J'écoute : "Glamour à mort", Arielle Dombasle (Sony music, 2009)
Je regarde : "Six feet under", "Sex and the city", "Desperate Housewives"
Je lis : John Giorno, "Il faut brûler pour briller" (Al Dante, 2003)
Je cite : «Seule la douleur peut provoquer l'art. Si on est heureux, mieux vaut pique-niquer qu'aller au théâtre », Krzysztof Warlikowski , Télérama (01/07/09)
(mis à jour samedi 5 septembre 2009 à 00:44)

09/11/2009

09/11/09 - 07:01

Dominique Reymond et moi

"Feux" réunis trois drames courts du dramaturge et poète allemand August Stramm sur le grand plateau du Théâtre national de Toulouse, je ne connais rien de l'auteur mais j'ai déjà eu l'occasion d'apprécier l'exigence des mises en scène de Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma. Le spectacle débute par "Rudimentaire", je reste dubitatif devant ce ton hyperréaliste et parfois violent. "La Fiancée des landes" est le deuxième texte présenté, je suis désarçonné devant l'obscurité du propos. Dominique Reymond propose une interprétation habitée de "Forces", je trouve à la fois judicieuse et spectaculaire sa manière de vaciller en scène pour rendre compte des turbulences psychologiques du personnage.
Je retrouve Dominique Reymond deux jours plus tard au Cratère dans "Le Plaisir de chanter", elle y interprète un chef des services secrets français. Je suis bluffé par le scénario de ce film d'espionnage à petit budget élaboré autour d'un cours de chant, la distribution y est de haute tenue. Je suis au bord de l'éclat de rire à chaque réplique, les acteurs tels Marina Foïs ou Jeanne Balibar débitent les pires banalités dans un jeu résolument décalé aux élans irrésistibles. Je suis enchanté par la perversité de certaines pratiques sexuelles déballées à l'écran, ce film d'Ilan Duran Cohen luxuriant de surprises n'en finit pas d'étaler ses richesses au fil d'un récit à rebondissements multiples.



10/10/2009

10/10/09 - 02:20

Yolande Moreau et moi (2)

Je ne sais vraiment à quoi m'attendre avec "Louise-Michel" au cinéma Utopia, Yolande Moreau accentue l'énigme de son personnage par un jeu mutique. Je ne suis pas emballé par le misérabilisme des premières scènes, le corps statique de la comédienne s'impose comme un roc sur l'écran. Je reconnais finalement l'univers contemplatif de Gustave Kervern et Benoît Delépine dont j'avais beaucoup aimé les précédents films, le scénario s'enfonce sans retenue dans un délire insensé. Je ne m'attendais pas à l'énorme surprise dévoilée au détour d'un plan inoffensif, la suite de l'histoire est pure jouissance.
Marilù Marini joue une nonne dans "Divino Amore" d'Alfredo Arias et René de Ceccatty sur la scène du théâtre Sorano, je ne comprends pas très bien de quoi il s'agit. L'histoire s'installe très lentement dans cette comédie musicale, je m'ennuie pendant le volet biblique. La scène s'illumine enfin au son de la musique disco, je passe d'un état proche de la léthargie à celui d'euphorique. Je ne résiste jamais aux rythmes disco.



11/08/2009

11/08/09 - 01:03

Agnès Varda et moi

"Les Plages d'Agnès" est un retour sur la vie d'Agnès Varda à travers ses films, je suis enthousiasmé par cet autoportrait en forme de puzzle. La cinéaste guide le spectateur en voix off sur les lieux de son existence, je suis charmé par les anecdotes livrées au hasard de la narration. Elle évoque longuement son compagnonnage avec Jacques Demy, je suis ému par son récit du tournage de "Jacquot de Nantes". Elle dévoile les circonstances de sa mort des suites du sida, je suis ébranlé par cette séquence. "Les Plages d'Agnès" est un merveilleux voyage au pays du cinéma, je suis touché par la générosité du propos à la sortie du cinéma Utopia.
Omar Porras met en scène "La Périchole" d'Offenbach au Théâtre du Capitole, je n'y avais encore jamais mis les pieds depuis la restauration de la salle en 1997. Emmanuel Joel-Hornak dirige l'Orchestre national du Capitole, je vois les musiciens dans la fosse depuis ma place au premier balcon. Karine Deshayes est une bien délicieuse Périchole derrière son masque et Jean-Philippe Lafont est méconnaissable grimé en Vice-Roi, je suis ébloui par les décors baroques de Fredy Porras et par les costumes colorés de Coralie Sanvoisin. Le spectacle est de bout en bout jonché de fleurs, je me régale de cette débauche de couleurs. La mise en scène est une fête permanente, je m'extasie devant le tableau final tout en feu d'artifice. La soirée se poursuit au Grand Cirque puis se termine chez J.-P., j'abuse de la vodka et la coke me fait oublier l'arrivée du jour.



