin d’esprit. La souplesse, cela ne suffit pas pour faire du Kama Sutra une fête… Le sexe, c’est avant tout du mental, leçon numéro un pour tout apprenti libertin. Vous me faites injure, sweetie, lorsque vous supposez que je ne puisse pas connaître Vincent Borel. Diable, vous ne savez peut-être pas que le monsieur avait déjà toute ma flamme de jeunesse quand je lisais avec empressement ses articles assez gay dans Actuel, magazine branchouille par excellence, dont Nova Mag est peu ou prou l’actuelle version. Pour vous rattraper, vous me lirez avant votre venue en Grèce "Le Ruban noir". C’est son premier roman : le lyrisme y métamorphose des scènes de cul palpitantes, des moments plus sombres et c’est indéniablement plus travaillé que les productions auxquelles il s’attaque dans l’extrait que vous m’avez envoyé. Son fiel m’a fait plaisir : la causticité de son propos lorsqu’il oppose le foisonnement libertin à l’approximation contemporaine provoque la joie du voyageur qui s’amuse à enfin voir un brigand s’attaquer aux oies blanches de la diligence. S’il fallait effectivement se mettre un œuf dans le cul pour devenir un génie littéraire, le Panthéon aurait vite été comble (un œuf, ce n’est finalement guère plus large qu’une bitte assez épaisse). Le défaut majeur de l’écrivain contemporain quand il parle de cul, c’est l’immédiateté qui est presque toujours assortie d’une absence de distanciation réflexive. C’est certainement un courant d’écriture qui juge les choses du monde comme suffisamment vaines pour ne pas être longuement commentées voire être commentées du tout. Que les mots du romancier se réduisent alors à ‘se lever’, ‘manger’ ou ‘se branler’ devient presque une nécessité : je n’est sûr que des seules actions simples qu’il entreprend dans la vie ; pour je, le verbe penser devient non plus une liberté — chère au libertin — mais un gouffre immense, un vide angoissant qu’il s’agit de vite remplir à coup de désirs certes primitifs mais aisément reconnaissables. C’est le vase de Lao Tseu rempli avec du sperme…Je ne juge d’ailleurs pas cela négativement. C’est une manière comme une autre de contourner la condition humaine. Je me réserverais pourtant d’émettre un avis plus poussé sur les productions du Rayon gay : outre le fait de ne pas avoir lu "Je mange un œuf", il faudrait se pencher avec un peu plus de temps sur l’ensemble de la production « pornographique » récente. Le mot pornographie est d’ailleurs un concept plutôt large qui pose problème. Si on suit la piste Angot-Page, on se limite. Sinon on peut aller voir du côté des "Particules élémentaires", où l’accusation d’absence de travail d’écriture serait calomnieuse. Vincent Borel met ensuite sur une même étagère tous les romanciers contemporains, rangeant les libertins « qui en bavèrent au péril de leur vie » sur une autre. Entre Sade, Crébillon fils, Laclos et Denon, il y a quelques mondes d’écart et mis à part le premier, les autres n’ont pas eu une vie si menacée que cela. Borel fait de la critique excessive, ce qui n’est peut-être pas plus mal. Si je suis de tout cœur avec lui, c’est parce qu’il ne bêle pas à l’unisson. La critique engagée, ça fait circuler le sang. Il se doit d’adopter un tel ton, surtout quand il parle pour un