"Les Plages d'Agnès" © Les Films du Losange

08/08/2009

08/08/09 - 14:01

Claude Bardouil et moi (8)

J'aperçois Annie Bozzini avec la chorégraphe Robyn Orlin dans le public de la grande salle du TNT, "Les Sept planches de la ruse" expose les sept éléments géométriques du jeu chinois du qi qiao ban manipulés par des acrobates chinois de la ville de Dalian. Je me lasse vite de cette nouvelle mise en scène interminable d'Aurélien Bory, la prouesse physique des artistes est pourtant irréprochable.
J'assiste à la répétition générale de "Brad Pitt et moi, portrait d'un Européen" au théâtre Garonne, Claude Bardouil exhibe un corps transformé par ses séances de musculation. J'ai déjà constaté la veille que le spectacle avait peu mué depuis les premières répétitions quelques mois auparavant, les extraits musicaux et les divers textes utilisés étaient déjà présents. Je lis les dialogues du film "Fight Club" dits par Manuela Agnesini : «Shit, man. Now it’s all gone. Ah, all gone. Do you know what a duvet is ? It’s a blanket. Just a blanket. Why do guys like you and I know what a duvet is ? Is this essential to our survival in the hunter-gatherted sense of the word ? No. What are we, then ? Right. We’re consumers. We are by-products of a lifestyle obsession. Murder, crime, poverty. These things don’t concern me. What concerns me are celebrity magasines, television with 5000 chanels, some guy’s name on my underwear. Rogaine, Viagra, Olestra. Fuck Martha Stewart. She’s polishing the brass on the Titanic. It’s all going down, man. So fuck off with your sofa units and Strinne greenstripe patterns. I say never be complete. I say stop being perfect. I say let’s evolve. Let the chips fall where they may. But this’s me, and I could be wrong ! Maybe it’s a terrible tragedy.» J'assiste à la performance présentée plus tard dans la même salle, les tee-shirts portés par Claude Bardouil et Manuela Agnesini valaient à eux seuls la peine d'attendre. Je savoure une nouvelle fois cette lecture à deux voix sur canapé au rythme de chansons pop, mais l'expérience était davantage concluante dans l'espace intime d'un appartement.



"Brad Pitt et moi" © Christophe Bergon

06/08/2009

06/08/09 - 03:26

Woody Allen et moi (3)

Je repère "Les Producteurs" de Mel Brooks au cœur de la programmation «Comédies déjantées» à la Cinémathèque, le scénario infernal de cette machine à fabriquer du burlesque accumule les plus réjouissantes fautes de goût. Je me régale de tant de prouesses comiques, on y croise un metteur en scène homosexuel irrésistible.
"Vicky Cristina Barcelona" s'annonce comme une agréable excursion en Catalogne avec Woody Allen pour guide, je m'abreuve de toute la fraîcheur de ce film estival. Scarlett Johansson interprète une américaine prête à toutes les aventures, je m'attache aussitôt à ce personnage. Elle est affublée de la trop sage Vicky qui frêne toutes ses pulsions, je me souviens avoir beaucoup ressemblé à cette dernière jusqu'à la fin de mes études en raison d'une éducation trop serrée. Ces deux figures féminines se confrontent à la fragilité de leurs propres certitudes, je retrouve un thème cher à Woody Allen qui est celui de la dérive d'une existence en apparence toute tracée. La comédie cache ici encore une profonde réflexion sur les choix d'une vie, je me souviens de son "Alice" réalisant au hasard d'une aventure extraconjugale combien son parcours de bourgeoise très rangée avait été jusque là bien ennuyeux. L'apéritif se prolonge au bar La Maison, j'explique à M. pourquoi ce film me rappelle d'autres comme "Une autre femme" ou "Melinda et Melinda" dans lesquels le cinéaste interroge le destin de l'héroïne sur la possibilité d'une autre voie.
Je lis quelques réflexions lumineuses dans l'entretien avec Woody Allen publié dans Télérama à l'occasion de la sortie de "Vicky Cristina Barcelona" : «J'ai vu une copie de "Madame de", de Max Ophuls. C'est délicieux, bien meilleur que tout ce qui se joue à New York en ce moment. Combien de fois peut-on revoir un classique ? Bien sûr, on peut changer d'avis : la première fois que j'ai vu "Autant en emporte le vent", j'étais fou amoureux de Scarlett O'Hara ; la deuxième fois, après quinze ans d'analyse, je disais : quelle garce ! surtout ne pas s'en approcher ; vingt ans plus tard, je la trouve à nouveau sensationnelle !»



04/08/2009

04/08/09 - 00:47

Stéphane Braunschweig et moi

Le "Noël baroque occitan" des Passions vire à la curiosité bien anecdotique dans la saison de l'Orchestre baroque de Montauban, je suis amusé par la rivalité vocale entre les deux chanteuses sur la scène dressée dans la nef romane de la cathédrale Saint-Etienne de Toulouse.
Je suis assis au fond de la salle au cœur d'un groupe de lycéens pendant la représentation du "Tartuffe" au TNT, la mise en scène de Stéphane Braunschweig s'ouvre sur l'austérité d'un immense décor de murs blancs quadrillés de fenêtres où une bande d'ados scrutent un film porno sur l'écran crypté d'une télévision. Je crains de m'ennuyer autant que lors de la précédente visite du metteur en scène à Toulouse, c'était deux ans plus tôt avec "Vêtir ceux qui sont nus" de Luigi Pirandello. Je ne me lasse jamais d'entendre le verbe de Molière, les murs de la maison d'Orgon s'enfoncent à chaque changement d'acte. Je suis envoûté par la sombre jeunesse de Tartuffe dans cette distribution, il s'efface ici devant le personnage d'Orgon.
Je lis plus tard les propos du metteur en scène à ce propos : «Même si tous les personnages jouent un rôle déterminant, pour moi le personnage principal est Orgon ; je tourne autour de la maladie d’Orgon, des symptômes d’Orgon. Il faut arriver à se raconter ce qui s’est passé avant dans sa famille. Si on se raconte que sa première femme, celle qui plaisait à Mme Pernelle, était une sorte de bigote, qu’il ne devait pas avoir une relation très épanouie sexuellement avec elle, et que devenu veuf il a choisi en Elmire une jeune femme avec un côté joyeux, sensuel, et que là tout d’un coup il est sous une emprise sexuelle, on peut penser que c’est ça qui déclenche la crise. Sur la base d’une peur du sexe, d’une culpabilité qui lui est liée. Il faut bien que le discours de Tartuffe – qui dit tout le temps que le sexe est la chose la plus horrible du monde – trouve une prise chez Orgon. […] Nous nous étions dit une fois que Molière vivait dans un profond scepticisme, et que ce qui le protégeait du cynisme c’était une foi dans le théâtre – là j’emploie un mot religieux parce qu’il n’y en a pas d’autre. Croire que le théâtre permet de produire du sens ou de survivre à un monde sans dieu. Et peut produire aussi ce qui résiste aux certitudes. Je me sens proche de ça. La façon dont Molière tire sur tout ce qui croit, ça me convient, je me sens en famille. Pas tellement avec ses problématiques de jalousie mais avec les problématiques liées à la foi, au théâtre, au sens de ce qui se joue par le théâtre, à la mise en jeu de l’intime et à la question de l’amour comme une chose centrale – là, je me sens en famille.»



02/08/2009

02/08/09 - 06:09

Raimund Hoghe et moi (2)

Je lis les notes de Raimund Hoghe à propos de sa chorégraphie "Boléro variations" : «Mon premier souvenir du "Boléro" date de l’interprétation en 1984, lors des jeux olympiques de Sarajevo, des patineurs Jayne Torvill et Christopher Dean. Leur performance sur la musique de Maurice Ravel est devenue légendaire et a marqué l’histoire du patinage artistique. Mais le boléro est aussi une danse espagnole du XVIIIe siècle, un style musical hérité de l’Amérique du Sud. "Besame mucho" est un boléro, de même que la chanson "Somos novios". Ce sont tous ces horizons que je souhaite explorer [...]», le programme annonce les musiques de Maurice Ravel, Giuseppe Verdi, Piotr Ilitch Tchaïkovski et des Boleros d'Amérique du Sud interprétés par Marguerite Long, Leonard Bernstein, Robert Casadesus, Benny Goodman, Morton Gould, Pierre Monteux, Maria Callas, Anita Lasker-Walfisch, Chavela Vargas, Pedro Infante, Doris Day, Tino Rossi, Luis Mariano, Mina… Je suis intrigué par l'étrange présence du chorégraphe au milieu de ses danseurs, lesquels s'agitent de manière parfois burlesque. Je note la richesse de la sélection musicale, l'ensemble compose une play-list érudite. Je relève la belle présence d'Emmanuel Eggermont déjà appréciée sur la même scène dans "Young people, old voices" la saison précédente, M. ne quitte pas des yeux Lorenzo De Brabandere. Je ris de voir Raimund Hoghe traverser le plateau du théâtre Garonne en actionnant la poire d'un vaporisateur, un couple de danseurs expérimentés exécute un boléro d'une grande fluidité.
"L’Après-midi..., un solo pour Emmanuel Eggermont" est une chorégraphie sur "l’Après-midi d’un faune" de Claude Debussy, je suis toujours impressionné par le minimalisme des mouvements créés par Raimund Hoghe. Des lieder de Gustav Mahler s'ajoutent à la partition musicale, j'observe le chorégraphe assis dans la salle au premier rang devant moi. Ses irruptions au cœur du plateau ponctuent méthodiquement la dramaturgie du spectacle, je suis touché par son regard bienveillant et par la délicatesse des gestes de l'interprète. Raimund Hoghe décrypte son travail après la représentation face au public amassé dans le hall du théâtre Garonne, je dîne au May avec M. qui savoure de la biche en civet.