article, mais il ne faut pas qu’il en fasse une vérité absolue — quels mots pourront jamais y prétendre ? —, sinon il tombe dans le piège du vieux croûton (type Fernandez) qui ne prise que les anciens. La théorie de la production artistique de qualité dans les temps de censure est une stupidité : on trouve des pages resplendissantes tout au long de l’histoire. Certaines ne seront peut-être jamais reconnues voire connues, ou le seront plus tard. Je crois vraiment que la littérature, l’art en général, c’est autre chose que de s’essayer à produire un chef-d’œuvre. J’ai personnellement une clémence à toute épreuve pour tout acte d’écriture — ce qui ne m’empêchent pas de dire « Mais… mais… mais c’est de la merde ! » —, j’aime lire n’importe quoi et trouver, au hasard, des petits trésors, une page, une phrase, parfois même un mot qui, à ce moment-là de la lecture, m’enchantera au plus haut… Non, non, l’idée de la censure comme aiguillon d’écriture, c’est une hérésie. La censure n’a à voir qu’avec la vie privée des écrivains, pas avec leur talent. Que la censure contribue à ce que la tapiole littéraire reste enfermée chez elle pour écrire, au calme et dans les miasmes de la frustration, des diamants d’œuvres, c’est peut-être une réalité. Moins de censure, c’est peut-être des œuvres de génie qui disparaissent dans les limbes mentales de quelques uns qui pensent trop à multiplier les rencontres ou à approfondir les recherches sexuelles pour s’atteler à une table. C’est une perte certes mais on ne le sait pas, on s’en fout même. Entre l’écrivain à la vie toute renfermée dans le sublime de la création pour produire l’Œuvre et le corps vivant qui s’évapore sans trace après avoir brûlé d’abondance, c’est la vapeur qui reçoit mon approbation. Vale, sweetie. Vous avez mes mots qui débutèrent à cause d’un article dont je vous demanderai de m’apporter copie lors de votre venue tant attendue sous les cieux cléments d’Athènes.»
"Les Sœurs Brontë" est projeté deux jours plus tard à la Cinémathèque, c'est le seul film d'André Téchiné que je n'ai pas encore vu. Je suis d'emblée surpris par la noirceur éclatante du récit, par la froideur glaciale de l'image et le ton ocre des couleurs. Je lis quelques lignes de l'entretien accordé par le cinéaste à Alain Philippon dans l'ouvrage qu'il lui consacra en 1988, aux éditions des Cahiers du Cinéma : « Je crois que "Souvenirs d'en France", "Barocco" et "Les Sœurs Brontë" ont été faits, sans que je le sache, pour que j'en finisse avec la question des genres. "Souvenirs d'en France" était une sorte de saga, de chronique familiale. Barocco" relevait plutôt du film noir, de tout un héritage à la fois expressionniste et américain, et "Les Sœurs Brontë" du film historique et de l'adaptation littéraire, de la question de la biographie au cinéma. Ces films là étaient pour moi, par le biais de la stylisation, une façon de m'approprier ces genres, d'affirmer mon amour de l'artifice et de la magie du cinéma. C'est là leur limite à mes yeux. Ce sont des films trop nourris par le cinéma, trop fermés sur le cinéma... À partir d'"Hôtel des Amériques" ce ne sont plus des films de genre. Je ne puise plus mon inspiration dans le cinéma : avant, je ne connaissais pas assez les gens».