"L’Après-midi..., un solo pour Emmanuel Eggermont" © Rosa Frank

22/07/2009

22/07/09 - 00:24

Loïc Corbery et moi

Je me balade au rez-de-chaussée du Musée d'Orsay entre les tableaux ombragés de Corot et les Millet crépusculaires, la foule se presse autour du "Déjeuner sur l’herbe" de Manet confronté à des variations de Picasso. Je rejoins la galerie du Jeu de Paume, "l'Art de Lee Miller" s'ouvre sur les apparitions à l'écran de la muse de Man Ray dans "le Sang d'un poète" de Jean Cocteau. J'apprends mille choses sur ce personnage mythique du XXe siècle, elle pose dans la baignoire de Hitler devant l'objectif de David E. Sherman et réalise un reportage sur la libération des camps de Dachau et Buchenwald publié dans le magazine Vogue en juin 1945. Je m'amuse devant sa série mettant en scène les prestigieux invités de sa maison à la campagne occupés à des tâches ménagères ou au jardin, ce "Working guests" publié dans Vogue en 1953 met fin à sa carrière de photographe. J'urine derrière le bâtiment contre un bosquet du jardin des Tuileries, un type assez louche m'ayant repéré se met à me tourner autour. Je me presse à la Comédie française, "La Mégère apprivoisée" de William Shakespeare débute par un esclandre dans la salle entre un faux spectateur en manque de fauteuil et une fausse ouvreuse. Je me réjouis d'être au cœur du parterre, le décor massif dévoilé derrière le rideau se révèle impressionnant par la richesse de ses détails. Je tombe aussitôt sous le charme de Loïc Corbery dans le rôle de Petruchio, il porte un étroit blouson en cuir largement ouvert sur un torse nu. Je suis tout autant conquis par l'énergique et inventive mise en scène d'Oskaras Koršunovas parsemée de clins d'œil homo érotiques. Je me liquéfie lorsque Loïc Corbery se retrouve en string blanc, ce bonheur est toutefois bien furtif. Je sors du spectacle ébloui par tant de perfection artistique comme on peut en attendre de la Comédie française, la lecture de l'œuvre n'en est pas moins novatrice.
J'épuise mes yeux à force de scruter les splendeurs d'Andrea Mantegna exposées dans une riche rétrospective au musée du Louvre, deux des trois Saint Sébastien du peintre y sont montrés. Je suis toujours intéressé par les représentations de ce personnage, "le Martyre de Saint Sébastien" habituellement installé dans la Grande galerie du musée est ici posé. Je me plante longuement devant, son imposante taille est une inépuisable source d'émotion. Je rejoins les salles dédiées à la peinture du XIXe siècle, d'autres œuvres de Jean-Baptiste Corot croisent ma route.



"La Mégère apprivoisée" © Brigitte Enguérand

16/07/2009

16/07/09 - 01:31

Dennis Hopper et moi

Lola écrit «Tu es mesquine et revêche. Viens à Bruxelles que je t'encule un peu. Adieu», je lis pendant le trajet vers Paris les mots de Juliette dans un entretien publié dans Têtu: «Il arrivera peut-être un jour où nous n'aurons plus besoin de faire notre coming out, il faut que je me dépêche avant d'être démodée !». Le portrait de Dennis Hopper signé Andy Wharol trône au départ de l'exposition "Dennis Hopper & le nouvel Hollywood" à la Cinémathèque française, je la traverse avec fort intérêt scrutant les extraits de films projetés. L'acteur américain expose ses clichés en noir et blanc, je passe de découverte en découverte au détour de chaque salle. Des tableaux issus de sa collection personnelle sont aussi exhibés, je m'attarde devant celui de Basquiat. Des vidéos de ses propres performances terminent le parcours, je suis époustouflé par leur démesure. La soirée débute par le traditionnel dîner Chez Tsu avec P., j'ai hâte de rejoindre le Point Virgule. P. se place en bout de rangée pour le confort de ses longues jambes, je glousse de voir Yvette Leglaire débouler de ce côté et se ruer sur son voisin de devant avant de reluquer de près entre les cuisses trop écartées de P. en levant les yeux au ciel face au paquet ainsi offert. Les blagues sont éculées et fort rebattues, je suis pourtant vite conquis par la folie du personnage et l'énergie déployée sur scène. Une spectatrice ingénue assise derrière moi pousse de grands soupirs ahuris comme si elle n'en croyait pas ses yeux, je m'étouffe littéralement de rire. P. est bien ravi du voyage, j'ai mal au ventre de m'être tordu dans tous les sens.



Dennis Hopper (Andy Wharol, 1971)

14/07/2009

14/07/09 - 00:24

Caterina Sagna et moi

"P.O.M.P.E.I." (Presque Oubliées Mais Peut-Être Immortelles) est une nouvelle chorégraphie de Caterina Sagna pour le trio d'interprètes italiens déjà vu dans "Basso ostinato", je me réjouis de cette nouvelle occasion de les apprécier sur la scène du Théâtre Garonne. Les danseurs prennent un plaisir évident à jouer ensembles, je suis ébloui par leur capacité à manier le registre le plus burlesque. La suite du spectacle exhibe trois figures féminines dont l'imposante Viviane De Muynk, je suis moins enthousiasmé par cette partie. Claude Bardouil est au bar du théâtre avec Coraline Lamaison, je croise aussi Annie Bozzini avec P. et son boy-friend. Tout le monde se lance dans la critique d'un spectacle vu ailleurs, je jubile devant la tournure de la discussion virant au massacre. Céline Nogueira et Manuela Agnesini sont aussi de l'after, je salue furtivement Alessandro Bernardeschi après sa prestation scénique.
Je relis plus tard sans vraiment les comprendre les réflexions de Caterina Sagna et de son dramaturge Roberto Fratini Serafide, à propos de cette création : «La danse a toujours été un acte de fossilisation (parce qu’elle a toujours été la transformation de gestes vivants en figures qui sont beaucoup plus que simplement vivantes). De plus, cet immense musée de moulages formels et de gestes qui ont abandonné l’Histoire pour se livrer au Temps, qui ont abandonné leurs lieux pour se livrer à l’Espace, qui ont abandonné la vie pour se livrer à la danse, ce musée dépend encore, comme dans une mauvaise farce, de la vie des corps vivants. Et c’est là que réside le paradoxe : la forme-homme, c’est-à-dire l’unique occasion qu’a la danse d’être dans le monde, est peut-être aussi son unique défaut. Le corps est peut-être le défaut de la danse. Ou la danse un défaut du corps.»