02/05/2011

02/05/11 - 00:43

Wong Kar-wai et moi (4)

Le 17 janvier 2001, je me plonge dans la lecture d'un nouveau mail reçu d'Athènes : «Vous fustigez, sweetie, avec beaucoup de raison et votre diatribe ne nous épargne guère, pauvres âmes que nous sommes. Si le bâton dans le cul dont vous m’affublez a disparu, je ne crois pas que c’est aux Grecs que je le dois. C’est peut-être vrai pour certaines choses mais il me semble que le dit bâton a été retiré bien avant mon départ pour la Grèce. En gardant vissé au corps la pudeur qui me gouverne, j’empêche bon nombre de mes frasques d’être portées à la connaissance de mon entourage et vous ne porteriez pas sur moi le même jugement si vous étiez un peu plus au fait de ma vie depuis le début de mon adolescence. A., J. et E. en prennent pour leur grade et ce n’est pas sans justesse que vous pointez du doigt certains de leurs comportements. Or, je ne vous suis pas quand vous essayez de faire d’E. le bûcheron une sainte nitouche, passive de surcroît : J. s’interrogeait encore il y a deux semaines pour savoir si son côté secret ne serait pas un moyen de mettre à couvert ses tendances sadomasochistes !!! Et je me souviens encore d’A. me parlant d’incompatibilité de nique : deux actives ensemble, ça ne fait pas non plus bon ménage ! Je suis de plus très étonné que J. ait pu poser d’aussi grossiers lapins. Il est d’habitude si sociable, si prévenant. L’appel de la quéquette serait-il donc plus fort que tout ? La réponse est oui, si on regarde A. dont le comportement ne m’étonne guère. C’est le sorte de double jeu qu’il affectionne : avoir un mari à la maison, avec des pantoufles, pour regarder la télévision et des amants, avec de grosses bittes, pour entretenir sa libido. Qu’il se donne en spectacle après avoir abusé de la boisson, ce n’est pas étonnant non plus, cela arrive à d’autres. Vous devez être cependant le seul à pouvoir supporter se faire tripoter la bitte à jeun.»
Je redécouvre les premiers films de Wong Kar-wai sur grand écran à l'occasion d'une rétrospective dédiée au cinéaste hongkongais à l'ABC, "les Anges déchus" m'apparaît comme le moins palpitant de cette filmographie. "Nos années sauvages" et "les Cendres du Temps" sont inédits à mes yeux, je note la présence persistante d'horloges dans la plupart de ces œuvres. J'ai revu "Dernier Tango à Paris" à la Cinémathèque entre deux séances à l'ABC, des correspondances sont évidentes avec les derniers films de Wong Kar-wai. J'y ai retrouvé les mêmes rapports de couple conflictuels et sadomasochistes dans "Happy Together", les éclairages sombres et les couleurs chaudes rappellent "In the mood for love". J'ai relevé la reprise de l'idée des cadeaux identiques du mari et de l'amant : les robes de chambre offertes dans le film de Bertolucci deviennent des cravates et des sacs à mains dans "In the mood for love".



Photo : "In the mood for love"

16/04/2011

16/04/11 - 00:19

Jeanne Mas et moi

Je lis ce mail reçu le 11 janvier 2001 : «Bon, je suis rentré de Toulouse où franchement le temps était assez exécrable. Néanmoins, le repas de famille chez "belle-maman" s'est bien passé. Je ne suis pas sorti, mais C. m'a dit que quelque soit les nouveaux endroits, on voyait toujours les mêmes têtes. A Lyon, c'est idem, je te rassure. Aussi, c'est sans amertume que je quitte (temporairement) la Ville rose. Je trouve personnellement (et je ne suis pas le seul) les Lyonnais beaucoup plus sincères, polis et aimables. Certes, tu fais le tri avec cette jeune bourgeoisie du "m'as-tu vu", mais malgré cela, il est vrai que tu peux plus facilement entretenir des relations amicales. Bien très cher. Il va être l'heure pour moi de déconnecter et de rentrer dans mes foyers... A plus tard. Stéphane».
G. et F. ingurgitent de gigantesques parts de pizzas chez A. le lendemain, je danse devant Jeanne Mas chantant toute de blanc vêtue un medley de ses tubes des années 80 entourée de danseurs en cuir rouge dans une émission sur France 2 animée par Dave. Joël débarque au moment d'avaler la galette, je suis prêt pour le dance floor. Je croise J. au Cockpit, il m'annonce que Stéphane Rideau est en tournage à Marseille et qu'il ne m'a pas oublié. Je danse sur "Êve lève-toi", Joël m'entraîne dans un slow sur "Souviens-toi du jour". Je danse sur "Music" et "Spacer", "Spinning around" me met tout autant en joie.



11/04/2011

11/04/11 - 01:28

Woody Allen et moi (4)

Je découvre le dernier film de Woody Allen, "Escrocs mais pas trop" marque son retour à la comédie après une trilogie existentielle avec des artistes pour personnages principaux : "Harry dans tous ses états", "Celebrity", "Accords et désaccords". Le cinéaste assume un parti pris burlesque à l'efficacité réjouissante, je perçois peu à peu derrière la comédie pure et parfois facile une bien cruelle peinture de la grande bourgeoisie new-yorkaise à travers les péripéties de deux personnages propulsés dans un milieu étranger. Ils évoluent au cœur d'une fastueuse réception, je jubile devant cette scène qui s'avère être le sommet du film. Le plaisir de la comédie s'ajoute à un grand raffinement visuel, je suis émerveillé par les tenues arborées par l'irrésistible Tracey Ullman.
Un mail me parvient d'Athènes, le 11 décembre 2000 : «[…] Vous m’aviez déjà parlé de "Biscuit" et de sa gênante propension à tremper son biscuit dans des breuvages autres que le sien — même s’il n’avait pas tout à fait tort non plus ce jour-là : le thé à la pêche est sans goût aucun et il faut toujours l’agrémenter... J’ai pourtant toujours autant de mal à imaginer votre tête au moment de l’affaire. Vous, jouer la prude offensée, c’est une gymnastique qui ne vous est pas coutumière et j’avoue être en panne d’expressions pour vous représenter alors. M’avez-vous imité et poussé ces cris de truie qu’on égorge ? Cela pourrait être un cri de ralliement, après le cri du dindon que vous affectionnez tant. Vous me parlez d’A. comme filant le parfait amour… Quelle fable ! Il me raconte — oui, j’ai eu l’extraordinaire plaisir d’avoir de ses nouvelles, le prochain mail est ainsi prévu pour la fin janvier… — qu’il se permet des incartades avec une ancienne flamme allemande. Mais suis-je bête, la fidélité ne fait plus partie des critères à retenir pour qualifier le parfait amour ! Vous m’apprenez par contre qu’il a toujours cette vilaine manie de cacher ses amis à ses amants : il a probablement peur que l’amant soit effrayé mais il a peut-être aussi peur que nous trouvions sa moitié du moment triste à pleurer… Le tout serait de savoir quelle peur l’emporte sur l’autre. Ce soir, c’est nuit de sortie, normalement aussi corsée de deux cuillères de molécules mais rien n’est sûr : la semaine dernière j’ai dansé comme un endiablé sans aucune aide (n’est-ce pas extraordinaire) et j’ai failli avec G., ramener un certain D. dans le lit commun… Mais où m’arrêterai-je ? M’arrêter, en si bon chemin ?».



01/04/2011

01/04/11 - 01:04

Mladen Materic et moi (4)

Je reçois des nouvelles d'Athènes dans un mail daté du 16 novembre 2000 : «Il faut que je rétablisse enfin la probité de ma réputation qui sombre, par faute d’explication claire, dans les tréfonds langueputois de la cité toulousaine. Non, je ne suis pas A. sur le chemin tracé de l’utilisation intensive des parcs de ce monde. Non, je ne battrais jamais aucun de vous deux : vous êtes pour toujours inscrit dans le livre des records ! Certes oui, je ne pousse plus de cris de truie qu’on égorge mais ma pudeur est toujours aisément choquée, y compris par mes propres actes parfois… C’est elle qui m’empêche de vous raconter l’affaire qui vous permet de faire les gorges chaudes (à défaut des gorges profondes). Mes frasques nocturnes n’ont rien de bien originaux : j’ai rapidement pu reprendre les sorties, les distractions chimiques qui étaient les miennes à Lille. J’agrémente ceci d’un zeste de G., dont je suis l’amant officieux (lui-même étant engagé par ailleurs) et qui me tient éveillé plus que de raisonnable (dormir 4 heures par nuit, ce n’est vraiment pas assez…) à force de sortie et d’abus corporels. Bref, mes sorties sont utiles : lorsque vous viendrez, j’aurais quelques endroits intéressants à vous montrer… N’as-tu donc aucune mémoire ? Nous avons vu ensemble le film "Exhibition". F. et A. (ou J.) étaient là et nous étions les deux morts de rire. Te souviens-tu du moment où elle disait ne pas se faire sodomiser mais qu’elle y pensait parce que ça raboterait peut-être ses hémorroïdes… Ou encore que son esclave se rebelle parce qu’elle a osé lui frapper le visage ! J. n’aura probablement pas vu une séance aussi torride de SM que celle de ce film ou du film de Bruce LaBruce, "Hustler White". Le coquin m’avait parlé de ce boulot très spécial. Il me le raconte d’ailleurs dans son dernier courrier, même s’il est extrêmement avare de détails. Je compte sur vous pour combler les trous de son récit… Quant au sieur A., c’est déjà heureux d’avoir de ces nouvelles par votre intermédiaire. Trop occupé à acheter le nouveau canapé avec sa douce moitié du moment ? Il n’a toujours pas décollé de sa recherche de l’homme qu’il lui faut apparemment. Je suis appelé par mes obligations scolaires. Je vous salue, Monsieur.»
Je découvre l'univers de Mladen Materic au Théâtre Garonne à la faveur de la reprise de "le Ciel est loin la terre aussi", des scènes sans parole du quotidien se succèdent sur fond de chansons populaires égrenées par un transistor. Les générations se croisent et se confrontent dans l'appartement exigu, j'observe la chorégraphie minutieuse de leurs gestes répétés. La vie quotidienne devient une mécanique bien huilée, j'y vois une satire caustique de la vie de couple. Les rêveries des personnages sont l'occasion d'échappées oniriques loin d'un ordinaire austère, je suis touché par la grande poésie qui se dégage de ces apartés. Cette chronique de la vie mêle douceur et amertume, j'y trouve surtout beaucoup de générosité.