09/07/2009

09/07/09 - 05:32

Nathalie Barolle et moi

J.-P. ne se fait jamais prier pour m'accompagner au Théâtre du Grand-Rond, je lui propose de voir "Alpenstock" de Rémi De Vos dans une mise en scène de Nathalie Barolle. Elle est également sur scène aux côtés de Sébastien Bourdet et Mallory Casas, je suis toujours impressionné par le potentiel comique de la comédienne de la compagnie Lever du Jour. La pièce décrit l'intrusion d'un individu dans le quotidien d'un couple autrichien très conservateur, je découvre l'incroyable présence de Mallory Casas. La mise en scène est d'une précision digne d'un vaudeville, je suis très impressionné par les apparitions de Mallory Casas.
Le duo de Grand Magasin débite une série de gestes anodins accompagnés de leur date d'accomplissement, je suis amusé par ce procédé et par leur tenue de scène héritée de décennies antérieures. Dans "Ma vie", j'entends donc Pascale Murtin dire : «Un matin de 1966, je me vois à l'envers dans la cuillère ; En 1973, j'essaye une mobylette ; En 1986, je m'érafle un doigt en râpant du fromage ; 1999 : j'aperçois des moutons de la même couleur que le pré ; 2006 : je fais un bond quand le téléphone sonne». J'écoute aussi les proclamations de François Hiffler en forme de CV: «1961 : Naissance à Marseille ; 1966 : Je traverse Chambéry sous la pluie ; 1978 : Je perds des clés dans le sable ; 1992 : Je feuillette un catalogue dans la salle d’attente». Des ponctuations musicales improbables alternent avec ce déroulé de faits, je suis diverti malgré la succession ininterrompue de dates. La mise en scène est minimaliste, je me lasse un peu de tout cela. Le champagne est offert au public à la fin du spectacle sur la scène du petit théâtre du TNT, je croise Laurent Pelly. J.-P. se plaint de la piètre qualité du breuvage servi, je ne termine pas ma coupe.



"Alpenstock"

03/07/2009

03/07/09 - 04:17

Brillante Mendoza et moi

Je redécouvre "la Grève" sur le grand écran de la Cinémathèque, le film débute par une belle scène de baignade entre hommes vêtus d'un simple sous-vêtement blanc. Je trouve envahissants les bidouillages sonores de Pierre Jodlowski sur les images de Sergueï Eisenstein, ce trop plein électronique ne connaît aucune pause. Je m'agace de tant d'arrogance musicale, ce gâchis est regrettable. Je retourne illico dans une salle obscure à la découverte d'un autre film, "Serbis (Service)" met en scène une constellation familiale dans les coulisses d'un cinéma porno d'une ville des Philippines. Je pense sans cesse à "la Chatte à deux têtes" de Jacques Nolot, l'œuvre de Brillante Mendoza fourmille aussi de moments de cinéma hautement sexués. Je ne cesse de m'étonner face à la complexité labyrinthique des liens unissant les personnages, le mystère de leurs failles s'éclaircit au rythme des instants de vies déroulés sur l'écran. Je quitte le cinéma Utopia comblé par cette œuvre à la fois audacieuse et attachante, avec la joie d'avoir découvert un cinéaste doté d'un univers intrigant.



15/02/2009

15/02/09 - 16:28

Paul Newman et moi

É. et C. vouent un véritable culte à "De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites", je me rends avec une grande curiosité au cinéma Utopia sans avoir cherché à me renseigner davantage. L'énigme sur l'engouement provoqué chez É. et C. par ce film méconnu de Paul Newman persiste pendant de longues minutes, je ne comprends pas vraiment où ce dernier veut en venir. Le cinéaste rend attachant le personnage singulier de la mère qui élève seule ses deux filles, je me sens peu à peu très mal à l'aise devant ses faits et gestes. Ce portrait au scalpel révèle les aspects borderline de sa personnalité, je finis par rejeter en bloc l'histoire de cette femme contaminée par la folie. L'agacement succède à l'ennui en attendant la fin de l'épreuve, je me retrouve bien déçu sur le trottoir.
"Belle du Seigneur" est interprété par Roxane Borgna au Théâtre Sorano, je suis installé au premier rang sur la scène où l'actrice est plongée dans l'eau d'une baignoire. Elle s'agite et patauge en disant les mots d'Albert Cohen, je me plais à découvrir cette innocente lecture dirigée par Renaud-Marie Leblanc. A. fait part d'un certain énervement dans le hall à la fin de la représentation, je l'écoute s'emporter contre cette proposition jugée insignifiante.