Photo: "Le Ciel est loin la terre aussi"

29/03/2011

29/03/11 - 02:37

Pascal Greggory et moi

Je me plonge dans la lecture du mail de Christophe reçu le 26 octobre 2000: «Comment osez-vous penser que je puisse me promener dans certains parcs athéniens de grande réputation à des heures indues ? Vous n’avez malheureusement pas tout à fait tort. J’ai eu l’occasion de visiter le dit endroit mais dans la mesure adoptée par les deux Lilloises déchaînés que j’ai reçues pendant une quinzaine de jours en ma modeste demeure. Je suis interrompu dans la rédaction de ce message par des petits n'enfants qui viennent au foyer de français (une des joies de ma fonction au sein de l’établissement) pour emprunter en rigolant des magazines. (…) Nouvelle interruption, c’est la fête de l’école. Vais-je rire ou pleurer ? Pas de fête pour moi : j’ai eu le malheur de tomber en chemin sur un de ces autres poids professionnels qui me sont attachés autour du cou. Une grosse femme décolorée, qui est d’une conversation mortelle et qui ne peut dire trois phrases sans vous parler de sa vie, vous interroger sans aucune manière sur la vôtre et faire l’importante en ressortant les produits de sa digestion des matières intellectuelles qui ont eu la joie de connaître ses mâchoires. Et vas-y que je te cite mes lectures, et vas-y que je te parle de l’Ecole normale, et vas-y que je te demande si l’on ne me sent pas seul à Athènes… Elle m’a foutu le grappin dessus et j’ai eu un mal fou à m’en dépêtrer. Le ramassis de boursouflures intellectuelles que peut contenir l’humanité, c’est impressionnant comme quantité mais je crois qu’en plus celles-ci se concentrent dans les services culturels des ambassades. Je ne pourrais jamais comprendre cette infatuation du savoir mais je dois prendre garde à ne pas rester longtemps dans les coulisses d’un Ministère de l’Education, car c’est une maladie qui semble surtout frapper les profs. J’arrête ma diatribe de peur que le reproche ne puisse être fait que ce style ampoulé dont je t’abreuve ne soit déjà le signe délétère de cette gangrène morale. Pour mieux peindre, je devrais simplement dire que la conne se maquille comme une vieille pouffe, que tout pend chez elle et qu’une pute de bas étage pourrait lui donner des leçons de maintien et de savoir-vivre. Quel est le prochain con sur la liste ? Ah oui, j’en vois déjà plein qui se bousculent au portillon pour être proprement habillés. Il y en a trop, allez, hop, envoyez-moi tout ça ailleurs, le néant s’en chargera. Le chupa chups est là pour compenser toutes affaires cessantes. Avec les bonbecs, on rencontre certes des gens moins fournis en références intellectuelles et en citations littéraires mais qui ont le charme et le mystère des liaisons magnétiques. J’imagine que tu seras d’accord avec moi : tes rencontres de backroom ne t’ont jamais brisé la tête avec de longs discours. Je suis pourtant à cours ces temps-ci et je me rabats sur la vodka, ce qui est une erreur (ma dernière soirée, comme je l’expliquai à Joël, en a été plutôt sombre). Pour le concours que tu proposes, j’ai déjà battu tout le mode à plate couture : on m’a donné le titre de “French pioute d’Athènes” il y a peu de temps. Tu connais ma pudeur, sweetie, je ne dévoilerai donc pas les actions qui m’ont permis de remporter le titre. Je mentionnerai seulement (ceci étant, cela va sans dire, une information confidentielle…) l’existence de X, dont je partage le lit outre mesure pour y abuser de secrétions naturelles. La pioute»
Pascal Greggory est l'invité de Gérard Lefort et Marie Colmant dans "À toute allure" sur France Inter, je l'écoute évoquer Chéreau et Rohmer, sa jeunesse et le Palace qu'il a beaucoup fréquenté, les films pornos et la sortie prochaine de "la Confusion des genres" d'Ilan Duran Cohen.