02/02/2009

02/02/09 - 13:41

Claude Bardouil et moi (7)

Claude Bardouil reçoit chez lui pour une performance en appartement devant une poignée de personnes, je suis impatient de découvrir ce duo avec Manuela Agnesini commandé par le Parvis à Tarbes. Ils lisent une série de textes sur des chansons pop, je m'enivre du flot de leurs paroles scandées au rythme des musiques successives. Ils sont affalés sur le canapé micro en main, je reconnais le "Suicide sutra" de John Giorno extrait de son recueil "Il faut brûler pour briller". Leur regard est masqué par une énorme paire de lunettes sous une perruque brune, je m'amuse de cette attitude incongrue. Le show se termine par un extrait de "Hiroshima mon amour" sur une chanson de Dalida, je me régale de cette audace incroyable.
"Futuros Difuntos" de Paco de la Zaranda est créée sur la scène du théâtre Sorano, je m'y ennuie atrocement. Cette histoire d'enfermement est bien sinistre, je préfère voir cette troupe dans un registre plus comique.

12/01/2009

12/01/09 - 00:34

Céline Nogueira et moi (2)

J'écris un mail en réponse à Céline Nogueira, auteur et interprète du solo "Noli me tangere" vu quelques jours plus tôt à la Gare aux Artistes à Montrabé: «(…) Comme tu le sais, j'ai été impressionné par la qualité de l'interprétation et à ce titre, je suis curieux de comparer avec une version jouée par ta camarade de jeu. À propos du texte, sur le fond je n'ai pas d'intérêt pour l'histoire racontée d'abord et surtout parce que l'approche psychologique m'est totalement étrangère dans l'art autant que dans la vie. Le fait qu'il s'agisse d'un parcours féminin n'aide pas je pense à contrer cette étanchéité. J'ai trouvé la forme du récit intéressante car habile dans sa construction et prêtant à ambiguïté. Malgré tout, je garde un souvenir très positif de cette représentation qui fut l'occasion pour moi de te découvrir sur scène. (…)».
Je complète ma réponse quelques jours plus tard : «(…) Pour en revenir à mon précédent mail, au sujet du terme "psychologie" je voulais dire que je me désintéresse plutôt des histoires qui mettent en avant les personnages au détriment de l'action et de la mise en scène. Exemple : quand Didier Carette monte le "Tramway" en abandonnant ses manières baroques pour se consacrer à la direction d'acteurs et aux personnages : ça ne m'intéresse pas en particulier quand les acteurs sont mauvais (voir les deux versions avec une différence de distribution). Mais cette observation peut être faussée si le personnage est un gay, pour caricaturer, car l'identification immédiate à un parcours qui m'interpelle facilite l'approche. Ce ne fut pas le cas pour ton personnage, c'est la raison pour laquelle j'insistais sur sa spécificité "féminine" (…)».



"Noli me tangere"

10/01/2009

10/01/09 - 07:57

Juliette et moi

Je reçois un mail de Paris : «[…] À part ça, je suis de retour du Sénégal où j'ai eu l'incroyable surprise de rencontrer le sosie de J.: une vieille dame respectable de la bourgeoisie dakaroise, la soixantaine, toute maigre comme lui, avec exactement les mêmes mimiques et la même manière de parler, très feutrée et très respectueuse... Avec son boubou violet, tous ses bijoux en or et sa conversation à table, c'est exactement l'idée que je me faisais d'un déjeuner avec sa mère! C.»
Je me rends seul au concert de Juliette à la Halle aux Grains, personne n'a semblé intéressé pour m'y accompagner. J'attends avec impatience qu'il se passe quelque chose de captivant sur scène, Juliette chante pourtant depuis plusieurs minutes avec une poignée de musiciens. Je me demande quand elle daignera s'installer seule au piano, cet instant finit par arriver mais hélas trop furtivement. Je suis déçu par sa reprise de "La Tyrolienne haineuse" créée par Pierre Dac en 1942 sur Radio Londres, elle y scande les paroles sur une bande orchestre façon rap. Je me lasse d'entendre ses chansons les plus récentes, les belles œuvres plus anciennes écrites par Pierre Philippe brillent par leur absence. Je suis consterné de l'entendre railler son ancien public constitué d'intellos amateurs de «chansons chiantes», elle ne cesse de parler entre chaque morceau à un parterre acquis d'avance. Je savoure la drôle sobriété de sa reprise de "l'Homme à la moto", cette fine parenthèse aura été trop brève. Je déplore la tournure que prend le concert, ses pitreries finales achèvent d'enfoncer le clou de la vulgarité ambiante. Je quitte la salle dépité par tant de mauvais goût façon "nouveau riche", la colère me monte au nez sur le chemin du retour.