Photo: "La Confusion des genres"

26/03/2011

26/03/11 - 03:01

Madonna et moi

Je vois "Space cowboys" à l'ABC, Clint Eastwood y rendosse la figure du cow-boy qui lui est chère. La manière dont il filme sa vieillesse m'émeut, le potentiel commercial du film ne nuit en rien à la sincérité du propos.
Je découvre ce mail daté du 23 septembre 2000 : «Très énervé, très stressé par mes premières obligations grecques... C'est la joie infernale des débuts dans un nouveau boulot de merde. Si tout ne va pas mieux dans une semaine ou deux, je tue quelqu'un!!! Quitter Bruxelles, Anvers et Lille pour ça, je me demande si je n'ai pas perdu au change... Mais l'odyssée ne fait que commencer!!! Christophe.»
J'écoute en boucle "Music", c'est mon album préféré de Madonna depuis "Bedtime stories" - lequel est encore mon disque de chevet. Je trouve gigantesques "Impressive instant" et "Runaway lover", ces morceaux pètent la forme. Je suis très sensible à la douce tonalité des dernières plages, "Paradise" et "Gone" sont des perles d'authenticité.



17/03/2011

17/03/11 - 01:01

Stéphane Rideau et moi

S. m'écrit le 2 février 2000: «Bon, je trouve un moment entre deux appels pour te mailer. Alors, comment c'était Pau? Il y a beaucoup à faire à Lyon et certains quartiers sont très sympas. J'habite en plein centre, quartier opéra. C'est facile d'accès, il y a tout à proximité (même un sauna), et surtout je suis à 3 min à pied de mon boulot. Contrairement à ce que l'on peut croire, je reste très sage depuis que je suis à Lyon. Depuis même que je suis avec C. d'ailleurs. C'est vrai je ne sors quasiment pas dans le milieu, à part un apéro et un sauna (très sage)... Ça m'étonne moi-même, mais pas de pulsions extra conjugales! C'est bizarre. Par ailleurs, ça ne va pas très fort avec C. Ça n'a rien d'étonnant du fait que je me fais larguer en moyenne une fois par semaine! Parfois je me demande si je ne devrais pas me reconvertir... en moine!!! Bon, j'attends de tes news. Et raconte-moi les derniers potins de Toulouse by night. Bye bye».
Le lendemain, je quitte l'autoroute avec H., nous suivons la smart de J. qui nous guide dans la profonde campagne. J'ai hâte de rencontrer Stéphane Rideau, il nous attend dans l'unique bar-restaurant de son village natal du Lot-et-Garonne. Il s'y est retiré après quelques années parisiennes, je l'écoute raconter ses aventures avec Gaël Morel : «À Paris, je sortais beaucoup dans les endroits gays avec mes potes, dont Gaël. Je connais bien cet univers et je m'y suis fait. Au début, c'est flatteur. Je rentrais dans le jeu de la séduction et je jouais beaucoup à l'entretenir. Aujourd'hui, je m'y suis habitué et je n'y fais plus attention.» Je jubile quand il déclare plus tard : «Je pense qu'on doit tous avoir une part d'homosexualité en soi. Peut-être qu'un jour, une rencontre fait que le déclic a lieu. Mais ça ne s'est jamais passé pour moi. Pourtant, j'ai eu maintes fois l'occasion. J'ai rien contre. Si j'avais envie, je le ferais, mais je ne vais pas me forcer.» J'aimerais savoir si l'énorme sexe en érection qu'il exhibe dans "Sitcom" de François Ozon est le sien ou si c'est un postiche, il me répond : «À ton avis ?».