Toulouse, Halle aux Grains, 12 novembre 2008

05/01/2009

05/01/09 - 03:22

Christophe Honoré et moi (3)

L'imposant décor vénitien élaboré par Chantal Thomas pour "le Menteur" de Carlo Goldoni trône sur le grand plateau du TNT, la mise en scène de Laurent Pelly ne décolle jamais de cette splendide et trop lourde scénographie. Simon Abkarian est l'une des rares bonnes notes de ce spectacle laborieux, je suis agacé par le désordre régnant sur la scène où les comédiens ne sont pas dirigés. Le texte est un conte moral sans surprise, je ne trouve aucun intérêt à l'écoute de la traduction d'Agathe Mélinand. Les adolescents chahutent avec leur téléphone au fond de la salle, je n'arrive pas à dormir à cause du bruit incessant. J.-P. me traîne au Grand Cirque après cette épreuve étirée sur près de deux heures et demie, j'y croise mon dentiste dans le patio faisant office de fumoir et Régis Goudot vantant les qualités du "Menteur" mis en scène par Laurent Pelly.
"La Belle personne" est encore à l'affiche du cinéma le Cratère, je me remémore les méchantes critiques prononcées au "Masque et la Plume" en réaction au soutien dont bénéficie Christophe Honoré de la part de la presse. Louis Garrel est devenu incontournable dans la filmographie du cinéaste, je ne me lasse pas de cette élégante présence. Grégoire Leprince-Ringuet joue les amoureux malheureux comme dans "les Chansons d'amour", je suis surpris de l'entendre chanter une nouvelle fois. Un couple de garçons amoureux a été ajouté par les scénaristes dans cette relecture de "la Princesse de Clèves" de Madame de La Fayette, je suis fort emballé par le résultat de cette intrusion. Les clins d'œil aux "Chansons d'amour" s'accumulent telle l'apparition furtive de Chiara Mastroianni, je lis dans le Monde qu'elle interpréta elle-même la princesse de Clèves filmée par Manoel de Oliveira dans "La Lettre". Christophe Honoré filme la jeunesse des visages en plans serrés, je pense sans cesse au travail de Gus Van Sant. Une beauté formelle irradie toute cette œuvre, j'en sors ébloui. Sur le chemin du retour, je croise Laurent Pelly aux abords de la place Saint-Etienne.



01/01/2009

01/01/09 - 17:06

Régine Chopinot et moi

La presse locale afflue au Théâtre Garonne pour la première en français de "Qui a peur de Virginia Woolf" par la compagnie flamande De Koe, je scrute depuis le deuxième rang les unes des magazines empilés autour d'une table basse au centre de la scène. Le film tiré de la pièce d'Edward Albee par Mike Nichols avec Elizabeth Taylor et Richard Burton est diffusé sur un écran de télévision au fond du plateau, je ne quitte pas des yeux Peter Van den Eede. Il revient ici après son interprétation de "My dinner with Andre" d'après le film de Louis Malle, je ris de ses fausses improvisations et autres pitreries d'acteur. Le reste de la distribution n'est pas vraiment à sa hauteur, je me lasse au bout d'heure et demie de cette histoire de couple à force de dialogues ininterrompus. Peter Van den Eede semble s'épuiser à glisser sur le papier glacé des magazines jonchant le sol, je suis pris d'une épouvantable fatigue. M. partage ma déception, je quitte avec lui les lieux dès la fin du calvaire.
La presse brille par son absence au Théâtre Garonne pour la première de "Cornucopiae, l'Assassinat de l'amour" de Régine Chopinot, je pose mon regard sur les cadavres de chevaux échoués sur la scène. Des spectateurs quittent la salle dès le début d'une chorégraphie trop immobile, je suis intrigué par la pelle qui masque le visage de chacun des huit interprètes dont la tête est dissimulée sous une épaisse capuche. Un ballet angoissant s'appuie sur une ambiance sonore électrique, je prête l'oreille au simulacre de discours populiste à tendance fasciste joué par les danseurs. Les tableaux énigmatiques se succèdent, je tente de trouver à chacun d'eux une signification. L'exigeante proposition s'étire sur une heure et demie, je m'ennuie peu malgré cette longue étendue chorégraphiée avec minimalisme. L'accueil est peu enthousiaste au terme de la représentation, je suis assez emballé par cette expérience radicale. Le bar du théâtre est déserté, je montre à M. le visage de la chorégraphe et celui des danseurs à découvert.



"Cornucopiae, l'Assassinat de l'amour"

28/12/2008

28/12/08 - 23:40

Simon Abkarian et moi

Le petit théâtre du TNT est bondé en ce soir de représentation de "Pénélope, Ô Pénélope", je trouve in extremis une place au premier rang. Le début de la pièce de Simon Abkarian d'après "l'Odyssée" d'Homère est traité comme un soap opera, je suis frappé par la fadeur des acteurs et des dialogues. Le rôle de Pénélope s'épaissit une fois passée la première scène, je suis emballé par Catherine Schaub-Abkarian qui l'interprète. La silhouette de Simon Abkarian finit par apparaître dans une relecture personnelle du rôle d'Ulysse, je reçois en pleine figure les effets de son éclatant charisme. Il se montre finalement peu, je regrette que la distribution soit si inégale.
Je retourne au Théâtre Sorano assister à la dernière représentation du "Frigo", Régis Goudot me convainc cette fois dès la première minute de la pièce de Copi. J'observe la consternation dans le regard trop bien pensant d'un couple de spectateurs assis devant moi, le comédien se révèle moins convaincant à la fin de sa performance. Je m'attarde avec M. dans le hall où la gent homosexuelle s'avère très représentée, Céline Cohen fête son anniversaire au bar du théâtre.