Stéphane Rideau & Jérémie Elkaïm dans "Presque rien" de S. Lifshitz

 

ENTENDU

"A plus d'un titre" :
Gérard Lefort,
pour "Monsieur Maud"
:
une anthologie
des articles de Marc Raynal
sur le cinéma et la mode,
parus dans Libération

France Culture,
lundi 11 juillet 2011.
(30 mn)

VU

"L.A. ZOMBIE",
de Bruce la Bruce,
avec Franços Sagat

LU

Demy en entier

DVD. Après moult péripéties, un coffret rassemblant l’intégralité de l’œuvre du réalisateur sort enfin

Par Gérard Lefort

Qu’on puisse enfin voir tous les films de Jacques Demy dont certains, fameux ou rares, étaient totalement invisibles pour des motifs complexes (lire page suivante), est la preuve que la fée des Lilas, marraine de tous les cinéphiles, a bien fait son boulot. Mais la sensation est surtout esthétique : tout Demy en DVD, c’est Demy dans la Pléiade. Ce qui permet d’expérimenter que Demy a bel et bien réalisé le programme qu’il se fixait en 1964 : «Mon idée est de faire 50 films qui seront tous liés les uns aux autres, dont les sens s’éclaireront mutuellement à travers des personnages communs.»
Demy n’a pas tourné 50 films, mais 14 (et 7 courts métrages) qui sont comme les 21 tomes d’une Comédie humaine. Autrement dit par lui : «Tout le monde a le droit de rêver et j’ai retrouvé tout le monde.» A la façon de Schnitzler filmé par Ophüls, au film des films, c’est la ronde des prénoms et des noms tous sexes emmêlés (Michel, Lola, Frankie, Geneviève, Roland, Edith, François…), tous princes et princesses transgenre au terminus des passions, heureuses ou maudites.
«Amour, je t’aime tant», refrain dans Peau d’âne, serait la ritournelle idéale pour tous les autres films, comme un vertige (de l’amour) nous faisant sauter d’un manège à l’autre, son manège à lui, qui nous fait tourner la tête. Et cela, quel que soit le résultat : sans faute pour la plupart des films, Demy-réussite ou échec presque complet dans certain cas (Parking !). Ce qui est d’autant plus véniel que l’inachèvement est un des motifs majeurs de l’œuvre. On se croise, on se prend, on se lâche, on se perd. Pas de quoi en faire un drame, plutôt un opéra populaire.
Quand, sur le tournage d’Une chambre en ville (1982), Demy confiait qu’il ne veut pas faire un film politique, il faut l’entendre. Car si Une chambre en ville est bien son film-manifeste le plus engagé, Demy y fait de la lutte des classes un pas de deux érotique et révolutionnaire unissant la fille d’aristo et le prolo dans une commune détestation du summum de l’ennui : la bourgeoisie. On a souvent dit son cinéma enchantant, enchanté. C’est bien trouvé : Demy est comme le petit garçon de l’Enfant et les Sortilèges de Ravel : grognon devant les devoirs, médusé quand son imagination, folle du logis, anime les objets, les animaux, les fleurs, fait parler les humains comme ils ne parlent jamais, en chansons, mais pas le dernier à sauter dans le sabbat et attiser la braise. On ne naît pas enfant, on le devient.

Intégrale Jacques Demy, 12 DVD (Arte Video/Ciné Tamaris) 99 €

Libération, vendredi 14 novembre 2008