"Pénélope, Ô Pénélope" © Karim Dridi

21/12/2008

21/12/08 - 16:47

Jan Lauwers et moi

John M. Armleder confronte les collections du musée des Augustins et du Muséum d'histoire naturelle de Toulouse avec des œuvres puisées dans le fond du musée des Abattoirs, je suis très emballé par cette installation conceptuelle découverte au dernier jour du Printemps de septembre. De vieux tableaux exhumés sont ainsi accolés à des œuvres contemporaines sur les murs du musée des Abattoirs, je passe émerveillé d'une salle à l'autre au rez-de-chaussée. L'installation métallique de Fabrice Gygi occupe une partie de la nef centrale attirant la curiosité des visiteurs, je ne m'en approche guère pour préférer contempler du haut de l'étage le mécanisme des hachoirs de cette "Winch, Fliessband et stars system ?".
"Le Bazar du Homard" déploie un long récit sinueux sur la scène du Théâtre Garonne, je me perds dans le labyrinthe des itinéraires des nombreux personnages imaginé par Jan Lauwers. Les parcours de chacun d'eux se croisent dans un étrange chaos à la manière d'un film de Robert Altman ou de Paul-Thomas Anderson, je suis scotché par l'érotisme cru des scènes reproduisant quelques variations de l'acte sexuel. Je lis la note écrite par le metteur en scène sur le programme distribué aux spectateurs : «Ce texte a été écrit dans la solitude d’une chambre d’hôtel avec le téléviseur allumé en permanence. Le réalisme cynique et la sentimentalité romantique qui caractérisent de plus en plus souvent les discours actuels y sont de ce fait inéluctablement présents. Je m’y suis vautré avec plaisir et dans l’espoir sincère que la fin de l’humanité se fasse attendre encore quelque temps.»



"Le Bazar du Homard"

 

ENTENDU

"Nonobstant",
avec Pascal Gregorry.
Par Yves Calvi,
France Inter,
jeudi 24 septembre 2009.
(50 mn)

VU

"L.A. ZOMBIE",
de Bruce la Bruce,
avec Franços Sagat

LU

Demy en entier

DVD. Après moult péripéties, un coffret rassemblant l’intégralité de l’œuvre du réalisateur sort enfin

Par Gérard Lefort

Qu’on puisse enfin voir tous les films de Jacques Demy dont certains, fameux ou rares, étaient totalement invisibles pour des motifs complexes (lire page suivante), est la preuve que la fée des Lilas, marraine de tous les cinéphiles, a bien fait son boulot. Mais la sensation est surtout esthétique : tout Demy en DVD, c’est Demy dans la Pléiade. Ce qui permet d’expérimenter que Demy a bel et bien réalisé le programme qu’il se fixait en 1964 : «Mon idée est de faire 50 films qui seront tous liés les uns aux autres, dont les sens s’éclaireront mutuellement à travers des personnages communs.»
Demy n’a pas tourné 50 films, mais 14 (et 7 courts métrages) qui sont comme les 21 tomes d’une Comédie humaine. Autrement dit par lui : «Tout le monde a le droit de rêver et j’ai retrouvé tout le monde.» A la façon de Schnitzler filmé par Ophüls, au film des films, c’est la ronde des prénoms et des noms tous sexes emmêlés (Michel, Lola, Frankie, Geneviève, Roland, Edith, François…), tous princes et princesses transgenre au terminus des passions, heureuses ou maudites.
«Amour, je t’aime tant», refrain dans Peau d’âne, serait la ritournelle idéale pour tous les autres films, comme un vertige (de l’amour) nous faisant sauter d’un manège à l’autre, son manège à lui, qui nous fait tourner la tête. Et cela, quel que soit le résultat : sans faute pour la plupart des films, Demy-réussite ou échec presque complet dans certain cas (Parking !). Ce qui est d’autant plus véniel que l’inachèvement est un des motifs majeurs de l’œuvre. On se croise, on se prend, on se lâche, on se perd. Pas de quoi en faire un drame, plutôt un opéra populaire.
Quand, sur le tournage d’Une chambre en ville (1982), Demy confiait qu’il ne veut pas faire un film politique, il faut l’entendre. Car si Une chambre en ville est bien son film-manifeste le plus engagé, Demy y fait de la lutte des classes un pas de deux érotique et révolutionnaire unissant la fille d’aristo et le prolo dans une commune détestation du summum de l’ennui : la bourgeoisie. On a souvent dit son cinéma enchantant, enchanté. C’est bien trouvé : Demy est comme le petit garçon de l’Enfant et les Sortilèges de Ravel : grognon devant les devoirs, médusé quand son imagination, folle du logis, anime les objets, les animaux, les fleurs, fait parler les humains comme ils ne parlent jamais, en chansons, mais pas le dernier à sauter dans le sabbat et attiser la braise. On ne naît pas enfant, on le devient.

Intégrale Jacques Demy, 12 DVD (Arte Video/Ciné Tamaris) 99 €

Libération, vendredi 14 novembre 2008